Il y avait ce vendredi 28 avril, sur le coup de 22 heures, quelques regards écarquillés chez les représentants des « partis frères» ou des délégations venues des « pays socialistes» qui assistaient au IXe congrès du Parti communiste espagnol, le premier congrès légal depuis 1932.
Pendant une demi-heure chacun, Simon Sanchez
Montero, l'un des dirigeants les plus prestigieux du
PCE et Paco Frutos, l'un des fondateurs des Commissions ouvrières, ont défendu leur point de vue contradictoire sur l'abandon par le Parti communiste espagnol de la référérence au léninisme.
Les congressistes qui ont applaudi presque unanimement les sentiment que ce 21 avril 1978, une page dans l'histoire du mouvement communiste occidental venait d'être tournée. Le PCE, par 968 mandats contre 248 et 46 abstentions était le premier PC au
L'opposition
«léniniste» qui s'est manifestée contre la direction Carrillo est une opposition de rencontre, parfaitement hétérogène dans ses origines et ses ambitions.
Les débats sur l'abandon de la référence au léninisme n'ont pas recoupé la polémique engagée par les dirigeants soviétiques contre l'Eurocommunisme et Santiago Carrillo;
cette polémique avait connu deux moments-clé au cours de l'année
1977 : la publication en juin dans la revue Temps Nouveaux des articles
Espagne
9e congrès du PCE :
espagnol
La majorité des « léninistes» au sein du PCE exprime avant tout l'inquiétude que suscite chez les militants le saut dans l'inconnu et les conséquences de la « perte d'identité» que serait une « social-démocratisation » accélérée du PCE.
d'Octobre...
deux intervenants avaient le critiquant le livre du Secrétaire général du PCE, « Eurocommunisme et Etat» et en novembre la censure du discours que devait prononcer
Carrillo à Moscou lors de l'anniversaire de la Révolution d'octobre.
Il y a eu dans le débat préparatoire au IXe congrès du PCE quelques incongruités locales (comme ce regroupement de Madrid qui a voté un amendement proposant que l'Espagne s'intègre au Pacte de Varsovie), mais sans plus. Il ne faut pas oublier que dans le PCE, la grande
Les vents nouveaux
du Parti communiste
monde à abandonner la référence, même formelle, au fondateur du Parti io bolchévique et au dirigeant
Mais surtout, cet abandon avait été accompagné, à tous les échelons du parti, d'une expression des divergences sans précédent depuis la mainmise stalinienne sur l'Internationale communiste à la fin des années 20 et la « bolchévisation-normalisation » des sections nationales qui a suivi. Jamais, même dans des partis communistes comme le PCI ou le PCF, une telle liberté d'expression dans l'opposition n'a été autorisée. Il suffit de rappeler le Comité central du PCF qui a approuvé à l'unanimité, les 26 et 27 auril derniers, le bilan de la direction Marchais sur l'échec de l'Union de la gauche le 19 mars, ou de voir comment le PCI a expulsé sans préavis ses militants du port de Gênes qui avaient souhaité ne défendre « ni l'Etat ni les Brigades rouges», pour comprendre le point atteint par la libéralisation (et non la démocratisation, nous le } verrons plus loin) des débats au sein du PCE. :
bataille fractionnelle avec l'aile de Moscou s'est déroulée il y a bientôt dix ans, après l'intervention en Tchécoslovaquie et sa condamnation par la direction du PCE, et qu'elle s'est soldée alors par les scissions d'Enrique Lister et Eduardo Garcia, dont les groupuscules ont par la suite périclité. La polémique qui a semblé renaî tre ces dernières semaines (cf le message du PCUS au IXe congrès et les articles parus dans la presse soviétique affirmant l'actualité du lé-
1) Le Parti du travail (maoïste), l'Organisation révolutionnaire des travailleurs (maoïste), le Mouvement communiste (centriste)
et la LCR (Section espagnole de la IVe Internationale) regroupent plus de 40000 militants et sympathisants organisés !
2) Cette analogie porte sur le débat sur l'abandon de la dictature du prolétariat lors du XXIIe congrès et ne peut pas être étendue aux dernières critiques de Louis Althusser parues dans « Le Monde » après l'échec électoral de l'Union de la gauche.
3) Par exemple les débats Ingrao-Bobbio-Salvadori sur « démocratie parlementaire et démocratie de base», ou les débats sur ninisme) ont surtout pour fonction de prendre date et d'agir comme avertissement vis-à-vis des autres PC qui seraient tentés d'emprunter le même chemin que le PCE.
La défense du léninisme n'a pas non plus été le fait de courants « anti-eurocommunistes», de gauche, proches du marxisme révolutionnaire. Certes il est paru dans Mundo Obrero, Porgane du PCE, des tribunes expliquant que l'enjeu du léninisme portait sur le dilemme réforme ou révolution, et sur la nécessaire destruction de l'Etat bourgeois. Mais ces critiques restent extrêmement minoritaires. différence avec la situation dans les PC français et italien de la fin des années 1960 est évidente. Contrairement à ce qui se passait à cette époque, il existe d'ores et déjà, hors des PC, et en Espagne notamment, des organisations révolutionnaires déjà implantées dans la classe ouvrière et capables de mettre en œuvre, même de taçon limitée, une pratique alternative à celle des directions communiste ou socialiste (1). Cela fait que l'on ne peut prévoir l'apparition dans le PCE de courants « gauches » massifs, proches du marxisme révolutionnaire, en dehors d'un changement de la situation politique et sociale (crise révolutionnaire) ou d'une faillite dévoilée et reflétée de la stratégie électoraliste du PCE (ce qui n'est pas à exclure totalement, on le verra plus loin).
En fait l'essentiel, sinon la quasi totalité des opposants « léninistes», recoupait deux sensibilités lors de ce IXe congrès : - l'une minoritaire, que l'on pourrait qualifier «d'eurocommunisme de gauche» et qui serait proche par exemple de la revue
« Materiales », des théoriciens catalans Manuel Sacristan et Antoni
Domenech et surtout des positions de Fernando Claudin, dirigeant du
PCE exclu en 1965. - L'autre sensibilité, très majoritaire parmi les «léninistes» est moins inquiète des révisions la question des alliances de classe.
stratégiques que de la « perte d'identité» du PCE face à la concurrence électorale d'un puissant parti socialiste qui recueille quatre fois plus de votes que le PCE. LES « EUROCOMMUNISTES DE GAUCHE»
On peut être tenté de tracer un parallèle entre le courant qualifié «d'eurocommuniste de gauche» et le courant «althussérien» qui est apparu depuis le XXIIe congrès au sein du PCF (2), même si la sensibilité «eurcommuniste» au sein du PCE fait davantage référence aux débats de la gauche italienne (3)
travaux du philosophe communiste français...
La première similitude, c'est «l'enfermement » de ce courant dans le secteur intellectuel et universitaire du parti. Même si en Espagne quelques cadres, ayant souvent la trentaine, une dizaine d'années de parti et qui ont travaillé depuis la fin des années 1960 dans l'appareil politique clandestin du PC en Espagne, ont rejoint cette sensibilité (c'est vrai à Madrid et aux Asturies notamment), il s'est avéré, lors de la conférence houleuse du PSUC où, finalement, les thèses carrillistes furent mises en minorité, que le courant ou la sensibilité Sacristan a été incapable d'influencer ou de pouvoir regrouper autour d'elle la direction ouvrière du PSUC et des Commissions ouvrières opposées à l'abandon de la référence au léninisme.
Pourtant Manuel Sacristan est allé plus loin dans la critique de l'eurocommunisme que les althussériens dans la polémique sur l'abandon de la dictature du prolétariat. Dans un article publié dans le numéro 6 de Materiales, de décembre 1977, Manuel Sacristan explique crûment : « L'analyse eurocommuniste n'est pas partie prenante d'une dialectique révolutionnaire. L'eurocommunisme n'est pas une stratégie vers le socialisme. L'eurocommunisme comme stratégie vers le socialisme n'est que l'utopie creuse selon laquelle les classes dominantes seraient prêtes à abdiquer de plein gré et selon laquelle une classe ascendante serait capable de changer les rapports de production en commençant par les rapports de propriété sans exercer de coercition». Et d'expliquer que la position des PC de masse occidentaux est dans le droit fil du « révisionnisme» de la social-démocratie allemande du début du siècle : « En général, la position des PC dans les pays capitalistes où ils ont quelque importance est une position à la Bernstein. Ces partis se limitent ou réduisent leur action à la promotion du mouvement quotidien de la classe ouvrière sans poser de question de la finalité du mouvement» et à propos de la dégénérescence bureaucratique des PC, Sacristan explique : «le révisionnisme de Bernstein et la pratique des PC européens contemporains présentent plusieurs caractéristiques communes (...) en particulier la conquête de l'hégémonie au sein du parti par des équipes petites-bourgeoises intellectuelles aux dépens des forces ouvrières dans les directions politiques. Ce phénomène est aussi évident dans les partis eurocommunistes qu'il le fut dans la social-démocratie au début du siècle ».
Reste une faiblesse essentielle de ce courant, qui l'empêche de mordre significativement sur masse des militants critiques, c'est sa difficulté à passer du terrain des références idéologiques à celui de la pratique quotidienne et de la stratégie politique du PCE. Cette incapacité (pour le moment ?) pour le courant que nous continuons d'appeler « eurocommuniste de gauche » à combler le fossé existant entre programme maximum et programme minimum n'est pas fortuite. Elle se fonde sur une vision
4) La direction Carrillo a fini par amender cette thèse dans un sens moins triomphaliste en écrivant notamment que la « réforme » de Suarez n'avait rien à voir avec la «rupture démocratique» que proposait le PCE.
6) «Tout en maintenant la critique de la social-démocratie, le PCE salue les progrès de certains partis socialistes et sociaux- démocrates ou de secteurs de ces partis vers les positions du marxisme. Le PCE est engagé dans une lutte pour la reconstruction de l'unité du mouvement ouvrier mondial sur des bases marxistes. Le PCE œuvre à parvenir en Espagne à la création de ce que son manifeste-programme de 1975 a qualifié de Nouvelle formation politique où se retrouveraient les partis se réclamant du fondamentalement passive et pessimiste de la situation historique et des potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière.
«Il faut admettre que l'analyse de la société est assez fine et qu'en particulier le rapport de force politico-militaire, sur fond de crise économique, semble plus favorable à un nouveau recours au fascisme de la part de la bourgeoisie, qu'au développement de possibilités révolutionnaires», écrit Manuel Sacristan qui estime que « l'eurocommunisme est la dernière position de repli atteinte par le mouvement communiste réel depuis la défaite de la varévolutionnaire des années 1917-1920 » (Materiales, numéro 6). LA PEUR DEVANT LA PERTE D'IDENTITE
Mais la majorité des « léninistes» au sein du PCE expriment avant tout l'inquiétude que suscite chez les militants le saut dans l'inconnu et les conséquences de la «perte d'identité» que serait une « social-démocratisation » accélérée du PCE.
Ce n'est pas un hasard si la thèse la plus discutée dans les débats préparatoires, outre la thèse quinze sur le léninisme, a été la thèse un qui portait sur le bilan de l'action du PCE depuis la formation de la Junte démocratique en 1975 et la mort de Franco jusqu'à la légalisation du PCE et les élections du 15 juin 1977 (4). Beaucoup de militants communistes ont vécu cette période charnière comme un traumatisme politique. Le PCE a été la seule force qui a mené, en Espagne, et depuis 1939, sans discontinuer, une résistance contre le franquisme. Son rôle a été déterminant au début des années 1960 et dans l'essor des luttes ouvrières et la construction du nouveau mouvement ouvrier, notamment les Commissions 5) Interview publiée dans « La Calle» du 11 avril 1978. socialisme, les syndicats et les mouvements coopératifs». Extrait de la thèse 15.
ouvrières. Lorsque, le 20 novembre 1975, s'éteignit Franco, le PCE, avec ses 20000 militants, était la force hégémonique de l'opposition démocratique face à quelques notables démocrates-chrétiens, carlistes et face à un PSOE qui, sous la houlette de Felipe Gonzales sortait à peine de son recroquevillement anticommuniste et exilaire.
Dix-sept mois plus tard, la situation avait changé du tout au tout : aux élections du 15 juin 1977, le PCE a recueilli avec 9% des voix, trois fois moins de votes que le PSOE et six fois moins de députés. L'Union générale des travailleurs, le syndicat proche du PSOE, à peine revenu d'exil se permet en deux ans de compter le même nombre d'adhérents que les CO (2 millions) et d'avoir aux élections syndicales 22% des délégués élus contre 35% aux CO. Au moment où le PSOE vient de s'unifier avec le PSP et s'est crédité par les sondages de 40% des intentions de vote, le PCE qui stagne autour de 10% craint sa marginalisation électorale et dénonce jour après jour les dangers d'institutionnalisation d'un système bipartiste, entre l'Union du centre démocratique de Suarez et le PSOE. LE BANCO DE CARRILLO
Or, dans cette situation électorale précaire - la fusion du PSP avec le PSOE laisse le PCE dans un «splendide isolement» pour les deux consultations à venir : les municipales à l'automne et sans doute de nouvelles élections générale en 1979 - une étude secrète du PCE annonce que ce parti ne pourrait gagner que six municipalités importantes, situées dans les banlieues de Madrid et Barcelone. La direction du PCE a décidé de suivre une politique inverse de celle de la direction du PCF dans la dernière période et propose de pousser encore plus loin l'ouverture sur la droite. «Notre parti, explique Santiago Carrillo a retrouvé la liberté plus de trente ans après les autres PC ouest-européens. C'est ce qui a amené la direction du parti à essayer de rattrapper le temps perdu. Qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que nous ne pouvons pas attendre encore trente ans comme l'ont fait les autres PC pour avoir le pourcentage électoral qui nous permette d'être une force déterminante dans notre pays: Nous devons atteindre cet objectif dans un laps de temps beaucoup plus court et il faut pour cela faire des pas audacieux dans cette direction.
«Je crois que nous avons fait progresser notre image de marque. Mais ce n'est pas encore suffisant. Et en effet, proscrire le terme de marxisme-léninisme est déterminant pour montrer que la politique que nous avons suivie depuis vingt ans n'était pas une simple tactique ou une simple manœuvre. » (5)
Le PCE a poussé très loin la mise à jour : il a voté l'abandon de la référence au léninisme et dans la foulée le congrès a repoussé dans le vote des statuts un amendement expliquant que le PCE était régi par le «centralisme démocratique» pour ne plus parler que de « règles démocratiques ».
Dans cette mise à jour eurocommuniste, le PCE possède encore quelques longueurs d'avance sur le PCF ou le PCI ou même quelques théoriciens de pointe comme l'historien Jean Elleinstein. En effet le PCE est le seul PC qui ait mis dans ses thèses politiques la proposition de dépasser la scission de 1921 entre sociaux-démocrates et communistes et parle même de constituer, un jour, un grand parti travailliste englobant communistes, socialistes et syndicats (6).
8) Dans cette référence aux austro-marxistes de gauche, Jordi Borga commet une hypocrisie, une falsification et un oubli.
L'hypocrisie, c'est la référence à Otto Bauer et Max Adler pour ne pas citer le père spirituel de l'eurocommunisme, Karl
Kautsky et sa «stratégie de l'épuisement». La falsification, c'est le recours à la «gauche » austro-marxiste. Que ce soit sur la question des conseils ouvriers, de l'armement des travailleurs, de la dictature du prolétariat, de l'analyse des potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière ou même la reconnaissance du droit à l'autodétermination des nationalités opprimées. Jordi
Borga se situe en fait dans le droit fil d'un Karl Renner, tête de file de l'aile la plus social-démocrate du PC autrichien entre les
L'oubli enfin de Borga porte sur la fin dramatique du PS autrichien, qui malgré ses 40% de voix, ses 150000 miliciens armés du Schutzbund, et sa pénétration sans précédent dans toutes les « appareils idéologiques et répressifs» de l'Etat autrichien, succomba en quelques jours pour n'avoir pas riposté aux provocations et aux empiètements de la bourgeoisie qui précédèrent
12) Sur les sept membres du secrétariat du BP du PCF, deux sont entrés au BP après 1970 (Colpin et Fitermann), trois en
1964 (Piquet, Plissonnier et Leroy), un en 1961 (Paul Laurent), un en 1959 (Marchais). Tous, sauf Plissonnier, ont adhéré
-Cette idée n'est pas nouvelle et Carrillo l'avait développée dès 1975 (7). Depuis, certains théoriciens de pointe de ce « dépassement» ont tenté d'en construire le soubassement idéologique : c'est le cas de Jordi Borga, dirigeant de l'aile qualifiée de «social-démocrate» PSUC (le PC catalan) qui qualifie de « blanquistes malgré eux Lénine et les bolcheviks» et explique par exemple dans la revue catalane «Taula de Canvi» où se retrouvent socialistes et communistes , que les austro-marxistes des années 1920 comme Max Adler et Otto Bauer avaient ouvert « des voies beaucoup plus productives sur l'analyse de l'Etat » que Lénine... (8).
Si ces retrouvailles socialo-communistes ne sont évidemment pas pour demain, beaucoup de militants communistes craignent que le PCE ne fasse pas le poids en tentant de concurrencer électoralement, sur son propre terrain, un PSOE qui a 40% des intentions de vote. «Je crois que supprimer en ce moment le caractère léniniste du PCE nous ferait perdre un de nos plus importants signes d'identité», expliquait avant le congrès un dirigeant communiste des Asturies (9) qui poursuivait : « Si nous nous confondons avec le PSOE, la logique c'est que les électeurs aient tendance a voter de façon préférentielle pour ce parti qui a une meilleure image de marque ».
Le souci de ne pas perdre cette identité de parti a été encore plus visible lors de la crise catalane : dans la conférence préparatoire au IXe congrès, il y a eu un retourne7) Dans « Demain l'Espagne», éditions du Seuil. deux guerres. le coup d'Etat de Dollfuss de 1934. 9) Carlos Dago Martinez, Tribune de débat, « La Verdad», 15 mars 1978. 10) Interview à « La Calle » du 11 avril 1978. 11) ibidem.
ment de majorité contre les thèses carrillistes sur le léninisme, dans lequel, fait exceptionnel, le secteur ouvrier des Commissions ouvrières a pris parti contre la majorité de la direction du PSUC. L'un des principaux griefs de ce secteur ouvrier à l'encontre par exemple de l'aile « social-démocrate» qui soutenait Carrillo était d'avoir voulu unifier «à tout prix » les Commissions ouvrières et l'UGT. UN EBRANLEMENT SANS PRECEDENT
Même si le secteur syndical (sauf en Catalogne) est resté un peu en marge des discussions, le débat a traversé toutes les structures vives du PCE et a provoqué un ébranlement sans précédent dans l'histoire du mouvement communiste occidental. « L'opposition » à l'abandon de la référence au léninisme a regroupé plus de la moitié des délégués de la conférence de Catalogne, 30% à Madrid et dans les Asturies, 20% à Alicante et a atteint des pourcentages significatifs à Saragosse, en Galicie et en Andalousie.
Malgré les correctifs bureaucratiques, qui ont abouti à une sous-représentation de «l'opposition» qui n'a eu que 19% des délégués dans le congrès, cette représentation de la minorité dissidente est sans précédent dans l'histoire d'un PC occidental depuis la stalinisation.
Le choc du débat tient autant à la «libéralisation» acceptée par la direction Carrillo qu'à la fragilité interne du PCE, «l'opposition provient essentiellement des secteurs des nouveaux militants avec quelques exceptions en Catalogne», avait expliqué avant le congrès Santiago Carrillo (10). Si ce jugement est un peu péremptoire, il est vrai que la croissance en un an et demi d'un parti de 20000 à 200000 membres (chiffres officiels) explique pour beaucoup les difficultés de la direction à faire passer les modifications substantielles qu'elle a proposées. A cela s'ajoute une certaine usure de la « direction historique » que reconnaît Carrillo lui-même (11) et qui s'est manifestée par les critiques personnelles, lors du congrès, à de nombreuses délégations contre le paternalisme ou la «personnalisation» trop poussée du rapport politique présenté le premier jour par Carrillo.
La période de la clandestinité a créé une situation originale dans le PCE. Alors que les directions du PCF et du PCI se sont largement renouvelées dans les années 1960 et au moment des premières prises de distance avec Moscou (12), noyau directionnel du PCE était celui qui a tenu les rênes de la clandestinité depuis le début des années 1950. L'entrée au Comité exécutif de trois «jeunes» dirigeants des Commissions ouvrières, Sartorius, Ariza et Saborido, ou des juristes Enrique Curiel et Jordi Sole Tura ne modifie pas substantiellement cet équilibre. CRISE DU SYSTEME D'ORGANISATION
Ce fossé de génération entre les directions intermédiaires et noyau central a aceru sans doute le malaise provoqué par le bouleversement du système d'organisation. Au Comité central d'août 1976 à Rome, le PCE a décidé d'abandonner
13) Cf. le dernier chapitre du livre d'Anna Libera « Les fruits amers du compromis historique», éditions La Brèche.
la structuration par cellules et secteurs au profit d'un système territorial par « regroupement» (agrupacion) comme c'est la tradition dans les partis socialistes. Cette « social-démocratisation organisationnelle » a provoqué des pertes sèches sur le plan militant (l'agrupacion de l'Université de Madrid n'a vu que 400 des 1200 cartes délivrées en 1976, renouvelées en 1977), tandis qu'on assistait à un «repli syndical» militantisme dans les CO du secteur ouvrier, bon nombre d'avocats, de professeurs, de médecins ou d'ingénieurs ont pris leurs pantoufles quand le secteur a été dissous. En fait cette restructuration a favorisé une forme d'éclatement interne, enles différents secteurs d'intervention, au sein du PCE. La conférence de Barcelone et puis le congrès de Madrid ont vu le développement de méfiances et de véritables tensions, entre les différents secteurs d'intervention (syndical, professions libérales, travail quartier, etc.) surtout lors de l'élection des directions régionales où ont même circulé de véritables « listes noires» d'un secteur contre un autre.
L'acuité de cette crise dans le PCE tient au fait que ce parti s'est engagé plus avant que le PCF ou le PCI dans une intervention tous azimuts (que l'on songe à l'intervention dans le mouvement urbain par exemple). Cette intervention restait facilement unifiable politiquement sous la dictature, lorsqu'il s'agissait seulement de lutter pour la « conquête des libertés démocratiques». L'évolution même de la situation politique, les différences de rythmes et d'échéances entre les divers secteurs et la démarche réformiste, la logique du programme « en trancultivant les particularités corporatives de chaque secteur « anti-monopoliste » a contribué à reproduire au sein du PCE les contradictions provoquées par la division du travail et l'organisation capitaliste de la vie sociale. UNE INTEGRATION LIMITEE A L'APPAREIL D'ETAT
Enfin l'instabilité interne du PCE tient à son intégration encore limitée à l'appareil d'Etat bourgeois. La direction du PCE est allée peutêtre plus loin que le PCI dans le compromis institutionnel avec la bourgeoisie, par exemple en acceptant la monarchie. Mais c'est le PC occidental qui est le moins intégré organiquement à l'appareil d'Etat bourgeois. Il suffit de faire, là encore, la comparaison avec les 40000 élus du PCI (13), ou l'immense réseau de municipalités, de conseils généraux, sur lesquels s'appuie la politique de la direction du PCF pour comprendre qu'il n'existe pas - pas encore, mais les perspectives électorales du PCE sont minces - en Espagne ce puissant volant d'inertie en faveur de la direction que constitue ce corps des administrateurs, des gestionnaires, des « municipaux ». Si l'on ajoute à cela la faiblesse de l'appareil politique central du PCE qui n'a pas crû au même rythme que le parti, on comprend le soubassement objectif qui fait du PCE, indépendamment de la libéralisation voulue ou acceptée par la direction, le Parti communiste le moins monolithique ou le plus «spongieux» d'Europe. LA DISPERSION REGIONALISTE
A cela il convient d'ajouter l'effet centrifuge de la question des nationalités et des régions dans l'Etat espagnol. Le congrès a finalement décidé de ne pas traiter, pour la renvoyer à une conférence ultérieure, la question des rapports entre le PCE, et les divers PC de nationalités ou de régions. Mais il y a là un nouveau problème pour la direction Carrillo, qui tient à la puissance du mouvement des nationalités ou de la revendication régionaliste dans l'Etat espagnol, sans équivalent dans toute l'Europe (Irlande exceptée). Cette situation a d'ores et déjà provoqué une crise dans la direction du PC basque divisée entre deux ailes, l'une qualifiée de « nationaliste» et qui propose une politique flexible en direction du nationalisme basque, des nationalistes radicaux et de l'extrême-gauche et le «bunker stalinien», ainsi qualifié parce qu'il reste presque, à la revendication nationale. En Catalogne, les «léninistes» ont su mettre à profit dans la conférence régionale, pour conquérir une majorité, le sentiment de ras-le-bol d'une partie des militants devant l'interventionnisme de la direction centrale du PCE dans les affaires du PSUC (qui en théorie est un parti indépendant du PCE depuis sa fondation en 1936).
La marche vers l'autonomie dans les différentes régions et nationalités de l'Etat espagnol a encore accentué cette « dispersion nationale et régionale».
La réforme régionale italienne de 1972 n'a pas eu de répercussion sur la politique de « compromis historique» du PCI qui depuis l'Etat central jusqu'à la commune, en passant par les régions, trouve le même partenaire politique: la DC. Il en va autrement dans l'Etat espagnol, où dans les deux principales nationalités, Euskadi et Catalogne, ce n'est pas l'Union du centre démocratique, mais des formations autochtones, Parti nationaliste basque et Convergence démocratique catalane du banquier Pujol qui sont les forces hégémoniques de la bourgeoisie locale. Or aujourd'hui, c'est dans ces organes de concentration nationale que sont les exécutifs et les conseils pré-autonomes (en Catalogne, au Pays valencien et en Andalousie) que se situe la principale forme d'intégration du PCE à l'Etat
bourgeois. On comprend la tendance de chaque organisation communiste nationale ou régionale à vouloir cultiver la spécificité concrète de son « compromis historique» et comment perce la revendication que le centralisme démocratique du PCE soit nuancé d'une large part de fédéralisme, y compris dans la formation des directions centrales (14). LA FORCE DES COMMISSIONS OUVRIERES
Aujourd'hui le seul appareil stable dont jouisse la direction du PCE, c'est celui des Commissions ouvrières, dont trois dirigeants ont été promus à l'exécutif. L'insistance mise sur le rôle des Commissions ouvrières, tout auréolées de leur victoire, sur l'UGT dans les élections syndicales, a été l'un des traits dominants du congrès. N'est-ce pas, après tout, le seul succès électoral dont puisse se prévaloir la direction du PCE depuis deux ans ? Mais jusqu'au jour du congrès, la direction des CO a semblé hésiter à s'engager en personne dans les débats : surtout pour éviter que les débats au sein du PCE ne se répercutent sous forme de crise au sein des CO, ce qui a été le cas aux Asturies et en Catalogne au moins.
Il y a là une des contradictions à terme les plus explosives de l'eurocommunisme. Ces PC acceptent en leur sein la reconnaissance des divergences et le PCE a légitimé une certaine forme de débat politique ouvert.
Mais leur acceptation de l'austérité et la confrontation dans le mouvement syndical à une extrê me-gauche implantée et « mordante» les conduisent à limiter au maximum le débat politique dans les syndicats et surtout l'expression publique des divergences minoritaires. Et déjà, dans la préparation du IXe congrès, dans le congrès constitutif de la Fédération du métal des CO, ou dans les débats même du IXe congrès, on a pu relever l'existence de deux sensibilités : celle des Catalans, et sans doute aussi d'un Sartorius, qui, soucieux de préserver la force des CO face à l'UGT, accepte de reconnaître d'une certai14) Cf. Gil Guerreiro, Tribune de débat, « La Verdad », 15 mars 1978.
ne façon le pluralisme au sein des CO ou insistent sur l'unité d'action syndicale avec l'UGT, tandis qu'un Julian Ariza explique tout de go en plein congrès : « En votant pour les Commissions ouvrières, les travailleurs ont montré leur sympathie pour le Parti communiste et nous devons en profiter pour renforcer notre parti. Le renforcement des CO passe avant tout par le renforcement du PCE» etc... LES LIMITES DE LA LIBERALISATION
Nous avons parlé, à propos de la liberté de ton et de critique qui a prévalu dans ce IXe congrès, d'une «libéralisation» et non d'une véritable « démocratisation», tant il est vrai que le système de préparation de ce congrès a fonctionné sur le moge du paternalisme bureaucratique.
Le droit de tendance restant interdit dans le PCE, la direction, face à une opposition morcelée région par région, a pu faire jouer en sa faveur les capacités de centralisation et d'initiative de l'appareil politique, par exemple en mettant sur pied un habile système de « synthèse » entre les conférences régionales et le congrès. La thèse un a été ainsi remaniée par un habile saupoudrage autocritique sur le triomphalisme et l'autojustification du bilan initialement présenté par la direction, ce qui a permis un vote quasiment unanime en congrès. Le système d'élection, où l'on élit les délégués en fonction de leurs «mérites personnels» et non pas des positions politiques qu'ils défendent, a permis de rogner « l'opposition» grave au système des commissions de candidatures. Si la direction du PCE, contrairement à ce que fait le PCF, a laissé les minoritaires accéder jusqu'au congrès, elle les a systématiquement écartés des directions régionales qui étaient élues lors des conférences de préparation : la situation de crise au sein de la direction du PSUC, qui était la seule direction « plurisensible» existante, n'est sans doute pas étrangère à ce raidissement dont l'apogée a été l'élection du Comité central qui reconduit, à quelques exceptions près, l'ancien CC.
La critique des méthodes de direction restera sans doute très minoritaire après le IXe congrès et ne sera sensible vraisemblablement que parmi les «eurocommunistes de gauche» dont quelques-uns dénoncent déjà le «stalinisme» des méthodes de direction de Carrillo.
Aujourd'hui la quasi-totalité des militants du PCE, y compris la majorité de ceux qui ont défendu les positions majoritaires, restent subjuguée par la libéralisation des débats au sein du parti. LE GOUT DU DEBAT DEMOCRATIQUE
La polémique sur le léninisme a suscité certaines tensions. Des débats parfois très vifs ont eu lieu dans la conférence régionale et au congrès sur le féminisme, sur l'électro-nucléaire, sur la paysannerie, sur la question des bases US. Mais pas une voix ne s'est élevée pour mettre en cause ce qui constitue l'axe de la stratégie du PCE : sa politique de «réconciliation nationale» et de «concentration démocratique», en un mot de collaboration de classe avec la bourgeoisie espagnole.
«Léninistes» et partisans de l'abandon ont au contraire rivalisé d'efforts, à quelques nuances près, pour justifier la politique d'austérité définie dans le pacte de la Moncloa, signé par le PCE. Certains pourraient trouver là matière à déception, et seraient tentés de relativiser l'importance de ce IXe congrès. L'essentiel se situe ailleurs. Des dizaines de milliers de communistes ont goûté pendant plusieurs mois à ces fruits défendus pendant un demi-siècle de stalinisme que sont la discussion ouverte et le droit à la divergence.
Nous devons comprendre comment ce bouleversement est riche d'avenir quand demain, certainement les conséquences de la politique d'austérité, sans doute la montée des luttes ouvrières et peut-être les impasses électorales, porteront le fer rouge des débats sur la stratégie de collaboration de classe dans le Parti communisteespagnol.