BORIS KAGARLITSKY est l'un des principaux animateurs du
Front populaire de Moscou. (voir Inprecor numéros 275 et 276 informelles qui ont donné naissance à la Fédération des clubs avec une délégation de ce Front qu'il a assisté aux congrès
URSS
Sur les Fronts populaires baltes des 31 octobre et 14 novembre 1988)
Il est l'un des animateurs du Club d'initiatives socialistes
(KIS) à Moscou et du regroupement d'associations socialistes, à l'origine du Front populaire de Moscou. C'est des Fronts populaires baltes.
Boris KAGARLITSKY
OUT LE MONDE attendait l'événement. Le Congrès du Front populaire d'Estonie (FP), prévu pour le mois d'octobre 1988, allait être un tournant pour le développement du mouvement social, au-delà de l'Estonie et de la région baltique. Pour la première fois, dans la période post-stalinienne, une organisation politique indépendante avait la possibilité de proclamer ouvertement et officiellement son de tenir un congrès et de existence, s'adresser à la société en se servant des médias officiels.
Le printemps estonien
La montée du Front populaire a commencé en Estonie au printemps
1988, lorsqu'une rude lutte s'est engagée dans cette république et dans d'autres parties de l'Union soviétique, autour de l'élection des délégués pour la XIXe Conférence du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS). Cependant, alors qu'en
Russie, il n'était même pas possible de rejeter la candidature des délégués les plus impopulaires, en revanche, en Estonie, un bouleversement complet de toute la direction du Parti était annoncé avant même le début de la Conférence.
A Tallin, avant le départ à Moscou de la délégation locale, une foule de cent mille partisans de la perestroïka s'est rassemblée sur la Place des chants (1)
pour lancer, aux nouveaux dirigeants de la république, un appel à la lutte afin qu'ils obtiennent des changements radicaux à Moscou, ainsi qu'une réelle indépendance de l'Estonie. Le Groupe d'initiative du Front populaire était au cœur de tous ces événements ; tous les espoirs étaient placés sur lui. Un journaliste qualifia cet énorme rassemblement de "révolution chantante". Et en réalité, tout était conforme à ce que l'on pourrait attendre d'une révolution : l'enthousiasme des masses, un changement de dirigeants, la formation d'une nouvelle organisation de masse
Dans les rues de Tallin et des autres villes, les drapeaux nationaux blanc, noir et bleu étaient ouvertement déployés, ce qui, peu de temps auparavant, était encore considéré comme un crime contre l'Etat. L'intelligentsia moscovite discutait du "mouvement de libération nationale en Estonie", la presse occidentale parlait du "phénomène estonien", les journaux soviétiques montraient cette république comme un exemple de "réussite de la perestroïka"
Mais le phénomène estonien avait un revers de la médaille qui n'était pas visible au premier coup d'œil pour un observateur étranger. Le rapide succès du FP était facilité par une évidente sympathie d'une grande partie du parti local et de l'appareil économique qui essayait de s'assurer une plus grande indépendance par rapport aux autorités centrales de Moscou. Dans ce sens, le FP était devenu un important facteur dans les luttes de pouvoir au sein du Parti.
Un soutien de masse
Le FP a pu avancer des revendications que les apparatchiks locaux soutenaient entièrement, sans pour autant être déjà prêts à les reprendre à leur compte. Finalement, il a pu mobiliser un soutien de masse, unir des milliers de personnes autour de ses revendications, gagner pour l'appareil local, en réalité, une base de masse plus large, telle qu'il n'en avait jamais eue.
Bien entendu, l'appareil administratif de la république n'était pas homogène. En dehors des contradictions entre les autorités centrales et celles de la république, il y avait également le conflit tra-
1) Site des festivités folkloriques annuelles. Cet événement était l'une des institutions majeures créées par le "réveil national" estonien du début du siècle.
ditionnel entre les Estoniens "authentiques" et les Estoniens "sibériens".
Dans les années 40, Staline, qui n'avait pas confiance dans les cadres locaux, avait préféré former son appareil administratif avec des gens qui n'avaient pas vécu dans le cadre d'une république "bourgeoise". La colonie estonienne de Sibérie, qui était implantée depuis l'époque tsariste, lui offrait un instrument idéal pour résoudre ce problème. D'un côté, les "cadres nationaux" (dont certains parlaient à peine l'estonien) passaient au premier plan, et de l'autre, la bureaucratie locale était débarrassée de l'héritage de "l'ancienne société".
La compétition s'aggrave
Il n'est pas étonnant qu'à partir du moment où les Estoniens "authentiques" commencèrent à entrer dans la bureaucratie locale, la compétition s'aggrava entre les deux groupes. Les "nouveaux arrivants" s'appuyaient sur le soutien de Moscou qui voyait en eux des instruments fiables pour exécuter ses propres desseins.
En revanche, les cadres "indigènes" cherchaient un soutien dans l'intelligentsia, en mettant l'accent sur leurs inspirations libérales et patriotiques.
La "révolution chantante" a pu se faire car les fondateurs du FP ont pu rapidement avoir accès aux publications en langue estonienne et plus tard à la radio et à la télévision. Le soutien des membres haut placés de la direction du Parti, y compris le secrétaire à l'idéolo gie I. Toome, n'était plus un secret pour personne.
Les militants du FP de Moscou et de Léningrad se rendaient compte des contradictions du "miracle estonien". Malgré tout, les événements de la Baltique avaient de quoi susciter l'optimisme. Comme si de fortes tendances nationales-bureaucratiques n'existaient pas, les gens ont pu parler d'un mouvement de masse démocratique commençant à faire partie du processus de transformation politique en Union soviétique.
ЕСЛИ ВЫ ИНТЕРЕСУЕТЕСЬ ФОТОГРАФИЕЙ
Le projet de programme préparé par les experts du FP estonien contenait toute une série de revendications de réformes radicales, destinées à élargir les libertés civiques, à former un gouvernement constitutionnel et assurer des élections démocratiques aux Soviets.
D'après ce projet, "l'objectif du FP est de créer une Estonie où tous les citoyens pourront se sentir libres et en sécurité". Tout en défendant les droits historiques des Estoniens, en tant que nation indigène sur le territoire de la république, les auteurs du projet précisaient qu'il "serait inadmissible de violer les droits démocratiques des citoyens d'autres nationalités". (Vestnik Narodnogo Fronta [Lettre du FP], numéro 4, 1988).
Le programme économique
Le programme économique du FP était clairement influencé par les idées de la social-démocratie scandinave. D'un côté, il prônait un "développement libre des coopératives et de la propriété individuelle et privée", ainsi que des "garanties constitutionnelles" pour l'entreprise privée ; de l'autre, il parlait de renforcer la sécurité sociale, les systèmes de santé et d'éducation, les garanties étatiques pour assurer un niveau de vie minimal pour tous les citoyens et défendait les principes de la justice sociale.
D'après les auteurs du projet de programme, la transition vers l'économie de marché devait se faire en maintenant un rôle majeur pour l'Etat. En fait, à bien des égards, les positions des organes dirigeants de la république allaient être renforcées par le transfert à l'Estonie de droits appartenant précédemment à Moscou. Il a été proposé que les leviers administratifs soient laissés aux autorités de la République pour intervenir dans l'économie au niveau des prix, des salaires, etc. En dernier lieu, le projet de programme du FP soulignait la nécessité d'une décentralisation, et d'une organisation à plus petite échelle des entreprises du secteur public. Le projet ne faisait absolument pas référence à l'autogestion des collectifs de travailleurs, ni à
ЧЕРЕЗ УЧЕТ HOU
ДРУ
la participation des travailleurs aux déci-
Même si les intérêts des autorités et des ministères de la république étaient incontestablement parmi les principaux facteurs pris en considération dans la formulation de ce document, on peut dire que les idéologues du Front sont restés sur les positions du socialisme démocratique et ont défendu les mêmes conceptions que celles de l'aile modérée de la gauche occidentale.
Naturellement, le Front populaire de Moscou, où l'influence des idées marxistes est beaucoup plus forte, ne pouvait endosser tous les points du programme estonien, mais était prêt à se solidariser avec lui sur toute une série de positions. Par conséquent, lorsqu'une délégation de moscovites a pris le train pour aller au congrès constituant des Estoniens, l'ambiance était à la joie. Le succès attendu des Estoniens semblait être le prologue des succès com-
Pour les gens de Moscou, Léningrad, Yaroslav, Minsk et autres, membres d'organisations "informelles" et représentants des comités d'organisation des Fronts populaires des républiques "slaves", la grandiloquence et le triomphalisme du Congrès estonien a été un réel choc. L'ordre parfait qui régnait dans ce gigantesque hall, où 3 500 délégués écoutaient attentivement la douzaine d'intervenants, formait un contraste radical avec ce que nous étions habitués à voir chez nous, bien que les militants de Yaroslav et de Kuibychev aient déjà une expérience de grands rassemblements et que ceux de Moscou et de Léningrad aient tenu plus d'une "réunion" ou d'une "conférence".
Ménager la chèvre
Get le chou
L'introduction prononcée par un des dirigeants du Front estonien, E. Savisaara, était savamment équilibrée. Il a assez clairement fait allusion à la nécessité d'une transition à un système pluraliste, tout en signalant qu'il serait "inacceptable" d'aborder cette question "à la légère". Il a lancé un appel pour un dialogue avec la population de langue russe de la république. Il a critiqué les staliniens, les nationalistes et même les technocrates, en conseillant au Front "d'abandonner la politique des ultimatums". (Vestnik Narodnogo Fronta ,
Il parlait assez calmement et sobrement, optant pour les formules les moins controversées, à tel point que les Russes qui sont habitués à des discussions passionnées et tranchantes et à une ambiance survoltée, ont rapidement trouvé son discours ennuyeux. Cependant, nous n'avons pas mis beaucoup de temps à saisir que derrière la placidité apparente du congrès, se dissimulaient de réelles passions. Les intervenants qui ont succédé à Savisaara se sont mis à avancer reven- |
| dication sur revendication, dont seule une petite partie portait sur des questions sociales. Malgré l'appel au dialogue avec les résidents russes de la république, les représentants du Front ont adopté une position extrêmement tranchée envers ceux qu'ils qualifièrent dédaigneusement "d'immigrés".
La possibilité de chasser les Russes hors de la république fut envisagée. Le moins que l'on puisse dire, c'est que certains des moyens proposés ne se distinguaient pas par leur originalité. On proposa d'établir une citoyenneté de la république qui ne soit accessible qu'à ceux qui parlaient l'estonien, vivaient en Estonie depuis au moins 10 ans et qui "étaient loyaux envers la république" (!).
Les primes de retour
On discuta sur la possibilité de fermeture des grandes entreprises industrielles qui emploient une grande majorité de travailleurs russes. En même temps, on proposa qu'une somme de 10 000 roubles soit allouée, en guise de "frais de voyage", à chaque Russe quittant la république. Réunir cette somme dans chaque cas ne posera aucun problème à la république, puisque 16 000 roubles lui sont versées du budget central pour chaque travailleur russe venant en
Aucun compromis ne fut accordé au nom de l'égalité nationale. Il ne devait y avoir qu'une seule langue officielle, l'estonien. Les 40% de la population qui parlent le russe allaient être privés du droit à la reconnaissance officielle de leur langue. On déclara, par ailleurs, que "l'objectif de chaque Estonien était une Estonie indépendante" (Vestnik Narodnogo Fronta, numéro 10, 1988) et que "nous voulons ressembler à la Finlande et à la
Cependant, comme tout le monde le sait, la Finlande ne dénie pas à sa minorité de langue suédoise le droit à l'égalité linguistique, alors que le mouvement national estonien ne laisse clairement aux voisins Russes établis dans la république, que le choix entre partir ou devenir des citoyens de seconde classe.
Il est clair qu'il ne s'agit pas ici des points de vue extrêmes dont l'expression est inévitable dans des organisations de masse. Les milieux officiels de la république ont pratiquement laissé entendre explicitement qu'ils partageaient la même opinion. Lorsque le Présidium du Soviet suprême de l'Estonie a formé une commission sur les problèmes linguistiques, seuls 3 de ses 20 membres étaient Russes. Et comme on pouvait s'y attendre, les conclusions de cette commission n'étaient que très légèrement différentes des propositions exprimées lors du Congrès du FP. Comme les Izvestia l'ont reconnu, les autorités de la république ont été incapables de surmonter la "méfiance de la population de langue russe". (Izvestia, 18 octobre 1988)
En réalité, la montée du nationalisme
estonien a provoqué une réaction correspondante chez les Russes et les autres minorités nationales. A Tartu, fut formé le "Mouvement internationaliste" (MI), dirigé par P. Kogan et l'Estonien sibérien A. Saj. Les dirigeants du MI ont déclaré qu'ils s'apprêtaient à soutenir les principes de base du programme économique et politique du FP. Mais ils se sont catégoriquement opposés à toute forme de discrimination contre la population de langue russe.
Les documents du MI précisent que la communauté de langue russe compose l'écrasante majorité de la population du nord-est de la république, et que toute politique qui porterait préjudice aux intérêts de cette population paralyserait le développement économique de cette région du pays. A bien des égards, le programme du MI semblait plus démocratique que celui du FP. C'est l'idée de droits civiques et culturels égaux et le multi-nationalisme qui y sont mis en avant.
Un moindre mal
Certains ont avancé l'idée que le Mi, avec ses mots d'ordre démocratiques et son attitude de dialogue avec le FP, pourrait devenir un "moindre mal", même pour les Estoniens. Si le MI échoue, alors son vide sera comblé par un nationalisme russe débridé. C'est ce que reflètent ouvertement les documents du "Front internationaliste" (Fl) qui reconnaît le danger du développement "d'organisations chauvines et extrémistes" au sein de la population russe. (Vpered,
Cependant il faut bien reconnaître que malgré toutes les expressions démocratiques de leur programme, les dirigeants du Fl sont perçus par l'opinion publique comme des conservateurs. Leurs formulations rélèvent d'une franche nostalgie pour la "stabilité" du bon vieux temps, lorsque les droits de la population non-indigène étaient garantis en toute sécurité. Arnold Saj qui a discuté avec la délégation du Front populaire de Moscou lors de son passage au Congrès du FP, a donné l'impression d'être une personne totalement honnête mais fondamentalement conservatrice.
Une partie significative de l'intelligentsia technique et des travailleurs russes ne se sont pas réunis autour du MI mais du "Conseil unifié des collectifs ouvriers" (CUCO). L'élan pour la formation de cette organisation est venu d'un discours prononcé par le directeur de l'usine Dvigatel de Tallin (2). Dans ce cas-là, les revendications étaient des plus élémentaires : égalité entre les nations et les deux langues officielles, le russe et l'estonien. Sous la pression des dirigeants de la république et après discussion avec les représentants les plus modérés du FP, la direction de Dvigatel était prête à faire marche arrière sur ses formulations initiales, mais n'a plus été suivie, à ce moment-là, par les travailleurs. Près de 80% d'entre eux décidèrent de continuer la lutte. Dans plusieurs autres usines, tant la force de travail que l'encadrement se mirent à l'œuvre pour soutenir la "déclaration" de Dvi-
Le CUCO qui est né au cours de cette campagne reconnut que "les intérêts de la population indigène avaient la priorité" mais déclara catégoriquement, par ailleurs, qu'il n'admettrait aucune "violation des droits de l'Homme" et demanda "l'adoption d'une loi qui protégerait les minorités nationales de tout débordement". (Izvestia, 18 octobre 1988) Derrière cette belle unanimité des travailleurs et de l'encadrement, se cachent des intérêts non seulement nationaux, mais aussi économiques.
L'usine en question est essentiellement sous le contrôle de l'Etat central, produit pour le marché russe, est en relation avec des dizaines de fournisseurs et de clients dans les autres républiques. D'après la direction de l'entreprise, "l'estonisation" de l'affaire "pourrait tourner à une catastrophe écono-
La situation a empiré et ce qui s'est passé lors des sessions du Congrès du FP n'a pas calmé les passions. Une représentante de l'organisation du FP de la région de Kohtla-Jarve (partie de l'Estonie à prédominance russe) a déclaré ouvertement à la tribune qu'elle "commençait à avoir peur". Une autre victime de l'euphorie nationaliste a été l'aile gauche du Front. Rem Bljum, un philosophe marxiste de Tartu, l'un des fondateurs du premier groupe d'initiative du FP dans la république, n'a même pas été élu au comité dirigeant du Congrès.
"Avez-vous remarqué qu'aucun délégué n'a utilisé le terme 'camarade' lors de son intervention au Congrès ?" demandait-il aux invités russes égarés, "c'est symptomatique". Ce n'est pas seulement le courant marxiste du Front, déjà traditionnellement assez faible, qui a reculé, mais même les idées social-démocrates ont perdu leur influence. Plusieurs des propositions économiques qui ont été avancées par les délégués et mécaniquement intégrées dans la conception de "l'auto-financement de la république" et du "miracle estonien", revenaient à barricader l'économie estonienne contre le marché de l'Etat central, à réduire au minimum les échanges avec les autres républiques, dans l'attente impatiente des grands succès que remporterait l'Estonie sur les marchés étrangers, c'est-à-dire en Occident.
Pas d'idées générales
Tous les idéologues du FP étaient convaincus qu'un tel succès serait magnifique, bien que nul n'ait formulé ne serait-ce que l'esquisse des idées générales d'une future politique du commerce extérieur. Comme le disait V. Ponomarev, un économiste du Front populaire de
"ce programme n'est ni de droite, ni de gauche, il est tout simplement incompétent".
ИЗДАТЕЛЬСТВО
ПОЛИТИЧЕСКОЮ
УПРАВП.
СИБ.
B.O.
Ce fut un curieux congrès dont l'étrangeté n'a pas frappé que les Russes mais aussi les journalistes étrangers. Presque personne ne critiqua les dirigeants du Front. Il n'y eut pratiquement pas de débat stratégique ou tactique. Seules des tormulations individuelles sur le programme furent discutées Les candidats à la direction du FP furent automatiquement inclus dans le Conseil des plénipotentiaires, sans même un vote à bulletin secret, et malgré le fait que certains d'entre eux n'aient reçu que très peu de voix. L'administration et le Conseil des plénipotentiaires, fraîchement élus, montèrent sur scène avec un accompagnement musical et entourés de belles filles en costume national. Des portraits de Savisaara et du "numéro deux dans le FP", Marju Lauristan apparurent tous les jours dans les pages du Vestnik Narodnogo Fronta, qui devint quotidien durant le congrès. Tout cela était des réminiscences de théâtre, même si le metteur en scène semblait être
Des pensées politiques
Dans le train qui ramenait les invités à Moscou, l'ambiance n'était malheureusement plus aussi joyeuse qu'à l'aller. Les différences entre le Front populaire estonien et celui de Moscou avaient éclaté au grand jour, et pas uniquement au niveau des formulations programmatiques (plus "à gauche", moins "à droite"), mais au niveau de la pensée politique. Presque tous les invités étaient remplis de sentiments contradictoires en rentrant à la capitale.
D'un côté, ils avaient vu des rassemblements de masse à Tallin, une réelle confrontation d'idées et de programmes, et des activités légales de plusieurs organisations de masse non-officielles. A côté des 60 000 membres du FP et du Mi fort de ses 12 000 membres, les "Verts" sont aussi actifs, tout comme un petit parti pour l'indépendance na-
2) Une usine de locomotive fondée en 1893 et traditionnellement l'un des principaux centres de lindustrie estonienne.
tionale. Tout cela témoignait d'une réelle démocratisation qui aurait été impensable sans le succès du FP. Mais d'un autre côté, il était difficile de ne pas voir de nouveaux dangers, des tendances antidémocratiques créées par l'effervescence des sentiments nationaux, du provincialisme et en même temps l'incompétence de plusieurs des dirigeants du FP.
Une image semblable accueillait, quelques semaines plus tard, les militants moscovites qui se rendirent au congrès du Front letton. De retour chez eux, ils dirent lors d'une réunion du Front populaire de Moscou, que "c'était la même chose qu'en Estonie, mais avec une organisation encore pire que là-bas".
Malgré de radicales résolutions sur la justice sociale, les droits civiques et la démocratisation, fut également adoptée lors de ce congrès, la résolution numéro 8 sur la "limitation de l'immigration", qui caractérise les Russes qui viennent dans la république comme une "grande masse de gens mal éduqués et non-qualifiés" qui menacent les intérêts vitaux du peuple letton La résolution précise que "seuls les résidents permanents de la république" seraient autorisés à étudier dans les institutions scolaires lettonnes et que toutes les organisations du Front populaire devaient "adopter une attitude intransigeante sur cette question".
Des inquiétudes
Nchez les Russes
Bien entendu, de telles résolutions ont d'abord suscité des inquiétudes, puis des protestations chez les Russes, surtout dans la mesure où un certain ton insultant se dégageait du Congrès. L'un des intervenants a proposé que l'on érige des statues partout dans le pays, au dictateur d'avant-guerre, Ulmanis, (3) et un autre déclara que finalement, les occupants allemands n'avaient pas été aussi mauvais qu'on avait bien voulu le
Le 14 octobre, fut constitué le comité organisationnel du Front international letton (FIL), avec des représentants de 154 instituts et entreprises de Riga, Liepaja, Cesis et Kraslava.
Le 16 octobre, dans le programme radiophonique intitulé Labvakar (Bonsoir), fut lue une brochure d'une association nommée "Slaves", appelant les Russes à descendre dans la rue le 22 octobre pour "faire face" aux Lettons.
L'appel des "Slaves" n'a pas reçu le soutien du FIL qui a appelé ses partisans "à vaquer à leurs occupations quotidiennes le 22 octobre, à ne pas faire de 'contre-manifestations' ou de 'contrerassemblements' et à ne pas se laisser manipuler par des provocateurs" (Sovietskaya Latvia, 10 octobre 1988). Par à l'agitation provocatrice des , le FIL est apparu comme un mouvement modéré et constructif. Mais la confrontation entre les communautés russes et lettonnes avait déjà commencé à se développer conformément aux lois inhérentes à ce genre de situation. Dans ce contexte, le Congrès du Mouvement lituanien pour la perestroïka, "Sajudis" (l'équivalent local du FP) s'est distingué par le réalisme et la modération de ses revendications nationales. La résolution numéro 7 sur les relations interethniques a été formulée dès le départ de façon à rassurer la population non-indigène, en insistant sur sa position d'égalité dans la république.
Il faut signaler que les Lituaniens avaient beaucoup moins de raisons de s'inquiéter. Ils forment la majorité écrasante dans leur pays. Par ailleurs, les Russes, les Juifs et les Polonais n'ont jamais formé un ensemble et n'ont donc jamais eu la possibilité de faire de la concurrence aux Lituaniens. Des brochures anti-Russes et anti-Polonais, déposées à la place centrale de Vilnius, la capitale, ont été déchirées par les militants du Sajudis et condamnées lors du Congrès comme "provocatrices".
Malgré tout, l'enthousiasme national était également à l'honneur lors du Congrès du Sajudis. Les uns après les autres, les intervenants ont fait de jolis discours, poétiques mais plutôt abstraits, sur "notre Lituanie natale". Avant l'ouverture du Congrès, la direction lituanienne officielle a décidé de restaurer le drapeau national qui a été hissé sur l'ancienne tour Gediminas. Peu après, A. Brazauskas, le dirigeant du Parti qui venait d'être élu, a annoncé à la grande joie des militants du Sajudis, que la vieille cathédrale de Vilnius allait être restituée à l'Eglise catholique.
Durant le Congrès, une atmosphère de vacances régnait dans toute la ville. Les gens marchaient dans les rues en arborant le drapeau national et en chantant des chants nationaux. Des festivités nationales ont eu lieu le soir, place de la Cathédrale, et des feux d'artifices ont été tirés de la tour Gediminas. Le Congrès a été retransmis par la radio et la télévision et des haut-parleurs ont été installés dans les rues où la foule se bousculait pour pouvoir entendre ce qui se passait dans la salle du Congrès. Personne n'a manifesté d'hostilité envers les Russes. Mieux encore, tout le long du Congrès, les militants du Sajudis et les représentants de Moscou ont pu établir de proches relations de camaraderie.
Un programme vague
Ceci dit, il est plus facile d'exhiber le drapeau national dans la capitale que de résoudre les vrais problèmes. Le ton abrupt et le caractère abstrait du programme du Sajudis ont peut-être permis de rassembler les couches les plus larges de la population mais constituent également ses points faibles.
Les autorités, quant à elles, ont immédiatement senti la vulnérabilité du mouvement et ont fait tout leur possible, appelant au dialogue et à la coopération,
CA5
COSP MEHHAH ARCHITEKTUR 1928 pour s'assurer qu'il se limiterait à des gestes symboliques. Un représentant de la ville de Kaunas, le militant ouvrier K Uokas, nous en a parlé amèrement. Les autorités ont répondu aux mots d'ordre du Sajudis par d'autres mots d'ordre appelant à la loyauté envers la mère-patrie, à faire vœu de loyauté envers notre Lituanie natale, avec des gestes et des revendications symboliques.
Même si les dirigeants du Sajudis faisaient référence aux options socialistes de leur programme, ils n'ont pas été en mesure de soumettre aux délégués du Congrès leur propre stratégie de développement du socialisme en Lituanie et en réalité, ils ont laissé l'initiative à la nouvelle direction du Parti, qui n'a pas non plus été capable de présenter quelque chose de concret.
Apprendre des erreurs des autres
De toute façon, le mouvement lituanien était avant tout préoccupé par ses propres problèmes. Un membre du groupe d'initiative, Arvidas Juozaitis, a ouvertement déclaré aux gens de Moscou qu'il"ne s'intéressait pas aux problèmes russes". Par conséquent, beaucoup de militants de Moscou qui espéraient que les Fronts baltes allaient devenir des locomotives qui "pousseraient tout le mouvement en avant" ont vu manifestement leur rêve s'effondrer.
"Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes", laissa échapper le philosophe Mikhail Malyutin, en résumant les discussions au sein de la gauche moscovite : "malgré toute la faiblesse du Front populaire de Moscou, nous avons au moins un avantage, nous pouvons tirer des leçons des erreurs des autres peuples".
Octobre 1988
3) Le général Ulmanis était à la tête du gouvernement qui proclama l'indépendance en 1918. Il a combattu les bolchéviques avec l'aide des corps francs allemands et d'une armée germano-balte. Dirigeant dude la Ligue paysanne et Premier ministre, il fait un coup d'Etat en 1934, abolit la vie parlementaire et installe une féroce dictature. Il devient Président en 1936.