HAITI Le père Aristide expulsé des salésiens
LA DECHIRURE entre la hiérarchie catholique et le clergé progressiste personnifié par le père Jean-Bertrand Aristide vient de s'agrandir avec l'expulsion de ce dernier de l'ordre des salésiens auquel il appartenait.
Agé de 35 ans, le père Aristide est connu dans toute l'ile pour la place qu'il occupe dans la lutte contre les militaires et les macoutes. S'adressant à ses paroissiens dans un sermon, il disait qu'était venu le moment de "se tourner vers la gauche ou de crever comme des chiens".
Lors de leur dernière conférence épiscopale, les évêques d'Haïti ont sommé tous les prêtres et religieux qui, comme Aristide, se réclament de la théologie de la libération, de mettre une sourdine à leurs appels, les accusant d'inciter la population à la violence. Dans la même réunion, ils demandaient aux organismes internationaux de financement de prendre en compte les efforts effectués par le gouvernement militaire de Prosper Avril dans la voie du rétablissement de la démocratie (sic) et de reconsidérer la mesure de suspension de l'aide internationale prise après les élections mort-nées de novembre 1987.
Le père Aristide exaspère depuis longtemps les gouvernements militaires qui se sont succédé en Haïti et depuis autant de temps, la hiérarchie catholique. Faisant fi de leurs nombreux avertissements, dans une déclaration retransmise par la plupart des radios de l'île en novembre dernier, il appelait "les soldats pauvres, les paysans pauvres et les pauvres de l'Eglise à s'unir el former ensemble un torrent qui lave ce pays". Une fois cette tâche accomplie, ajoutait-il, "Dieu abaissera les puissants et élèvera les pauvres".
Aristide se cache depuis le mois de septembre, date à laquelle son église a été incendiée. 12 membres de sa congrégation ont été assassinés dans les derniers mois par d'anciens macoutes.
Quelques jours après son appel radiodiffusé, des milliers de personnes organisaient une marche depuis les ruines de son église incendiée, Saint Jean Bosco, jusqu'à l'école Ruelle Vaillant, où lors des élections avortées de novembre 1987, 34 personnes avaient été tuées. "Le frère Aristide est un prophète, Monseigneur Ligonde (le président de la conférence épiscopale) est un macoute", portait la banderole de tête.
A la mi-décembre, Rome annonçait que le père Aristide, qui avait refusé de se plier à l'injonction de son ordre lui demandant de quitter l'île pour partir ... au Canada, était exclu des salésiens pour avoir utilisé la religion à des fins de haine et de violence, et d'avoir "désacralisé" la messe pour en faire une tribune politique.
Aristide a fait appel contre cette sanction. Dans une lettre à son supérieur, il explique qu'il croit "profondément que sa lutte pour les pauvres répond aujourd'hui à l'enseignement de Jésus Christ"
Cette expulsion a été condamnée par les autres membres de l'église progressistes en Haïti (Ti Legliz, dit-on en créole). "C'est une politique de violation des droits de l'Homme", devait déclarer l'un d'entre eux, le Père Reynald Clerismee. Décrivant la décision des salésiens comme "arbitraire", il notait que l'ordre avait même "refusé de répondre à la demande du Père Aristide d'être jugé, afin qu'il puisse se défendre et répondre aux accusations portées contre lui".