Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Gérer São Paulo ... pas facile

· Inprecor n° 280, 23 janvier 1989 · p. 12-14 · 2 322 mots

Brésil

LA VICTOIRE DE Luiza Erundina est l'élément le plus important des élections que vient de connaître le Brésil. Si les victoires dans les autres villes de l'Etat de São Paulo et dans les autres Etats, furent plus larges, c'est sans aucun doute à São Paulo même que la bataille fut la plus rude. José Correa est membre de l'exécutif municipal du PT à São Paulo. José CORREA

E PT ne l'a pas seulement emporté dans la capitale de cet Etat, mais aussi dans 13 autres municipalités qui, prises ensemble, représentent 15 millions de personnes, la moitié de la population totale de l'Etat et presque tous ses centres les plus importants, formant cette gigantesque zone urbaine dont le centre est São Paulo : la capitale elle-même, avec plus de 10 millions d'habitants ; Santo André, 560 000 habitants ; São Bernardo, 560 000 habitants ; Diadema, 320 000. Et, hors du Grand São Campinas, 900 000 personnes ; Santos 460 000 ; Piracicaba, 250 000.

Gouvernant les villes majeures du principal Etat de la fédération, le PT doit aujourd'hui répondre au grand défi que constitue la consolidation d'une base sociale qualitativement et quantitativement plus large, politiquemement et idéologiquement plus soudée, afin de devenir le parti majoritaire de la société brésilienne et de gagner l'adhésion des larges masses à ses propositions.

Un point de départ

Le point de départ, conquis pour ce faire, est extrêmement important. Le PT est une force politique largement hégémonique parmi les 17 millions d'habitants des 39 municipalités du Grand São Paulo, avec ses 7 millions de salariés qui produisent 20% du produit intérieur brut du Brésil, soit près de 61 milliards de dollars. Par comparaison, le PIB de Cuba est de 15 milliards de dollars, celui du Nicaragua, de 2,7 milliards. Et dans cette région, des contradictions sociales gigantesques s'accumulent : 35% de la population vivent dans des favelas ; 50% n'ont accès à aucun service sanitaire, l'homicide est aujourd'hui la principale cause de mortalité des adultes.

PT

La réalisation concrète de la vocation majoritaire du PT est un processus que conditionnent d'une part, sa capacité à administrer les villes de façon satisfaisante, en répondant aux besoins de la majorité de la population, notamment à São Paulo même, et d'autre part, sa capacité à présenter une alternative crédible pour les masses, face à la crise que traverse le Brésil.

L'encerclement capitaliste

Ce sont là les objectifs définis dans la résolution concernant les mairies conquises par le PT, adoptée le 2 décembre dernier par le directoire régional de São Paulo :

"a) L'amélioration des conditions de vie de vie des travailleurs au niveau de la municipalité ;

b) la dénonciation constante des limites de l'administration locale, en soulignant toujours que les problèmes de fond du peuple brésilien ne pourront être résolus que si nous en finissons avec le capitalisme et si les travailleurs prennent le pouvoir ;

c) la création d'espaces et de canaux, par l'administration, pour favoriser l'organisation et la participation croissantes et directes des travailleurs, au niveau de la municipalite, aux decisions les concernant ;

d) l'appui de l'administration municipale aux luttes des travailleurs contre les instances gouvernementales de l'Etat et du pays, et contre le capitalisme".

Il est important de préciser davantage la signification de cette victoire. Comme le dit la résolution que nous venons de citer : "(...) La conquête de municipalités par le PT ne signifie pas que les travailleurs aient conquis le pouvoir dans leur ville et, bien moins encore, dans l'ensemble du pays. Le pouvoir est quelque chose de beaucoup plus large. Il implique le contrôle des moyens essentiels de production, de l'appareil

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d'Etat comme un tout et des moyens de communication de masse. Tout cela demeure aujourd'hui, d'une façon ou d'une autre, sous le contrôle direct de la bourgeoisie.

Au niveau de la municipalité, le pouvoir local dépasse également largement le contrôle d'une mairie. La puissance économique et la force des élites locales, avec leur pouvoir de cohésion sociale continuent d'exister, même si un coup leur a été porté par la perte du contrôle de l'exécutif municipal. Même au niveau des instruments d'exercice du pouvoir local, dans pratiquement tous les cas, nous aurons un conseil municipal qui dans sa majorité, sera au service des classes dominantes et qui fera une opposition forcenée à l'administration municipale du PT"

Dans la ville de São Paulo, sur un total de 53 conseillers, le PT en a obtenu 16 (plus deux, membres du PCB et du PC do B, dans la coalition locale "Partis du peuple" avec lesquels le PT propose de faire une coalition de partis pour administrer la cité). Le PSDB avec lequel le PT aura des rapports très difficiles, a obtenu 5 conseillers et le PDT, 1. Cela signifie que Luiza Erundina devra administrer avec une minorité du conseil, et déjà se fait jour un bloc dirigé par les conseillers du PTB Brasil Vita, et du PDS, Antonio Sampaio.

Il existe donc un risque que le PT doive faire face à un blocage législatif de sa gestion, au cas où la présidence de la direction du Conseil de São Paulo tomberait aux mains d'un conseiller appartenant à la droite.

L'encerciement capitaliste

Mais ce n'est là qu'une des difficultés que le PT va rencontrer. Il faut y ajouter les manœuvres des secteurs capitalistes dont l'activité est liée à l'espace urbain (entreprises de bus, de ramassage des ordures, de voirie...), les pressions des gouvernements fédéraux et de l'Etat, une campagne dans les médias et autres menaces.

Une logique profonde imprègne toute la machine administrative des municipalités, et plus encore dans le cas de São Paulo, avec ses 130 000 fonctionnaires. Ce sont des appareils fabriqués pour appuyer l'accumulation du capital, auxiliaires de gestion de la main-d'œuvre sociale du point de vue de la bourgeoisie. Ils fonctionnent selon des critères distincts de ceux qui seraient nécessaires pour répondre aux besoins sociaux des couches populaires.

Il est donc juste d'affirmer, comme le fait la résolution du Directoire de São Paulo, que "la contradiction sociale à laquelle nous devons faire face et qui est notre principal défi, est de réussir à transformer, dans ce contexte-là, un appareil politicoadministratif qui a été conçu pour reproduire au niveau local la domination sur les travailleurs, en un instrument de lutte et de conquête au service de leurs intérêts immédiats et à long terme. Relever ce défi signifie lier la conjoncture et les objectifs stratégiques, et gouverner effectivement sans nous transformer en administrateurs du ca-

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PACIFIQUE OCÉAN

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pital. Cela signifie éviter le dogmatisme en voulant, par dessus tout, utiliser la mairie pour dénoncer le capitalisme, mais aussi, éviter l'écueil du réformisme qui consiste, au mieux, à améliorer au niveau local les conditions de reproduction de la force de travail. Au total, cela signifie gouverner dans le cadre du capitalisme, mais en faisant de l'administration municipale du PT un élément important pour l'accumulation des forces des travailleurs dans la perspective du dépassement du capitalisте".

La réalisation des objectifs du PT à la tête de la mairie de São Paulo passera par la combinaison des solutions d'une série de problèmes. La première et la plus urgente est celle du problème du budget légué par l'administration précédente (Jânio Quadros, PTB). A peine 10% des impôts locaux restent aux mains de la mairie, le reste va à l'Etat et à l'Union. Pour 1988, le budget était de 1,217 milliard de dollars. C'est proche de ce qu'était le budget disponible du Chili sous Allende en 1972 (1,5 milliard) mais absolument insuffisant pour couvrir les besoins de cette mégapole.

La dette de la municipalité est d'un milliard de dollars, et l'on prévoit, pour 1989, un déficit de 25% qui pourrait encore augmenter si le projet de budget fédéral, envoyé au Congrès par Sarney, et qui prévoit le paiement de 25% de la dette extérieure des Etats et des municipalités pour 1989 est approuvé. Et il reste encore les arriérés du maire sortant qui, depuis avril se montent à 210 millions de dollars, principalement auprès des cinq grandes entreprises de travaux publics avec lesquelles le maire avait passé contrat, et qui est aujourd'hui irréversible, dont les dettes envers les entreprises sous contrat pour le ramassage des ordures.

Réforme administrative

Get étatisation

De plus, le gouvernement de l'Etat devrait rendre à la municipalité une partie des services et des frais dans des secteurs aujourd'hui encore bloqués par l'Etat comme la santé et l'éducation. Une grande partie du budget est déjà engagée dans les dépenses courantes, principalement les salaires, et existe le risque qu'il soit encore réduit par les "arrangements" que laisse Jânio Quadros. Le PT va donc trouver une situation plus que délicate au niveau budgétaire, dans laquelle la dette est une bombe à retardement pour la première année de gestion, ce qui implique une négociation complète avec les chefs d'entreprises et le gouvernement fédéral, et celui de l'Etat.

Une réforme administrative, avec l'élimination de divers secrétariats et la redéfinition du rôle des autres, la modification du fonctionnement de l'ensemble de l'administration et, principalement, une décentralisation effective de la "machine" municipale, est indispensable pour parvenir à une réelle inversion des priorités. Une telle réforme administrative, entre autres, ne sera possible qu'à moyen terme, dans la mesure où le PT prendra en main les rênes de l'administration, planifiera une nouvelle structure et brisera la logique de l'inertie de la machine administrative actuelle.

Participation

Get conseils populaires Il devra également, à moyen terme, empêcher que la réponse aux besoins fondamentaux des couches populaires, comme les transports, l'éducation, la santé, le logement, continue à être une source de profits pour les groupes capitalistes. Garantir l'étatisation de ces services, c'est parvenir à ce qu'ils fonctionnent avec efficacité et à un niveau de productivité adéquat, condition nécessaire pour entamer un combat politique et idéologique contre les idées néo-libérales et ceux qui disent que les entreprises d'Etat sont inefficaces.

L'efficacité de l'administration publique du PT est intimement liée aux mécanismes de contrôle et de participation populaire qu'il pourra établir. Cela concerne les problèmes de démocratisation de la gestion de l'Etat dans la sphère municipale, tant à travers l'intervention directe de la population dans l'administration, qu'à travers les canaux institutionnels de participation (qu'ils soient sectoriels, comme les conseils de santé, les parents d'élèves, les usagers des transports, ou plus généraux, comme les conseils communautaires ou budgétaires) et à travers la participation des fonctionnaires à la définition des objectifs pour les entreprises d'Etat et les investissements publics.

La démocratisation des informations, la "transparence administrative" une condition indispensable. La cooptation ou l'intégration des directions, et le développement d'une méthode de travail paternaliste, sont le risque majeur que court aujourd'hui le PT. Mais ce sont aussi des domaines dans lesquels il a accumulé le plus

La question la plus importante à laquelle le PT doit répondre, est sans doute celle des "conseils populaires". L'organisation des masses, sur une base territoriale, du peuple travailleur des villes, indépendamment de l'Etat, est un défi de dimension historique que le PT doit relever. La discussion est nécessaire au sein du parti sur son caractère indépendant vis-à-vis de l'Etat, la définition de sa place dans "le champ de la société civile", ainsi qu'une description soigneuse des formes d'organisation populaire qui correspondent à la démocratisation de la gestion de l'Etat. Sa constitution comme pouvoir effectif, comme organisme de mobilisation et de lutte basé sur la démocratie directe, comme éventuel "quatrième pouvoir", résultera en conséquence, de différents éléments : le niveau d'activité et d'expérience d'importants secteurs du mouvement de masse ; la possibilité de centraliser les différents mouvements populaires aujourd'hui sectorialisés dans des cadres régionaux ; la compatibilité de ces derniers avec les éventuelles formes de participation dans le sens de la démocratisation de l'administration, qui tend à devenir la référence politique des masses en lutte ; la capacité de l'administration du PT, sans cesser de développer sa formation (parce qu'elle est la seule à avoir les moyens matériels de le faire), de préserver une réelle indépendance (qui ne soit pas seulement formelle) des conseils.

Une autre question est celle de la garantie de l'existence d'une couverture institutionnelle capable de donner une légitimité formelle et d'intégrer tous ces éléments de façon plus permanente. La nouvelle Loi organique municipale qu'il revient au nouveau Conseil municipal d'élaborer, pourra jouer ce rôle, pourvu que nos propositions soient déjà mises en pratique de façon minimale et que le PT ait la force suffisante pour défendre leur adoption.

Renforcer le PT

Le PT doit s'atteler à toutes ces tâches sans négliger pour autant la construction du parti, en évitant qu'il ne s'affaiblisse ou ne se confonde avec les administrations municipales du PT. A São Paulo, cela veut dire une redéfinition des structures actuelles du PT, divisé en 33 directions de zone, dans lesquels il n'existe pratiquement pas de noyaux et où le directoire municipal est également une référence organisationnelle et politique fragile. Cela passe aussi par le renforcement de l'intervention militante aujourd'hui diluée dans la masse des adhe-

Le processus qui s'ouvre est passablement complexe, les enjeux sont énormes tout comme les dangers. Mais ce que le PT peut gagner mérite que l'on court ces risques, en se lançant dans la lutte pour la victoire des administrations PT, notamment

La Unidad, 22 décembre 1988

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