Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Montée des conflits du travail

· Inprecor n° 283, 6 mars 1989 · p. 11-12 · 2 260 mots

Syndicalisme URSS et Russie

• VII - (...) Le FP exige que les répressions massives de 1941 et 1949 ainsi que les autres crimes du stalinisme soient déclarés crimes contre l'humanité et que soit rendus publics les noms des coupables et des exécutants. Il convient de publier des listes de victimes des crimes staliniens et de pérenniser leur souvenir, de dédommager ceux qui ont souffert de préjudices matériels et moraux (3).

(...) Le FP considère que le service militaire actif n'est pas adapté à la situation actuelle. Il demande que la possibilité soit donnée aux appelés d'accomplir leur service sur le territoire de leur propre république et qu'ils puissent utiliser leur langue maternelle aussi bien que le russe. Le FP soutient le projet d'un service civil pour les jeunes gens qui, en raison de leurs convictions religieuses ou autres, refusent de porter les armes (...)

• VIII - (...) Le but du FP est que tous les groupes nationaux vivant en Estonie se sentent assurés de leur culture nationale. Le véritable internationalisme, dont la signification première est la tolérance entre nations, naît de la connaissance de sa propre culture nationale et du respect qui lui est dû.

(...) Le FP défend l'extension dans tous les domaines de la langue estonienne comme premier porteur de la culture nationale et son rétablissement dans tous les secteurs de la vie publique.

• IX - (...) Estimant que le pluralisme politique est le fondement de la démocratie, le FP se considère comme le point de départ de nouveaux groupements politiques susceptibles d'apparaître. Il se fixe comme but l'édification d'une Estonie nouvelle, fondée sur un pouvoir authentiquement populaire, et admet en conséquence qu'au cours du développement d'une société démocratique un mouvement populaire fondé sur l'initiative civique puisse ne plus avoir sa place dans l'avenir de l'Estonie (...). •

Molodej Estonie; 19 août 1988 3) Plus loin, le programme réclame également la réhabilitation - après révision de leur procès - des "dissidents" de l'époque plus récente.

911-102

URSS

Montée

des conflits

du travail

DEPUIS PLUS D'UN AN, P'URSS connaît sa plus grande montée de conflits du travail depuis un quart de siècle. La source du mécontentement est la réforme salariale, une restructuration en profondeur des rapports à l'intérieur des entreprises, qui vise à resserrer le rapport entre le travail fourni et la rémunération, devenu trop lointain, surtout sous Brejnev. David SEPPO

N EFFET, dans le "système dirigiste", les rapports conflictuels entre les travailleurs et la direction étaient atténués par la forte collusion existant entre les deux parties pour cacher les réserves de productivité existantes aux instances supérieures qui décident des objectifs de production des entreprises. La direction faisait de son mieux pour donner aux travailleurs un salaire stable et relativement plus élevé (quoique fortement rongé par l'inflation). Elle tolérait également certaines infractions à la discipline. De leur côté, les travailleurs aidaient la direction à atteindre les objectifs du plan en tolérant le non-respect de la législation du travail et de mauvaises conditions de travail.

Lier les revenus aux performances

La réforme veut aussi lier le revenu des travailleurs à la performance des entreprises, qui auront plus d'autonomie dans un contexte de marché. Le but est de créer un intérêt commun entre la direction et les travailleurs pour trouver et utiliser des réserves de productivité, afin d'augmenter l'efficacité économique des individus et des entreprises et de produire des biens de qualité qui répondent aux intérêts de la société.

Les mesures d'autogestion qui font partie de la réforme découlent logiquement de ce dernier but. Selon Gorbatchev, les travailleurs devraient pouvoir influencer le choix du directeur et contrôler son activité, puisque leur bien-être va dépendre des capacités de la direction. C'est une condition politique nécessaire pour que les travailleurs acceptent les autres aspects de la réforme. Mais il y a également une logique économique : le but de l'autogestion est de surmonter l'aliénation des travailleurs face à la direction, de cultiver un sentiment de responsabilité commune envers le destin de l'entreprise.

La réforme envisage deux mesures d'autogestion : l'élection des gestionnaires et l'élection de conseils des travailleurs qui participeront à la prise des décisions et contrôleront leur exécution. De plus, une campagne se mène dans la presse syndicale pour la démocratisation des syndicats. Qu'en est-il en pratique ? Le directeur de l'Institut des sciences sociales du Parti communiste a avoué que "la participation des travailleurs à la gestion reste un vœu, un but, plutôt que d'être une réalité" (1). Selon les sondages, les conseils des travailleurs ont peu d'impact sur la vie des entreprises. Quant aux syndicats, ils restent, comme avant, solidaires de la direction. Un sondage mené par le Conseil central des syndicats n'a trouvé qu'un ou deux travailleurs sur cent rapportant leurs griefs salariaux au syndicat (2).

La réforme a élargi le gouffre

Au lieu de créer une nouvelle solidarité entre les travailleurs et les gestionnaires pour améliorer la performance des entreprises, la réforme a élargi le gouffre entre travailleurs et direction, a renforcé l'attitude du "nous contre eux" et augmenté le nombre de conflits du travail. Elle a miné les anciennes bases de collusion et de corruption, sans pourtant créer de nouvelles bases de collaboration économiquement saine.

Cela explique sans doute les faibles résultats des appels à la démocratisation des syndicats : dans des conditions où les conflits vont en s'intensifiant, ni la direction politique ni, bien sûr, les directeurs d'entreprise, ne voient d'intérêt réel à faciliter l'organisation indépendante des travailleurs. Cela pourrait non seulement saboter la réforme (telle que présentement conçue), mais aussi menacer la stabilité politique

Quelles sont les différentes sources de conflits ? L'une des sources importantes est l'application arbitraire et illégale de la réforme salariale. Agissant à l'encontre de la loi, sans consulter les travailleurs, les directeurs annoncent une rétrogradation générale à des niveaux de qualification inférieurs. C'est un moyen facile pour se conformer, formellement, à la réforme qui exige une augmentation des salaires de base, accompagnée d'un resserrement des normes et d'une vérification soignée des qualifications des travailleurs. Le résultat est un accroissement des cadences (speed-up) sans contrepartie salariale.

1) ZH. Toshchenko, "Soznanie, nastronie, deistrivie" Agitator, numéro 12, 1988, p. 11.

2) E. Terentev, "Sotsialnaya sfera i profsoyuzy" Trud, 8 juillet 1988.

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En l'absence de syndicats pour les défendre, les travailleurs ont recours aux journaux, aux instances politiques supérieures, et à la grève, de plus en plus fréquente. Dans les rapports publiés, les autorités supérieures interviennent pour corriger les choses. Il est difficile de savoir si cela se produit souvent.

Mais le problème va plus loin que l'arbitraire des directions. La réforme veut mettre fin à la pratique d'assigner aux travailleurs des grades plus élevés que ceux mérités. C'était un moyen couramment utilisé par les entreprises dans les conditions de pénurie de main-d'œuvre créées par les systèmes "dirigistes" pour attirer des travailleurs. De façon plus générale, la réforme demande aux travailleurs d'accepter un speed-up ou une baisse des primes afin de mettre fin aux "injustices du passé" et pour restaurer le principe de "justice sociale" — "à chacun selon son travail" (une formule ouverte à des interprétations divergentes, selon les intérêts en question).

Du point de vue des travailleurs, la véritable injustice consiste à leur faire payer des pratiques issues d'un système de gestion économique introduit et maintenu dans l'intérêt, non pas des travailleurs, mais de la bureaucratie. Pourtant, le régime ne demande pas aux véritables responsables des "injustices du passé" de faire des sacrifices. On parle d'une réduction importante du personnel administratif, mais cela touchera à peine les rangs supérieurs, tandis que les privilèges matériels de la bureaucratie, envers lesquels la haine populaire est très profonde, restent largement intacts.

Par conséquent, les travailleurs, réagissant contre ce qu'ils considèrent comme une abrogation unilatérale d'une entente qui a longtemps réglé les rapports à l'intérieur des entreprises, abandonnent leur ancienne attitude conciliatrice envers les carences de la direction et ses violations de la législation du travail. En même temps, la libéralisation politique et le discours officiel concernant la démocratie politique sont en train de créer un sentiment nouveau de ce qui est possible dans un affrontement avec la direction. Des conditions et des pratiques qui ont été tolérées, bon an mal an, dans le passé, deviennent donc maintenant des motifs de conflits ouverts.

C'est le cas surtout des heures supplémentaires, conséquences de l'incapacité du système d'assurer un rythme normal de production : au "temps mort" du début du mois ou du trimestre succèdent les cadences précipitées à la fin de ces périodes. Cela nécessite de longues heures supplémentaires durant la semaine et les week-ends. Mais même quand ce temps supplémentaire est payé à un taux plus élevé, cela ne compense pas toujours la perte de salaire due au "temps mort" ni les ravages causés dans la vie personnelle des travailleurs. Si ces pratiques, pour la plupart illégales, ont été plus ou moins tolérées sous l'ancien système, c'est de moins en moins le cas aujourd'hui. Les travailleurs demandent aux gestionnaires de "mettre de l'ordre" dans la production.

Quant à l'autogestion, cet aspect de la réforme se heurte à la résistance des directeurs. On peut les comprendre : puisque l'ancien système de gestion centralisée reste encore en place, avec toutes les contraintes et les pressions extérieures sur l'entreprise que cela entraîne, donner une voix réelle aux travailleurs compliquera trop la vie des directeurs, les privant de la flexibilité nécessaire pour atteindre les objectifs du plan dans des conditions d'approvisionnement matériel irrégulier.

Mais même dans les rares cas où la direction encourage la participation ouvrière, les travailleurs sont souvent peu enclins à mordre à l'hameçon. Dans des conditions où les ministères déterminent encore largement le destin de l'entreprise, l'autogestion est perçue comme un piège pour convaincre les travailleurs d'assumer la responsabilité d'une situation qu'ils ne peuvent pas contrôler. Ainsi, dans les rares entreprises où l'autogestion fonctionne, un nouveau type de conflit surgit : travailleurs et directeur contre ministère, autour des objectifs du plan et des tentatives de conjoindre des entreprises faibles à des entreprises performantes, etc.

L'autonomie des entreprises

Il y a effectivement des travailleurs dans la couche la plus qualifiée et dans les usines qui seraient bien placées dans le cadre d'une réforme du marché, qui considèrent l'autonomie des entreprises, dans un contexte de marché, comme la bonne solution. Mais, l'exemple de la Yougoslavie a montré que cela n'est qu'une impasse. En dernière analyse, le marché est en contradiction avec l'autogestion, puisque les travailleurs, quand ils détiennent le pouvoir dans l'entreprise, s'en servent pour garantir leurs emplois et leurs salaires. En d'autres termes, avec l'autogestion on ne peut avoir ni marché du travail, ni marché du capital.

En réalité, la plupart des travailleurs se méfient de la réforme du marché, telle que conçue actuellement par le régime. Ils craignent que cette réforme ne mine les garanties sociales existantes. Selon un spécialiste de l'Institut syndical à Moscou : "Le nouveau système de comptabilité des entreprises et la nouvelle législation du travail posent, sous une forme plus urgente, le problème de la protection sociale des individus : L'humanisme des principes socialistes ne sera-t-il pas sacrifié, en pratique, sur l'autel du gain économique ?' (3). II ne s'agit pas de rejeter le marché en tant que tel. La question est de savoir si le marché imposera ses critères de rationalité à la société ou si la société subordonnera le mécanisme du marché au type de développement qu'elle aura collectivement choisi. La question est celle de la démocratie - à tous les niveaux de la gestion économique.

La réforme salariale, en brisant les liens de collusion, a, en quelque sorte, libéré la conscience ouvrière. Pour l'instant, les conflits restent locaux. Mais déjà il y a des tentatives d'organisation ouvrière indépendante au niveau des villes.

La formation des groupes ouvriers

Dans la ville de Yaroslavl, un "groupe ouvrier", composé de délégués des entreprises, a adhéré au "Front populaire" de la ville. (Ce dernier est un mouvement indépendant de citoyens formé suite à un meeting de masse, le 8 juin 1988, convoqué pour protester contre l"élection" à la 19e conférence du Parti du premier secrétaire, détesté, du comité provincial.) La force agissante de ce "groupe ouvrier" est le club des travailleurs de l'immense usine de moteurs, qui a connu une grève de sept jours à la fin 1977 contre la tentative de la direction d'imposer 15 samedis travaillés en 1988. Un autre "groupe ouvrier" a été formé dans la ville d'Andropov (4). Vers la fin 1988, à Kaunas en Lithuanie, 300 délégués de 70 entreprises ont fondé l'Union des travailleurs de Kaunas, dont le but est de "lutter pour la restructuration des comités syndicaux, pour la restructuration correspondante du contenu des journaux locaux des entreprises, et pour la défense des droits des travailleurs contre l'arbitraire des directions" (5). D'autres unions sont en train de se former à Vilnius et Klaipeda, également en

Une mesure impopulaire, venant du centre, et qui touche directement la situation des travailleurs, comme la réforme des prix, pourrait fournir l'étincelle à une mobilisation ouvrière à grande échelle. Dans la population, l'opposition à une telle réforme est très forte. Déjà la colère populaire monte face à l'inflation qui ronge les salaires et à la tendance des entreprises à cesser de produire les biens de consommation les moins chers. Une telle mobilisation populaire, loin de signifier la fin de la perestroïka, est la condition d'une véritable restructuration révolutionnaire en URSS, la seule, d'ailleurs, qui ait des chances de

Février 1989

3) V. Vishnyakov, "Prositili trebovat ?", Trud, 6 octobre 1988

4)A.Mineev, Moskovskie novosti, 15 janvier 1988, p.8.

5) N. Belyaeva, "Natsionalnyi ili narodnyi?" Moskovskie novosti, p. 10, 25 décembre 1988.

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