EN NOVEMBRE DERNIER, lors des élections municipales. le Parti des travailleurs (PT) a remporté 36 mairies, alors qu'il en occupait 3 auparavant. Parmi elles, São Paulo, la plus grande ville d'Amérique du Sud qui a élu à la tête de la mairie une femme, Luiza Erundina. Sur l'ensemble du pays, le PT est passé de 170 conseillers Comment peut-on expliquer cette victoire ? Gustavo VASQUEZ
B EAUCOUP, au Brésil même et
dans bien d'autres pays, ont essayé de minimiser cette victoire du PT, en donnant les explications les plus diverses. Ainsi, les dirigeants des partis de la bourgeoisie brésilienne veulent analyser les résultats électoraux en prenant la totalité des maires et conseillers du pays pour faire voir ... qu'ils sont plus nombreux que ceux du PT. D'autres essayent d'en faire porter la responsabilité sur le président Sarney pour avoir fait réprimer les métallurgistes en grève de Volta Redonda ou ne pas avoir accordé d'augmentations de salaires.
Une politique intransigeante
Leonel Brizola, le dirigeant populiste du Parti démocratique du travail (PDT), quant à lui, a attribué le triomphe de Luiza Erundina à São Paulo ... à l'appui de son propre parti. Or, si le PT a bien reçu l'appui électoral du PC, du PC do B et du PDT, chacun de ces partis a obtenu un conseiller, alors que le PT en obtenait 18.
S'il est vrai que les couches populaires ont sanctionné le gouvernement et ses collaborateurs, pour l'ensemble de sa politique et le non-respect des droits individuels, comme le disent les dirigeants du PT eux-mêmes, elles ont également signifié par leur vote que le PT est propre de toute accusation. Elles ont remis entre ses mains les principales villes du pays, lui en confiant
Il faut en chercher la raison dans la politique défendue par le PT depuis le début de la courte vie de la Nouvelle république.
Quand on a refusé aux gens le droit
PT
d'élire directement le président, quand l'ensemble des partis décidait de procéder à cette élection entre les quatre murs d'un collège électoral composé de quelques centaines d'entre-eux, le PT, qui avait été le pionnier et le fer de lance de la campagne pour les élections directes, s'est refusé à participer à ce collège électoral, qui devait élire Tancredo Neves et José Sarney comme Président et vice-Président en 1985.
Plus proche de nous, en octobre dernier, le PT a refusé de voter une constitution qui, si elle entérine quelques avancées du point de vue des droits démocratiques des travailleurs, a un contenu fondamentalement réactionnaire.
Au moment de la signature du pacte social, au mois de novembre, la Centrale unique des travailleurs (CUT) où se retrouvent les militants du PT, s'est refusée à entériner un tel pacte réactionnaire.
Quand les ouvriers de Volta Redonda s'affrontèrent à l'armée appelée par Sarney, le syndicat local, affilié à la CUT, lutta bec et ongles sans jamais jouer la concilia-
Un vote conscient
Ce vote de la population brésilienne n'est donc pas gratuit. Ce n'est pas un choix aveugle qui se serait fait sans connaissance de la pratique et des propositions de ce parti. Bien au contraire. Les travailleurs brésiliens ont fait l'expérience des autres partis, ils les ont vus à l'œuvre et ont également compris qui les a toujours défen-
Ce sont là les raisons "extérieures" qui expliquent le score du PT. Mais c'est aussi le bilan d'un parti qui compte rien de moins que 450 000 militants. Ces derniers ont compris, comme le dit Florestan Fernandes, député fédéral du PT de São Paulo, que "gagner lors de ces élections signifiait autant une révolution démocratique avec des réformes sociales pour aujourd'hui, qu'un tremplin pour le socialisme dans le futur. Ils (les militants du PT, ndlr) ont su diffuser ce message dans les secteurs pauvres et chez les travailleurs des villes, radicalisant ainsi les élections et frappant les "invincibles" des partis de l'ordre établi. A la fin, les religieux, les prêtres et les évêques 'progressistes' apportèrent leur con-
Ils ont compris cette évolution et recommandent de voter pour la seule candidature qui s'engageait dans des perspectives réelles de rénovation authentique de la société civile, soutien décisif pour la victoire d'une candidature qui déploiera son drapeau en défense de la démocratie, de la participation populaire et du socialisme prolétarien dans le cadre du système de pouvoir municipal" (Folha do São Paulo, 5 décembre 1988).
Donc, aucune conciliation, concertation ou pacte. Aucune confiance dans les institutions bourgeoises, profondément réactionnaires. Aucun conciliabule derrière des portes closes. S'appuyer sur la démocratie directe et avant toutes choses, la lutte pour les droits et les revendications de ceux qui n'ont rien. Aucune confusion en ce qui concerne la lutte des classes. Aucune intention de faire disparaître les classes, ni dans les mots, ni dans la politique. Administrer les villes d'abord pour les pauvres.
Au service des couches populaires
Comme le dit Luiza Erundina, faisant référence aux occupations de terre des faveleros (habitants des bidonvilles)pour construire des logements : "Le droit au logement passe avant le droit à la propriété privée" Ou, comme le dit également Olivio Dutra, maire de Porto Alegre et président national du PT : "On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. Voilà pourquoi on ne peut administrer une ville du point de vue populaire si l'on ne va pas à l'encontre d'intérêts économiques, de groupes économiques parfaitement définis. Les spéculateurs immobiliers qui gardent des terrains sans les utiliser, les propriétaires d'entreprises de transports collectifs, de construction, de grands centres commerciaux, seront sans aucun doute les premiers affectés" (Jornal Da tarde, 24 novembre 1988).
Il est certain que le PT a gagné dans les grandes capitales qui sont aussi les villes de concentration majeure de la population. Mais il l'a également emporté dans des villes fondamentales comme São Bernardo, la ville à plus forte concentration industrielle du monde, le bastion syndical du PT ; Santo André, ville-dortoir où
Les partis brésiliens PMDB : Parti du mouvement démocratique brésilien (centre-droit, parti au gouvernement). PCB : Parti communiste brésilien, pro-soviétique. PC do B : Parti communiste du Brésil. Scission du PCB, d'origine maoïste. PDT : Parti démocratique des travailleurs, populiste. PDS : Parti démocratique social, droite. PTB : Parti travailliste brésilien, droite.
habitent de nombreux travailleurs ; Santos, le principal port brésilien ; Campinas, où se trouve l'une des principales raffineries du Brésil, bastion du syndicat du pétrole. Le maire qui vient d'y être élu, Jaco Bitar, est le dirigeant historique des travailleurs du pétrole, fondateur du PT et de la CUT, membre de la direction de l'une et l'autre organisations.
Le PT l'a également emporté à Diadema où le maire sortant fut réélu. Diadema était l'une des trois mairies du PT et la seule où la politique du PT fut vraiment appliquée. La population s'en est rendue compte comme elle le fit a contrario dans les deux autres municipalités où les maires sortants ne furent eux, pas réélus.
A Diadema, le PT a fait une politique d'administration au service de la population : il a baissé le prix des transports publics et comme la compagnie privée qui avait la concession de ce service s'y refusait, il a municipalisé les transports collectifs, en achetant de nouveaux bus. La mairie a créé un conseil populaire des transports comprenant un représentant de chaque quartier, un représentant du syndicat des travailleurs des transports et un de la municipalité. C'est ce conseil qui était responsable de tout ce qui touchait aux transports publics.
Une politique démocratique
La mairie a installé des services de voirie dans les favelas et a construit des logements d'urgence dans les quartiers les plus marginalisés. La construction se fit avec des matériaux fabriqués par des ateliers municipaux, ce qui fut autant d'emplois créés. Elle a multiplié les écoles publiques et les repas gratuits pour les enfants des familles les plus pauvres. Elle a installé une usine de traitement des ordures. Au début de l'année, 50% de la population de Diadema apportait son appui au PT, pourcentage unique en son genre.
Mais il y eut aussi des épines. Ainsi, l'ancien maire de Diadema entra en opposition avec la base du PT, mais cette dernière imposa son propre candidat aux élections de novembre dernier, et l'ancien maire dut se retirer. Ainsi la population a démontré qu'elle ne votait pas pour des caudillos mais bien pour une politique, une position démocratique, une conception du travail et pour le parti qui les incarnait, le PT.
Voilà ce qui explique le succès du mois de novembre.
Finalement, la victoire du PT lors des élections municipales a une signification qu'on ne peut réduire au simple nombre des 36 mairies, tant du fait des caractéristiques de ces villes (taille, concentration industrielle, concentration de la population, etc.) que de la nature des propositions du PT qui n'ont rien de modéré mais qui, bien au contraire remettent en cause ce système, sur le fond.
La Unidad, 22 décembre 1988