EN OCTOBRE 1987, alors a peine âgé de 13 ans et mesurant un peu plus d'un mètre, Stompie Mokhetsi, pensait déjà ne pas vivre beaucoup plus longtemps. Thandeka GOUBULE et Shaun JOHNSON
LS PEUVENT venir me chercher n'importe quand", faisait-il remarquer, impassible, à Peter Godwin, journaliste britannique qui l'avait suivi jusque dans le township de Tumahole. "Je mourrai probablement dans la lutte", disait-il, "mais la lutte continuera".
Les prédictions de Stompie se sont malheureusement révélées justes. L'unique empreinte digitale identifiable, prélevée sur son corps, déjà en état de décomposition, ont mis fin au mystère de sa disparition subite. C'était bien lui qui gisait inanimé dans ce laboratoire d'expertise médico-légale de Prétoria.
Les Moins-de-14-ans
La courte vie de Stompie a été extraordinaire. Au moment de l'interview de Tumahole, ce minuscule militant était sans doute la personnalité la plus connue du township. Il était le "petit général" de l'armée des "Moins-de-14-ans", composée de quelque 1 500 enfants du ghetto. Il venait tout juste d'en reprendre le "commandement" après avoir fait un an de prison, en détention préventive, et avoir été acquitté du chef de violence publique.
Les Moins-de-14-ans, expliquait-il, ont été formés en 1985, alors qu'il avait 10 ans, parce que "les autres groupes ne faisaient que parler sans agir. Nous avons formé une armée pour protéger les gens contre le harcèlement". Son plus jeune soldat du rang avait 8 ans. "Nous sommes plus courageux que les adultes", disait-il.
L'armée des enfants a affronté la police municipale, les "Haricots verts", et les vigiles d'extrême droite, appelés les "A-Team", dans des engagements physiques, parfois très violents. Quand la mairie de Tumahole a brûlé, en 1987, la rumeur a couru qu'elle avait été incendiée par les Moins-de-14-ans, qui voulaient protester contre le refus des conseillers municipaux d'autoriser les associations civiques locales à utiliser la grande salle.
Ses amis, dont la plupart sont aussi des admirateurs, si ce n'est des disciples, racontent que Stompie discutait sans cesse de politique. "Quelle est la direction, camarade ?", était, paraît-il, son mot d'ordre. Sa personnalité touchait beaucoup de gens, au-delà de ses camarades immédiats. Le professeur Mervin Shear, vice-recteur de l'université de Witwatersrand, se rappelle avoir été si frappé par Stompie, qu'il l'avait invité à déjeuner.
Ce militant de poche s'est adressé à un rassemblement public au Wits, en 1987 : il est entré dans la salle, et monté à la tribune en portant un attaché-case noir. Certains ont pensé qu'il imitait le révérend Allan Boesak, qu'il admirait. Shear a raconté qu'après la réunion, il avait vu Stompie "ensorceler un large groupe d'étudiants, rassemblés autour de lui pour écouter l'orateur. Les étudiants l'entouraient, bouche-bée", tandis que l'enfant récitait des passages de la Charte de la liberté.
C'était l'un de ces jours "critiques" sur le campus, explique Shear, qui craignait que des personnes "mal disposées envers Stompie", ne profitent de sa présence pour l'agresser. Le vice-recteur invita donc Stompie à déjeuner, en compagnie de Tiego Moseneke, ex-président de l'Organisation des étudiants d'Azanie.
Shear raconta au Weekly Mail qu'il a été étonné par le jeune personnage qui lui relatait ses expériences en prison. II a été très "attristé" en voyant la photo de Stompie dans les journaux, après sa disparition. Stompie vivait dans le refuge de l'Eglise méthodiste Orlando, organisé pour les enfants dont le milieu de vie avait été détruit par l'état d'urgence prolongé, et l'étendue de la répression et de la violence dans les townships.
Le plus jeune détenu
A l'âge de 11 ans, il a été le plus jeune détenu du pays, sous l'état d'urgence. Il a fêté son 12e anniversaire dans sa cellule. Après sa libération, on entendit dire que Stompie était parti se cacher à Johannesburg. Il avait déjà été exclu de son école à Tumahole, et sa directrice appela la police quand il essaya de
En 1987, il confia au Sunday Times de Londres, qu'il était préoccupé par son éducation et qu'il empruntait des livres à d'autres enfants, quand il avait un moment de loisir dans ses activités politi-
Il aurait dit à des gens qui l'ont connu, alors qu'il vivait à Johannesburg, qu'il avait été forcé, en prison, de se dire d'accord d'espionner au profit de la police. Mais, disent-ils, il avait ensuite reoint ses "camarades" et son retour avait été accepté.
Un ex-collègue de Johannesburg dit que le jeune garçon pouvait non seulement réciter la Charte de la liberté par cœur, mais aussi des passages entiers des écrits de Karl Marx. "C'était un génie. Pour quelqu'un de son âge, il était très en avance. Il avait une compréhension absolument étonnante de la situation politique en Afrique du Sud. Nous avions souvent des discussions politiques. Mais je ne me souviens pas que des discussions. Personne ne dansait le toyi-toyi (danse zouloue), comme Stompie".
On dit qu'il détestait regarder la télévision, et préférait la discussion avec ses compagnons. Les militants se souviennent de son sens de l'humour. On le considérait comme un maître dans les blagues politiques. "Il pouvait transformer une situation sinistre en un joyeux pique-nique", dit l'un d'entre eux.
La veille de Noël, l'an dernier, des membres de la Fédération des femmes du Transvaal ont apporté de la nourriture aux enfants du refuge de l'Eglise méthodiste, et ont vu Stompie. L'une lui a demandé s'il voulait, pour Noël, revenir à la maison, à Tumahole. Stompie déclina l'offre : il craignait que "le système ne le harcèle, s'il revenait chez lui".
"Une vie de Stompie"
Sa mère rapporta au Weekly Mail, que Stompie avait mené une campagne active contre les élections municipales d'octobre 1988. Avant sa mort, il est tombé sous le coup de plusieurs accusations, en vertu des lois d'urgence, au Tribunal de la magistrature de Pary.
D'après sa mère, il lui avait rendu visite à son domicile, le 1er décembre dernier. Selon le Weekly Mail, elle a dit que son fils lui avait donné tout l'argent qu'il possédait alors, un billet de 5 rands et quelques centimes (1 rands = 2,60 francs français). Il aurait également dit à sa mère qu'il était "heureux au refuge".
Stompie était un ami proche de Sicelo Dhlomo, un autre enfant tué au cours des troubles politiques de 1980. Selon la mère de Dhlomo, les deux enfants utilisaient un signe spécial pour se saluer. Ils se frappaient la paume, le poing et le poignet l'un de l'autre, chaque fois qu'ils se rencontraient. "Ils s'asseyaient dans la cuisine et discutaient de problèmes politiques toute la journée", se souvientelle. Elle eut une phrase nostalgique à propos de la tragédie qui frappa Stompie et son propre fils : "il a eu une vie de Stompie".
Le journaliste britannique qui a passé quelque temps avec Stompie, en 1987, a également été frappé par son côté humain. Il se rappelle son dernier souvenir de Stompie : lisant les journaux, assis à la table d'un café du township, les jambes trop courtes pour atteindre le sol. I était soudain redevenu un simple enfant. Interrogé sur ce qu'il désirait le plus, en ce moment précis, sa réponse fut "une bicyclette BMX, quelques vêtements neufs et seyant et quelque chose à manger".
17 février 1989 Weekly Mall