• INPRECOR : Quelle est l'orlgine des Communautés chrétiennes de base ?
— Enrique RAMIREZ: En Amérique latine, les Communautés ecclésiales de base sont apparues dans la foulée de la rénovation qui a traversé l'Eglise catholique à partir du Concile Vatican II vers 1961-63, puis, le mouvement s'est développé après la réunion de l'épiscopat latino-américain à Medellin en 1968.
C'est à San Miguelito, au Panama, que sont nées les premières communautés, bientôt suivies par d'autres au Honduras, au Nicaragua, au Salvador. Ces communautés sont l'expression de l'engagement populaire dans une foi qui est liée à une pratique sociale, plus qu'à une Eglise traditionaliste et spiritualiste. Au Salvador, les premières communautés, rurales et urbaines, des années 1969-1970, ont essayé de participer activement au grand mouvement de radicalisation de la société salvadorienne. Le peuple cherchait à se libérer définitivement, non seulement de la tyrannie militaire qui existait déjà alors, mais aussi des structures sociales qui le maintenaient dans la marginalisation, au niveau économique comme à celui de la participation politique démocratique.
Les communautés sont nées dans les paroisses à travers le chant et la nouvelle liturgie qui permettaient une participation populaire beaucoup plus importante. Vatican Il et Medellin ont également donné un élan important à l'analyse de la réalité avec des catégories d'analyse socio-politique claires, autour de la méthode réflexion-action, qui consiste à découvrir notre environnement à partir de l'illumination puisée dans les Evangiles et dans la Bible, que de catégories provenant du marxisme. Cette réflexion a permis à beaucoup de reséminaristes, de groupes de laïcs chrétiens d'ouvrir les yeux sur la réalité de marginalisation et de misère vécue par la majorité de la population et de se lier à une pratique religieuse plus concrète, qui ne se limite pas à une attitude spiritualiste mais cherche à construire une société nouvelle, ici et maintenant, avec des catégories théologiques qui seront plus tard développées dans la théologie de la libération.
Nous concevons l'Evangile et la Bible comme le meilleur instrument de lutte dont disposent les chrétiens en Amérique latine. D'ailleurs, l'armée salvadorienne considérait que posséder des livres, lire les journaux ou écouter la radio catholique, était un indice de subversion, notamment du temps
A partir de l'étude de la Bible, nous analysons la réalité de la marginalisation, et cette constatation nous conduit à l'action, à la praxis. Car il ne suffit pas d'analyser les injustices, il faut aussi les combattre. Dans le livre de la Genèse, le premier de la Bible, il est dit que l'Homme est créé à l'image de Dieu. Nous partons de là. Si nous sommes conçus à l'image de Dieu, nous constatons, comme le dira plus tard le document de Puebla (en 1979), que le visage latino-américain, celui des Noirs, des Indiens, des paysans, des ouvriers exploités, n'est plus à l'image de Dieu. Chez nous, le visage de Dieu a été défiguré, et il faut le rétablir, rétablir la liberté et la dignité dans lesquelles ont été créés l'homme et la femme. Il faut rétablir la condition de maître de la nature qui était celle de l'Homme à la création, et sortir donc de l'exploitation que nous subissons et où un groupe minoritaire écrase le reste de la so-
En Amérique latine, idoles, de faux dieux : le dieu de l'argent, le dieu du capitalisme, le dieu du pouvoir. Ces trois idoles défigurent le visage de Dieu.
Vient ensuite la réflexion à partir du livre de l'Exode, qui nous raconte comment un peuple réduit en servitude en Egypte, le peuple d'Israël, a trouvé les chemins de sa libération. Dieu ne voulait pas que ce peuple soit esclave, et nous sommes semblables à ce peuple d'Israël : nous aussi nous sommes esclaves, esclaves de la toute-puissance des militaires, de l'argent, du système d'exploitation. Pour se libérer, ce peuple a passé 40 ans dans le désert, après s'être organisé autour d'un homme qui s'appelait Moïse. Nous avons aussi besoin d'hommes comme Moïse ; il nous faut nous organiser et nous défendre comme le peuple d'Israël contre Pharaon.
Il nous faudra mener une longue lutte contre les nouveaux pharaons, contre les oppresseurs qui aujourd'hui s'incarnent dans les dirigeants américains, et les dirigeants salvadoriens soutenus par les mili-
La Bible devient donc le grand livre illuminateur, qui révèle que le peuple salvadorien, que les communautés doivent s'organiser et se mettre en chemin, un chemin qui sera long puisque l'Exode a duré 40 ans, c'est-à-dire une génération complète. C'est une guerre prolongée, pour laquelle il faut dégager de l'énergie, et surtout ne pas regarder en arrière, quelles que soient nos souffrances. Dans l'Exode, il est dit que le peuple était las de la lutte. Beaucoup disaient qu'il était préférable de retourner en captivité. De même, beaucoup de nos frères quittent cette voie parce que la libération a un coût trop élevé : elle coûte du temps, du sang, des souffrances. Nous combattons donc le désespoir, le renoncement au combat. Notre libération viendra mais il nous faut la construire de nos propres mains.
Nous avons aussi découvert les Prophètes : Isaïe, Amos, Josué, Jérémie, qui furent de grands combattants pour leur peuple, qui annonçaient un ciel nouveau, une nouvelle terre, et dénonçaient les fausses idoles, l'injustice qui régnait dans leur pays. Ils prêchaient par exemple l'année du pardon, où la dette serait remise et les esclaves libérés. L'esclavage de notre peuple a trop duré et arrive l'année du pardon. Par la dette extérieure, la dépendance, nos petits pays ont été marginalisés par le système capitaliste mondial, par le monde occidental qui nous a exploités depuis des
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A côté de "l'Eglise populaire (CEB) et de la hiérarchie cath importante par son autorite, jésuite qui dirige l'une des du pays. Elle s'oppose au mais elle n'appuie pas la lutt et propose une "troisième voie avec les organisations Inprecor a rencontr coordinateu
LA LIBERATION/
VADOR nunautés s de base it profondément marqué par ute l'Eglise salvadorienne contradictions aiguës té en guerre.
Romero, qui avait pris tait laire, etait assassine par de la mort.
la hiérarchie catholique s les problèmes demeurent.
ris ses distances avec l'armée n septembre, un forum pour uel participaient toutes pulaires de masse.
des communautés de base olique, et occupant une place faut mentionner l'intelligentsia deux grandes universités égime et à l'impérialisme,
: armée menée par le FMLN
, tout en maintenant des liens évolutionnaires armées.
• Enrique Ramirez, des CEB.
L'AI DIT:
PAS DE POLITiQUE!
siècles. Nous trouvons ce message chez ces prophètes qui ont vécu il y a si longtemps, et qui s'applique aussi à notre réalité d'aujourd'hui. Le paysan ou le pauvre de la ville le comprend parfaitement, il n'est pas besoin de lire les grands théologiens de la libération pour le comprendre. Il suffit d'ouvrir la Bible et de réfléchir à sa propre réalité.
Puis nous ouvrons les Evangiles, et nous voyons que la première des choses faites par le Christ, fut d'ouvrir les yeux des aveugles, de faire marcher les paralytiques, de rendre l'espoir aux gens, lui, le Messie,
Celui qui suit l'Evangile et Jésus, doit poursuivre son travail. En 2 000 ans, nous n'avons même pas réalisé la moitié de ce qu'Il voulait, le peuple continue d'être lépreux, boiteux, malade. Rendre la vue à l'aveugle, c'est faire retrouver la conscience aux gens. Se mettre en marche, c'est s'or-
Commencer la guérison, c'est laisser de côté toutes ces tendances à l'esprit de servitude. Comme dit Paulo Freire (1), la pensée de l'oppresseur s'insinue dans celle de l'opprimé, pour lui faire croire que les choses sont ce qu'elles doivent être. Le plus grand message de libération, est proclamé par le Christ. Lire ainsi la Bible et l'Evangile, ce n'est pas du tout tordre le sens des textes, mais retrouver le Verbe nouveau qui annonce le monde nouveau, celui que nous voulons construire ici et main-
Dans l'Apocalypse, enfin, nous entendons Jean parler de la Bête, et nous comprenons qu'il parlait de l'Empire romain. Le nouvel Empire, c'est le capitalisme, avec les Etats-Unis à sa tête. Nous devons lutter pour nous libérer de ce capitalisme et de cet impérialisme. Nous ne haïssons pas les personnes qui le servent, mais nous aimons notre peuple, et nous voulons que les peuples riches se transforment eux aussi et créent une nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle, plus égalitaire, comme le œuvre sera-t-elle le fait des seuls chrétiens ?
— Non, bien sûr. Nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. D'autres frères, étudiants, instituteurs, syndicalistes, formés à d'autres sources, socio-politiques ou marxistes, sont d'accord sur l'analyse et les projets de changement. Nous commençons donc à regrouper nos forces, à nous intégrer davantage à la lutte des pauvres, non pas seulement par l'analyse théorique mais par les luttes concrètes dans les quartiers, pour la terre, la démocratie. Nous avons trouvé en eux des camarades loyaux.
• Les communautés chrétiennes de base sont-elles une force à part, spécifique par rapport, par exemple, organisations qui composent le FMLN, ou bien comme une force qui pénètre l'ensemble des autres secteurs ?
— Plusieurs groupes chrétiens ont connu la tentation de construire des organisations et des partis chrétiens comme force politique. Nous estimons que les chrétiens ne forment pas une force politique à part, et vocation à la construire. Nous faisons partie d'un lation et de ses structures politiques. Les chrétiens doivent être ce levain, ce sel dont parle le Christ. Nous n'avons donc pas de structure politique organique, mais nous participons librement, individuellement ou collectivement, aux divers mouvements populaires et de guérilla en Amérique centrale. La révolution ne sera pas chrétienne ou catholique. La révolution est politique, elle est sociale, et nous chrétiens, nous avons notre apport spécifique qui rejoint celui d'autres courants.
• Quelle est votre analyse des moyens à utiliser pour que les opprimés se transforment en sujets de l'Histoire ? Quelle est votre opinion sur l'insurrection ?
— Notre démarche sur ce point a été longue et difficile, mais beaucoup de chrétiens commencent à découvrir que les voies pacifiques sont épuisées dans nos pays. Les élections sont truquées, le peuple ne peut décider, ni par le vote, ni par la grève, ni par la lutte pacifique. Et certains camarades, certains frères, choisissent la voie violente, soit dans la guérilla, soit dans la lutte du mouvement populaire. Les chrétiens discutent beaucoup pour savoir si cette voie est juste ou non. C'est une discussion très libre. D'autres frères respectent ce choix de la violence, mais préfèrent continuer à utiliser des moyens non-violents tout en monant le combat commun pour construire le Royaume de Dieu. Nous ne pouvons pas croire que ce royaume soit seulement dans l'au-delà : il nous faut commencer à le conttruire dès maintenant, par des moyens qui ne seront pas toujours complets, qui ne représenteront pas la totalité de la libératiori, mais qui nous rapprochent du règne de Dieu.
Nous appuyons donc toutes ces luttes en faveur des plus pauvres, mais sans tomiber dans l'idéalisation des organisatioris politico-militaires et populaires, en rejetant, quand il le faut, les pratiques inco• rectes qui sont mauvaises pour le peuple. Mais notre apport se fait de l'intérieur du mouvement.
• Quelles sont les relations qu'entretiennent actuellement les communautés avec la hiérarchie catholique ? Sont-elles difficiles ?
- Oui. La position de Monseigneur Romero, extrêmement souple, flexible et riche d'inspiration, perd de plus en plus d'influence dans la hiérarchie qui cherche à
1) Auteur de La pédagogie de l'opprimé où il introduit la notion de "conscientisation"; il est aujourd'hui stcrétaire à l'Education de la mairie de São Paulo
SALVADO empêcher les chrétiens de participer au mouvement révolutionnaire. Nous sommes conscients qu'il faut en premier lieu servir Dieu, l'Evangile, suivre notre conscience. Nous respectons l'opinion des évêques, nous essayons de l'appliquer dans notre vie chrétienne, mais sur le terrain sociopolitique, nous considérons qu'ils commettent souvent des erreurs d'appréciation. Nous pensons qu'il faut renouveler la vie de l'Eglise elle-même, essayer de changer la pensée de ces évêques dans un sens plus chrétien, plus engagé dans la réalité concrète. Monseigneur Romero a lui-même suivi une longue évolution avant de devenir l'évêque des pauvres et le martyr du peuple salvadorien. Nous pensons qu'il nous faut jouer un rôle toujours plus important afin que davantage de chrétiens apportent leur grain de sable pour éliminer la structure d'exploitation, que ce soit par une solution négociée ou par l'insurrection populaire. pour garantir les intérêts des pauvres, des dépossédés de notre pays.
• Au point de vie liturgique, comment les chrétiens des communautés vivent-ils leur foi ?
- Nous avons mis l'accent sur le chant, sur la participation populaire. La liturgie est l'expression publique de la foi de la communauté et donc, si la communauté vit vraiment, si la foi n'est plus vécue comme une spiritualité coupée de la réalité sociale, cela doit se manifester dans la liturgie qui se renouvelle pour créer un "peuple de sacerdotes" comme le dit la Bible. Le rôle du prêtre est plus relatif, il est celui qui préside et non celui qui a le premier et le dernier mot. Il coordonne. Dans beaucoup de communautés, d'ailleurs, il n'y a pas de prêtre. Ce pays connaît une grande pénurie de prêtres. C'est alors le célébrateur de la Parole, un paysan, un homme ou une femme simples, qui essaie de garantir la plus grande participation de la population à la célébration.
Cette Eglise qui naît du peuple, de ses profondeurs, répond aux intérêts de ce même peuple. Ceux qui vivent l'exploitation, la répression, la mort, la torture, la disparition, célèbrent la cérémonie liturgique. Plus l'Eglise se détourne de cette réalité, plus la liturgie s'en détourne également et se transforme en un pur symbole, sans contenu réel. Dans la mesure où l'Eglise s'incarne dans la population, cette Eglise trouve sa chair chez le disparu, le mutilé, le combattant, les diverses expressions de souffrance et de lutte de notre peuple, avec un contenu profondément théologique : dans l'incarnation de Jésus-Christ et sa mort, qui est la mort de notre peuple, et sa résurrection qui progresse au fur et à mesure que nous gagnons de nouveaux espaces de liberté dans notre pays.
Tôt ou tard, nous remporterons la victoire qui sera une transfiguration. L'homme, la femme, seront transformés. Cela ne se terminera pas avec la prise de pouvoir, mais elle est la condition pour que la population arrive à un niveau minimum de bien-être dont elle est très loin aujourd'hui. Ce chemin sera long, mais il ne faut pas attendre que d'autres le fassent pour nous. les apôtres restaient les yeux au ciel dans l'espoir de le voir. Mais Lui s'approcha d'eux en leur disant : mais pourquoi regardez-vous le ciel ? Allez donc prêcher ma Parole. Et les apôtres comprirent et se mirent en chemin.
• Quelle est la participation aux communautés chrétiennes de base au Salvador ?
— Il n'y a pas de statistiques. Cependant les repoblaciones, les villages réinvestis par leur population qui en avait été chassée par l'armée, représentent au minimum 40 000 personnes. Au fur et à mesure que le FMLN progresse, la population s'y accroît. Les communautés y sont établies de façon permanente.
Mais il faut aussi prendre en compte tous ceux qui ont acquis une conscience nouvelle, et donc les zones "sous contrôle" débordent très largement les lignes de démarcation géographiques. En ce sens, il existe des zones "sous contrôle" à San Salvador, la capitale.
Nous réfléchissons plutôt en termes de quantité et de qualité des luttes qui progressent. Ce n'est pas une simple question territoriale. Chaque Salvadorien qui prend une arme, ou occupe une rue, ou qui prend conscience de la nouvelle société qui approche, c'est bien plus important que la démarcation géographique.
• Peux-tu nous parler de la coordination que les CEB d'Amérique centrale et de Panama ont mise en place au niveau centro-américain ?
— Dans chacun de nos pays, existe une expression de l'Eglise des pauvres, de l'Eglise populaire. Nous avons voulu mettre nos expériences en commun et développer la solidarité entre nous, au moyen de retraites, de formes de vie en commun des responsables des CEB centro-américaines, et de publications communes qui décrivent la réalité de chacun de nos pays. Cela nous permet de comprendre que nous ne vivons pas des problèmes séparés, mais qu'il existe une réalité de l'oppression et de la libérat tion dans cette région.
Nos communautés se veulent également ouvertes à l'ensemble de l'Amérique latine, et aux Eglises du monde entier. Nous sommes catholiques, dans le sens d'universels. Le christianisme doit se vivre selon la réalité de la latte dans chacun des pays, mais en unité mondiale. Nous sommes œcumé niques, dans ce sens que non seulement les catholiques, mais l'ensemble des croyants des diverses religions, et même au-delà tous ceux qui, sans avoir de religion, ont foi dans l'humanité et dans une société nouvelle, tous ceux-là sont aussi nos frères.
Nous avons publié en avril dernier, un document, intitulé "Kaïros centroamericano". Il fut d'abord élaboré par les CEB nicaraguayennes, auxquelles se joignirent plus tard d'autres groupes d'Amérique centrale. Kaïros signifie moment opportun, moment de grâce, moment culminant. En Amérique centrale, il existe aujourd'hui une situation nouvelle, exigeante, où se jouent la vie et la mort de millions de personnes, un nouvel avenir, une nouvelle espérance pour la communauté internationale. Nous refusons que cette espérance soit assassinée pour l'intérêt du grand capital ou du gouvernement des Etats-Unis.
Kaïros est un appel à l'action, à che:cher dans chacun des pays du monde ce qu'il faut faire pour que ne meure pas cette espérance qui a surgi en Amérique centrale.
Propos recueillis par Michel RAGUET et Eric TOUSSAINT; Novembre 1988