LA REVOLUTION CUBAINE a fêté ses trente ans en janvier
Jeannette HABEL
D EPUIS LE DEBUT des années 80,
la révolution cubaine se trouve confrontée à une grave crise économique et financière qui a conduit Fidel Castro à opérer un tournant économique et politique connu sous le nom de "processus de rectification des tendances négatives"
La conjoncture internationale
Sur le plan économique, les années 80 ont été marquées par de nombreuses difficultés :
— la baisse des cours du sucre s'est ajoutée à la diminution en volume de la production sucrière, due à une sécheresse exceptionnelle. Ces causes extérieures ont eu pour effet de provoquer une perte substantielle de revenus pour le pays.
Les incertitudes qui pèsent sur la production de sucre naturel, compte tenu du développement des édulcorants de synthèse, ne permettent pas de prévoir une progression des ressources à moyen terme, ce qui pèse sur le développement économique.
— Cette situation a été aggravée par la détérioration des termes de l'échange dans le commerce avec les pays industrialisés, qui a conduit à une baisse drastique des importations. Selon la Banque nationale cubaine, Cuba a perdu 116,72 dollars de revenus en devises convertibles pour chaque tonne de sucre exportée vers les pays à économie de marché pendant la période 1983-1985.
— La dépréciation du dollar a provoqué une augmentation de la dette en 1985 ; la hausse des taux d'intérêts devait conduire la Banque nationale cubaine à demander la renégociation de sa dette en 1982, 1984, 1985, 1986 et 1987.
— Le retrait des crédits occidentaux, depuis 1981-1982 a eu pour conséquence la suspension temporaire des remboursements.
— Par ailleurs, le remboursement de la dernier. C'est le temps des bilans dans une situation économique critique accentuée de l'aide soviétique : les conséquences de la politique extérieure de Gorbatchev a Cuba et, au Nicaragua, sont dramatiques pour ces processus révolutionnaires. dette soviétique est arrivé à échéance en 1986 et les subventions soviétiques ont été réduites : le prix payé pour le sucre a diminué ; les bénéfices tirés de l'exportation du pétrole (grâce aux économies d'énergie réalisées) ont baissé avec la chute des prix et ces pertes n'ont pas été compensées par une augmentation du volume de pétrole exporté. Tout indique que l'aide soviétique a diminué.
Cette conjoncture économique très difficile, l'une des plus graves sinon la plus grave depuis 30 ans, se combine à une situation internationale nouvelle. Au début des années 80, après la victoire de la révolution nicaraguayenne et la montée révolutionnaire au Salvador, le gouvernement Reagan a intensifié ses préparatifs d'intervention dans la région, y compris à l'égard de Cuba, ce qui a amené la direction castriste a modifier completement sa polltique de défense après lintervention mılltaire à Grenade en 1983. La nomination de Gorbatchev à la direction du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), en 1985, a entraîné des changements importants dans les relations cubano-soviétiques, en terme d'aide économique et de politique internationale.
Changement de cap
C'est dans ce contexte qu'une remise en cause de la politique économique adoptée lors du premier congrès du Parti communiste cubain (PCC) est intervenue, en 1986. Le Système de direction et de planification économique (SDPE) qui mettait l'accent sur l'importance des relations monétaires et marchandes, la nécessité de réformes économiques (légalisation d'activités privées, en particulier dans l'agriculture), la priorité aux stimulants matériels et la hiérarchisation accrue des salaires, a été remis en cause et les responsables de son application ont été limogés. Les réformes économiques ont été sévèrement critiquées, les activités privées légalisées interdites, en particulier les marchés libres paysans.
Il est indéniable que l'application des
CUBA
Trente ans après
par les restrictions plus encore, réformes économiques dans le cadre du SDPE a favorisé le développement de la corruption, des privilèges et des inégalités sociales. L'insuffisance des investissements dans les services sociaux, le logement d'abord, et la dégradation des services dans l'éducation et la santé, ont contribué à mettre en cause les acquis sociaux. Le caractère égalitaire de la révolution cubaine, qui a fait sa force, était remis en cause. Les processus de bureaucratisation se sont aggravés : dans un contexte de pénurie, les privilèges se sont accrus, sapant ainsi la solidarité collective face à l'impérialisme, alors que des mesures d'austérité ont été prises pour faire face à la crise économique.
Une politique risquée
L'importance de ces mesures aggravait les risques de coupure entre la direction et les masses, d'autant plus que le mode de direction de l'équipe dirigeante, paternaliste et hautement hiérarchisé, se heurte aux exigences des nouvelles générations plus cultivées, tant chez les intellectuels, à l'Universite, que dans les mileux artistiques, parmi certains secteurs féminins radicalisés et surtout dans la jeunesse.
Comprenant le danger de cette situation, Fidel Castro s'est engagé, avec le processus de rectification, dans une réorientation économique, politique et idéologique d'ensemble qui inclut un bilan des rapports avec l'Union soviétique depuis le début de la révolution.
Il a d'abord cherché à revitaliser les organisations de masse. Mais force est de constater les limites des organes du pouvoir populaire, plus que jamais cantonnés dans des tâches de gestion locales et municipales qui ne leur permettent pas d'enrayer la désorganisation règnant dans les entreprises (qui n'est qu'en partie liée à la pénurie qui résulte de la chute des importations) et encore moins de jouer un rôle moteur dans la prise en charge des choix économiques essentiels.
Quant au syndicat, il participe aux efforts faits pour réorganiser et rationaliser la force de travail et augmenter la produc-
tivité, il joue un rôle actif dans la dénonciation des erreurs de gestion et des abus des directeurs, mais sa tâche consiste surtout, comme l'a dit Fidel Castro "à aider les administrateurs à mieux diriger" sans s'isoler des masses.
Les organisations de jeunesse sont confrontées aux pressions de la nouvelle génération : le journal de la Jeunesse communiste (JC) répercute les débats en cours sur le contenu de l'enseignement, les problèmes culturels, l'insuffisance des débats. C'est là que les changements sont les plus perceptibles et l'esprit critique le plus développé. Mais le poids de la JC dans la vie politique reste limité.
La pierre d'achoppement
Cependant, les mécanismes politiques fondamentaux de l'exercice du pouvoir ne sont pas remis en cause, alors qu'ils apparaissent, plus qu'auparavant, comme une entrave au développement économique et à la consolidation de la révolution.
— La conception du parti unique et monolithique ne correspond plus aux besoins socio-culturels de nombreux secteurs de la société cubaine. Le "mando unico" (commandement unique) et le fonctionnement de l'équipe dirigeante, le pouvoir exorbitant de Fidel suscitent l'irritation et, pour la première fois, des critiques s'expriment même si la légitimité et la popularité de la direction castriste ne sont pas remi-
— Mais la direction a pris, depuis un an, d'importantes mesures de libéralisation politique : de nombreux prisonniers politiques ont été libérés (nous ne parlons évidemment pas de ceux emprisonnés pour des actes contre-révolutionnaires, considérés aussi comme "politiques" par la presse de droite, mais de ceux qui ont été emprisonnés pour délits d'opinion, pour leurs écrits, considérés comme "propagande ennemie"). Le Code pénal a été modifié dans le sens d'une dépénalisation des infractions mineures. En revanche, les sanctions pour délits de corruption ont été renforcées.
La presse se fait davantage l'écho des critiques populaires mais cela reste extrê mement limité, alors que, sur le plan artistique, la tolérance et l'ouverture sont plus importantes.
Enfin, sur le plan idéologique, la direction s'est engagée dans une réflexion d'ensemble, tirant le bilan des expériences passées et des problèmes de la transition dans les conditions spécifiques de la révolution cubaine. Cette réflexion critique englobe également l'expérience du Nicaragua et les débats en cours dans les différentes organisations révolutionnaires latino-américaines sur l'analyse de la crise du socialisme. L'expérience Gorbatchev interfère évidemment dans cette réflexion.
La direction fidéliste a pris le contrepied du cours économique impulsé en Union soviétique, en s'opposant pour l'essentiel aux réformes économiques marchandes. Mais ses marges de manouvre sont limitées par l'existence, dans l'appareil, d'un courant gorbatchévien suffisamment fort pour avoir obligé Castro à repousser le 3e Congrès du Parti, en décembre 1986, et à court-circuiter, de fait, le con-grès en lançant la campagne de rectification entre les deux sessions.
- La direction soviétique qui, dans le ses intérêts, a l'occasion, pour la première fois, de rencontrer un écho favorable, alors même que l'aide économique est réduite et les divergences en matière de politique internationale ap-
- Quant à la dette extérieure, la direction Gorbatchev s'est prononcée pour son remboursement par les pays du Tiers-monde, a moment où Castro demandait son annulation. En Amérique centrale, elle a limité l'aide au Nicaragua et réduit les livraisons d'armes à ce pays. De manière générale, les processus révolutionnaires ne font pas partie des soucis principaux de la direction soviétique : l'influence cubaine dans le Tiers-monde, qui représentait un atout pour la bureaucratie soviétique, est aujourd'hui relativisée.
La direction castriste a réagi en se tournant encore davantage vers les gouvernements d'Amérique latine où elle a obtenu des succès diplomatiques très importants. L'isolement imposé par l'impérialisme a été battu en brèche.
Si le soutien aux processus révolutionnaires d'Amérique centrale reste entier, la politique à l'égard du sous-continent a sensiblement évolué : la confusion entre les prises de position du Parti et la diplomatie étatique donne lieu à des discours lourds d'ambiguïtés illustrées par la présence de Fidel Castro au Mexique lors de l'investiture de Salinas de Gortari, légitimant la fraude électorale du PRI (voir dans Inprecor numéro 279 du 9 janvier 1989). Le potentiel anti-impérialiste des bourgeoisies latino-américaines est souvent surestimé.
La révolution entre Charybde et Scylla
Le départ des troupes cubaines d'Angola devrait encore faciliter ces rapprochements diplomatiques. Toutefois, à moins d'une nouvelle victoire révolutionnaire en Amérique latine qui changerait les rapports de forces politiques à court terme, la révolution cubaine ne peut espérer trouver, auprès des gouvernements bourgeois latino-américains, une solution aux graves difficultés économiques qu'elle connaît. Force est donc de composer une fois de plus avec
Mais, cette fois, la révolution baine est dans une passe particulière-
— Castro le reconnaît lui-même : les difficultés économiques n'ont pas de solution à court terme ;
- l'intégration au Conseil d'assistance économique mutuelle (COMECON), et la spécialisation dans le sucre n'ont pas permis un développement économique plus équilibré. Au contraire, la dépendance à l'égard de l'Union soviétique s'est
— à l'intérieur du pays, les phénomènes de corruption se sont aggravés et le processus de bureaucratisation a prospéré à l'ombre des réformes marchandes ;
— en Amérique centrale, le processus révolutionnaire se poursuit mais au prix de graves difficultés au Nicaragua et d'une guerre héroïque au Salvador, dont le coût
- traditionnellement, la direction castriste a maintenu l'équilibre entre, d'une part, l'appui des masses, le soutien aux luttes de libération nationale part, son intégration au COMECON, ses liens avec l'Union soviétique. Cet équilibre s'est réalisé au moyen d'un rapport paternaliste avec les masses et dans le cadre d'un parti unique soumis aux initiatives personnelles de Fidel Castro ;
— aujourd'hui, le groupe fidéliste est écartelé : soit il suit la ligne Gorbatchev et intensifie les réformes, mais c'est aller vers la désaffection des masses et une fragilisation maximum de la révolution cubaine, sans contrepartie et sans garantie pour l'avenir de la part de l'URSS ; soit il développe une orientation plus égalitaire et accroît les services sociaux, mais sur la base d'un volontarisme et d'une exemplarité qui ne suffiront pas à résoudre les graves difficultés économiques, même peut, d'une façon transitoire, ressouder les masses derrière Fidel. Cela n'empêchera pas les mécontents (couches spoliées comme les paysans privés, certains secteurs de l'appareil, voire une partie des intellectuels et des jeunes) d'être bles aux arguments gorbatchéviens pour qui, libéralisme économique égale démo-
Comment éviter une crise politique majeure
Dans ces conditions, la seule façon d'empêcher la crise économique de déboucher sur une crise politique majeure, réside dans l'application d'une démocratie sociale et politique seule susceptible de stimuler la "conscience économique" des travailleurs, à l'opposé du parti unique et des appels au volontarisme.
Les zigzags politiques et les échecs économiques répétés risquent, à la longue, de susciter le scepticisme et d'émousser la confiance des masses. Le leadership charismatique de Castro ne peut pas remplacer la démocratie des masses organisées.
Face aux dangers qui pèsent sur la révolution, il importe d'appuyer tout ce qui va dans le sens d'un cours social plus égalitaire, d'une lutte contre les privilèges et la bureaucratie, de l'expression autonome des masses et de la liberté des débats politiques, d'une aide au développement des mouvements révolutionnaires en Amérique latine.
15 février 1989