ANS TOUS LES AUTRES pays,
D on assiste à une dialectique entre crise politique et crise économique. Elle combine le réveil politique de secteurs importants de la population, des tentatives de la bureaucratie gouvernante aux abois de coopter, à des degrés divers, l'opposition politique et de trouver une solution pragmatique à la crise allant dans le sens d'un démantèlement des conquêtes sociales de la classe ouvrière, une ouverture plus large vers le marché mondial et un élargissement du secteur privé de l'économie qui, à leur tour entraînent des réactions de plus en plus fortes de la classe ouvrière et des jeunes contre les conséquences que ces solutions bureaucratico-libérales ont pour la popu-
Ce processus ne peut être compris si on ne le restitue dans son contexte international : pressions du Fonds monétaire international (FMI) pour le paiement de la dette et pour des mesures d'austérité en échange de nouveaux crédits ; répercussions en Europe de l'Est des réformes de Gorbatchev en Union soviétique qui rendent plus insupportable le maintien de régimes néo-staliniens aux yeux de la population ; répercussions des effets de la réforme politique mise en pratique dans certains de ces pays sur ceux où elle n'a pas encore été projetée ;
répercussion de l'ensemble de ces mouvements sur la situation en URSS et au sein de l'appareil du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) lui-même.
Fin de l'Europe de Yalta ?
Peut-on parler de la fin de l'Europe telle qu'elle fut dessinée à Yalta après la Deuxième Guerre mondiale?
En tout état de cause, une intervention militaire de l'URSS telle qu'elle s'est produite en Tchécoslovaquie en 1968, semble peu probable, sinon impossible compte tenu de l'opinion publique en Union soviétique même.
De l'autre côté, on assiste à la coordination d'une sorte de "front international" anti-gorbatchévien, incluant ceux que l'on nomme les "conservateurs"
dans les pays d'Europe de l'Est -
Roumanie, Tchécoslovaquie, Allemagne de l'Est, minorités néo-staliniennes en
Pologne et en Hongrie et des Partis communistes de pays capitalistes qui ne manifestent guère d'enthousiasme pour la perestroïka et la glasnost.
Contrairement à ce qu'un jugement superficiel pourrait faire croire, la bourgeoisie européenne ne voit pas d'un bon œil cette déstabilisation. Elle n'a pas l'espoir de récupérer l'Europe de l'Est au capitalisme. Tout au plus espère-t-elle une "finlandisation" militaire, c'est-à-dire
СОЮЗА ССР
Crise à l'Est
L'EUROPE DE L'EST est actuellement secouée par une crise sans égale depuis la fin de la
Deuxième Guerre mondiale. C'est sans doute en Roumanie qu'elle est la plus grave mais, dans ce pays, la chape de plomb du régime
Ceaucescu pèse pour l'instant d'une manière telle, que les aspects politiques de cette crise en restent étouffés, sauf pour la minorité hongroise.
En Allemagne de l'Est, ou le niveau de vie est le plus élevé, cette crise n'a pas encore éclaté ouvertement.
Mais la stabilité toute relative de ces deux pays ne durera sans doute guère.
Ernest MANDEL le retrait des troupes soviétiques de certains pays, Allemagne de l'Est exceptée. D'autre part, elle est profondément inquiète de l'effet "déstabilisateur" de la crise en Europe orientale sur la situation dans ses propres pays.
Il y a deux volets à la "réforme politique". D'une part, il y a la reconnaissance officielle de la pluralité des partis en Hongrie, mais avec maintien d'une association contrôlée avec le Parti communiste - qui connait lui-même un processus de différenciation interne accélérée. D'autre part, il y a différenciation au sein de l'opposition, de laquelle se dégage une force ouvrière prête à défendre ses propres intérêts immédiats, sans les subordonner à une tactique de gradualisme réformiste, voire de pacte social avec la bureaucratie.
Explosion de grèves en Yougoslavie, dont la grève des mineurs du Kosovo est jusqu'ici l'exemple le plus radical ; vague de grèves, minoritaires sans doute, mais résolues et dirigées par des jeunes, en Pologne ; constitution de syndicats indépendants et d'une organisation de jeunesse indépendante en Hongrie : la bureaucratie doit faire face à une situation de plus en plus
Les partisans radicaux de l'emploi
Premier ministre polonais Rakowsky et le chef du gouvernement yougoslave, accusent les travailleurs de "déstabiliser" la situation politique en lançant des grèves en pleine négociation pour la
"réforme". Mais les véritables "déstabilisateurs" ce sont manifestement les gouvernants eux-mêmes. En pleine négociation de la réforme, ils continuent à décréter des hausses de prix ou annoncent des fermetures qui sont autant de bastions du mouvement ouvrier, véritables provocations contre les travail-
Répression
Lorsque ces derniers, excédés et désespérés par tant de misère, ripostent par des grèves et des manifestations, le Premier ministre polonais et le Premier ministre yougoslave se disent fermement résolus à défendre
"l'ordre" par la répression. Ils matraquent les manifestants; ils envoient la police contre les grévistes ; ils arrêtent les militants
Ainsi se manifeste clairement l'hypocrisie de l'argument selon lequel les adversaires d'un recours excessif aux mécanismes de marché - une aire importante de relations marchandes dans l'agriculture et les services est de toute façon inévitable et corrige les disproportions inéluctables d'une allocation planifiée des ressources avant l'avènement d'une société d'abondance - seraient partisans d'une société de contrainte.
La réalité est inverse : les marxistes- révolutionnaires sont adversaires de toute société de commandement qu'il soit le fait d'une bureaucratie étatique ou des managers et des prétendus experts.
Ils sont opposés à l'injustice criante d'une "solution" à la crise qui consiste à dire aux uns "enrichissez-vous" et à interdire à coups de matraques aux autres, c'est-à-dire l'immense majorité de la population, de défendre même leur pouvoir d'achat de misère.
Aucune "loi économique objective"
n'impose cette injustice. Derrière ces prétendues "lois économiques objectives", il y a un choix de priorités sociales, dicté par les intérêts divergents de forces sociales différentes : travailleurs, paysans, bureaucrates, entrepreneurs privés. Dire qu'il n'est d'autre
de ces candidats de se regrouper autour | un mot sur le droit de grève ; pas un mot moyen pour arrêter la gabegie et le marasme, que la baisse des salaires et la consigne "travaillez plus et gagnez moins" sous la contrainte du chômage, n'est que mensonge.
Il existe d'autres moyens de sortir du marasme sans toucher aux salaires et au plein emploi.
Il faut d'abord couper drastiquement tous les gros investissements, sauf dans les industrie de biens de consommation, dans l'agriculture et les services, jusqu'à ce qu'une révision générale, publique, contradictoire et démocratique du plan ait lieu. Puis, il faut décréter un moratoire de la dette extérieure, couper toutes les dépenses d'apparat de l'Etat, réduire de façon radicale les dépenses militaires, arrêter toutes les dépenses de luxe et fermer les magasins de luxe qui fleurissent comme autant d'insultes à une population à qui l'on prêche l'austérité.
Ces premières mesures d'urgence permettraient de freiner l'inflation et de discuter une réforme économique sans que les intérêts des travailleurs soient
Sortir du faux dilemne
Il faut sortir du faux dilemme économie de marché contre planification bureaucratique. La démocratie socialiste implique la détermination des priorités économiques par le peuple travailleur lui-même, organisé en conseils démocratiquement élus grâce à un système pluripartiste et aux libertés démocratiques les plus larges, aux droits civiques sans limites.
Aucun argument technique ne plaide contre ces solutions-là, seuls des intérêts spécifiques s'y opposent dissimulés sous "les lois économiques objectives".
Voilà pourquoi il faut dire oui sans réserves à la glasnost tout en agissant pour qu'elle ne s'arrête pas à mi-chemin, pour qu'elle soit poussée jusqu'au bout, pour que la classe ouvrière retrouve la plénitude des libertés d'organisation et d'action dont la bureaucratie usurpatrice et parasitaire l'a expropriée
La légalisation de Solidarité est une victoire pour la classe ouvrière, quel que soit le prix que les dirigeants réformistes s'apprêtent à payer pour elle. Mais le pluralisme syndical doit être pleinement restauré, avec liberté d'organisation, droit de grève, liberté de réunion, de manifestation, de presse, sans entraves pour les travailleurs.
Le début d'élections véritables qui se manifeste aujourd'hui en URSS est un énorme pas en avant. Mais il faut qu'il y ait des élections réellement libres, avec candidats multiples pour tous les postes de députés du Congrès du peuple, et pas seulement dans quelques cas, avec droit des citoyens de proposer les candidats de leur choix partout, avec droit
GEGENSTAND
de plates-formes distinctes, c'est-à-dire liberté de constituer des tendances, des fractions et des partis divers, sans restrictions idéologiques.
Derrière la dynamique encore limitée et restreinte de la réforme politique et de la glasnost, se profile un conflit de forces sociales.
Défendre les intérêts des travailleurs
C'est pourquoi il est à la fois significatif et attristant de constater que les partisans radicaux de la glasnost ne s'orientent pas, en tout cas pas encore, vers une défense un tant soit peu conséquente des intérêts des travailleurs. L'hebdomadaire soviétique Les Nouvelles de numéros successifs, a publié les plates-formes de nombreux "radicaux". C'est déjà un progrès réel que des plates-formes différentes existent et qu'elles soient publiées. Elles contiennent beaucoup d'éléments positifs : attaques en règle contre la bureaucratie, dénonciation du stalinisme, défense de l'idée "tout le pouvoir aux soviets", défense initiale du pluripartisme, dénonciation de la "nouvelle pauvreté", propositions pour l'amélioration prioritaire du sort des plus
Mais ces plates-formes ne contiennent pas une seule proposition pour défendre les intérêts des travailleurs : pas
ВЕШЬ
sur le droit des travailleurs à s'organiser horizontalement, à l'échelle locale, régionale, nationale, fédérale dans des organismes librement élus ; pas un mot sur l'échelle mobile des salaires ; pas un mot sur la garantie du plein-emploi et, surtout pas une seule allusion au seul mot d'ordre meurtrier pour la bureaucratie : contrôle ouvrier et populaire public sur la production, les transports, la distribution des biens.
Comment s'étonner dans ces conditions qu'une bonne partie de la classe ouvrière reste sceptique, dans l'expectative, passive envers les réformes ?
Comment s'étonner que son "héros" soit plus que jamais Boris Yeltsine dont la candidature aux élections, écartée par le Comité central, a été avancée par des dizaines d'entreprises surtout à Moscou et a fini par s'imposer ?
Les attaques populistes brutales de Yeltsine contre les privilèges bureaucratiques plaisent aux ouvriers. Qu'il commence à soulever la question de la pluralité des partis indique tout le potentiel explosif des réformes politiques en cours. Mais Yeltsine incarne pour le moment une ligne "pour les ouvriers" et non une perspective d'auto-organisation. C'est pourtant vers cette seule voie qu'il faut aller pour résoudre cette crise dans le sens de l'émancipation de tous, du socialisme.
2 mars 1989