SAINT-DENIS est une banlieue ouvrière d'environ 100 000 habitants, dirigée depuis des années par l'union de la gauche (PC-PS), avec un maire communiste. Aux dernières élections municipales, la liste LCR a obtenu 6,87% des voix et a eu deux élus : Christian Bensimon, 40 ans, médecin, et Marie-Françoise Deleule, 40 ans, employée et déléguée syndicale. Tous deux militent à la LCR depuis près de 20 ans. Inprecor les a rencontrés au lendemain de leur élection.
NPRECOR : Dans quel contexte politique s'est dérouléo la campagne électorale à Saint-Denis ? CHRISTIAN BENSIMON : En fait nous avons occupé un certain vide qui existait à la gauche de la gauche officielle, puisqu'il n'y avait pas d'autre liste d'extrême gauche ou d'écologistes. Par ailleurs, nous avons aussi profité du fait que le Parti communiste, comme le parti socialiste, traversaient une sérieuse
La crise dans le PCF couvait déjà depuis une dizaine d'années, mais elle s'est accélérée ces derniers temps avec des fractures importantes. Traditionnellement, il y a toujours eu une opposition entre la direction de Saint-Denis, dont une partie était fidèle au Secrétaire général Georges Marchais, et l'équipe des élus municipaux. Sur la base de sa pratique municipale, cette dernière avait acquis une véritable assise, bien au-delà de l'influence du PC en tant que parti, et développé une ouverture et une souplesse plus grandes.
Déjà, des conflits étaient apparus, lors des dernières élections législatives, sur la composition des listes. De nouveau, à la veille des municipales, la direction du Parti a forcé le maire sortant, Marcellin Berthelot, à purger de sa liste une dizaine de ses vieux collaborateurs, jugés indésirables. Ces derniers ne peuvent cependant pas être qualifiés de "re-
constructeurs". n'ayant pas de réels liens orgacourant. Cette crise a complètement paralysé le PC durant la ges, ni de distributions de matériel. Les cellules se réunissaient très peu et quand elles se réunissaient, c'était la bagarre. Cela a entraîné un grand ressentiment chez beaucoup de militants com-
Autre aspect, la composition des listes d'union de la gauche entre le PC et le PS s'est également faite dans la plus grande confusion. Un jour ils étaient d'accord, le lendemain c'était la rupture, il y a bien eu 10 ruptures en 10 jours ! On a assisté à une véritable bataille de chiffonniers pour savoir qui allait avoir le
MARIE-FRANCOISE DELEULE : Les divergences internes du PS étaient également étalées au grand jour, puisqu'Henri Weber (ancien dirigeant de la LCR, qui s'est rallié au PS) a été "parachuté" à Saint-Denis, l'année dernière. Voulant se servir de la ville comme d'un tremplin pour ses ambitions nationales, il a entrepris une lutte de pouvoir contre l'ancienne direction locale du PS. Cette lutte interne a aussi paralysé le PS
Nous avons appris, par la suite, que bon nombre de militants de ces deux partis avaient finalement voté pour nous.
• Le fait que vous aylez été élus dans une vllle qui est un bastion ouvrier du PCF a certainement une va-
MARIE-FRANCOISE : En effet, Saint-Denis est une vieille cité ouvrière avec une longue histoire politique. Dès le 19e siècle, elle était l'une des premières municipalités socialistes, puis communiste, sans interruption depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Certes, le paysage a un peu évolué. La grande zone industrielle de la Plaine Saint-Denis, avec des usines de métallurgie, des imprimeries, etc., est en train de disparaître. Mais de nouvelles industries s'implantent petit à petit. Saint-Denis reste majoritairement une ville ouvrière, mais ce qui a changé, c'est qu'auparavant les gens habitaient et travaillaient dans la commune, et qu'aujourd'hui, beaucoup doivent se déplacer ailleurs pour trouver du travail, alors que ceux qui y travaillent, n'habitent plus forcément là
Il y a une forte population immigrée qui tourne autour de 30%. Les vieilles immigrations, espagnole, portugaise ou yougoslave, se sont parfaitement intégrées dans la ville. Les immigrations les plus récentes, essentiellement maghrébines, sont concentrées traditionnellement à la Plaine Saint Denis, le long de l'autoroute, dans le quartier le plus déla-
CHRISTIAN : C'est également une ville qui a connu le traumatisme de Doriot (dirigeant du PCF, qui a rejoint les rangs des fascistes sous l'occupation allemande, dans les années 40, ndir).
MARIE-FRANCOISE : Doriot était à l'origine, à l'aile gauche du PCF. Sous sa direction, la municipalité de Saint-Denis a été l'une des premières à avoir une véritable politique sociale. Le traumatisme n'en a été que plus grand, lorsqu'il est passé, avec une partie importante de l'équipe municipale, au Parti populaire français (PPF), d'extrême droite. Depuis cette époque, la direction du PCF agite constamment cette menace contre les communistes dissidents de la ville, en leur disant "qu'ils finiront comme Doriot".
CHRISTIAN : D'ailleurs, si Berthelot a refusé de rompre ouvertement, comme l'ont fait d'autres maires communistes, et s'il s'est finalement plié aux injonctions de l'appareil, c'est en partie pour ne pas être traité de "doriotiste".
• Quelles ont été les réactions à votre élection, du côté du PCF ?
MARIE-FRANCOISE : On a eu des réactions à deux niveaux. Certaines assez hargneuses, dans la pure tradition stalinienne, avec des calomnies, etc. Mais la majorité des réactions ont été très positives. Dans le désarroi général des militants du PC, notre élection a été un vrai soulagement pour certains, entre autres parce que nous apportions des réponses claires et nettes sur toute une série de problèmes. Même parmi les militants qui restent fidèles au PC, nous jouissons d'une réelle estime, et face à leur propre paralysie notre campagne sans compromis a été bien perçue.
D'autant plus que le score que nous avons réalisé est important, et pas seulement au niveau symbolique. Car ce vote était bel et bien un désaveu de l'équipe sortante, qui a été réélue, mais avec 50% d'abstentions, voire même 60% dans certaines cités ouvrières.
• Les autres forces d'extrême gauche ne se sont-elles pas présentées ?
MARIE-FRANCOISE : Le Parti socialiste unifié (PSU) est sur les listes d'Union de la gauche, depuis 1983. Quant aux forces qui étaient présentes dans les ex-comités Juguin, elles ont fait un choix, à la suite d'un débat politique qui a été, somme toute, assez clair et sain. Ceux qui ont décidé d'entrer dans la Nouvelle gauche de Juquin, ont également choisi d'être sur les listes de l'Union de la gauche. Le problème est que, l'accord qu'ils ont passé à cette occasion, était sans contenu politique et ils ont d'ailleurs très peu pesé sur la ligne défendue par le PS et le PC. De plus, ils ont été placés en queue de liste, c'est-àdire en position non-éligible, et ont ainsi fait un choix qui les a éliminés de la scène politique de la ville.
CHRISTIAN : Nous avons tenté de négocier avec les deux autres organisations trotskystes, Lutte ouvrière (LO) et le Mouvement pour un parti des travailleurs (MPPT), mais elles étaient en désaccord avec la façon dont nous concevions l'élaboration des listes. LO a totalement sous-estimé l'importance de cette campagne électorale, alors que le MPPT a déclaré qu'il ne voulait pas s'allier avec des "gauchistes qui ne représentaient que 0,23%"... C'était mani-
• Comment avez-vous composé votre liste ?
CHRISTIAN : Nous avons fait une liste explicitement LCR, qui se basait en fait, sur notre implantation locale qui remonte, il est important de le souligner, à une vingtaine d'années. Nous avons eu une présence et une intervention militante ininterrompue durant toute cette
Nous avons présenté 53 personnes sur notre liste, ce qui est un chiffre tout à fait honorable ! Un tiers d'entre elles étaient des militants de la Ligue, le reste étant des gens qui, ouvertement et en toute confiance, étaient d'accord pour se démarquer par rapport à la politique d'austérité du gouvernement socialiste, et la politique de l'équipe municipale, et qui voulaient voulaient travailler avec nous pour avancer la perspective d'une gauche qui soit vraiment au service des
Tous nos colistiers ont été très actifs dans les luttes sociales de ces dernières années, et dans les coordinations. Nous avions par exemple des chemides infirmières de l'hôpital de Saint-
C'est en effet le fruit de vingt ans de travail, de présence et d'apparition politique régulière en tant que LCR, tant dans les luttes, qu'au quotidien, y compris sur le plan électoral. Nous avons en effet présenté systématiquement des listes LCR ou unitaires, à chaque échéance électorale, ce qui a renforcé notre crédibilité, dans ce domaine, aux yeux des
MARIE-FRANCOISE : La liste est également le reflet de notre travail en direction d'entreprises comme Jeumont-Schneider, ou Thompson, avec vente régulière de la presse, distribution de tracts, intrevention lors des luttes, etc L'un de nos candidats est, par exemple. un ouvrier de la métallurgie qui avait été licencié l'année dernière, d'une usine où nous intervenons depuis une quinzaine d'années.
La lutte pour l'égalité était aussi un de nos principaux thèmes de campagne, et nous avons veillé à la parité homme-femme dans notre liste. Si nous y sommes parvenus (en ayant, de plus, deux élus, un homme et une femme), c'est aussi l'expression d'un travail en profondeur de longue date, au sein par exemple, du Mouvement pour la libération de l'avortement et la contraception (MLAC).
L'anti-racisme, le droit de vote pour les immigrés avaient également un grand poids dans notre campagne. D'ailleurs, en accord avec cette pers-pective, nous avons aussi mis un certain nombre de beurs (jeunes immigrés de la seconde génération, ndir) sur notre liste. Cela reflétait notre travail antiraciste dans des structures comme le Mouvement contre le racisme, l'antisé-mitisme et pour la paix (MRAP) ou SOS-racisme. avions aussi sur notre liste, sonnes, notamment des syndicalistes. qui font dans un cadre unitaire, depuis des années, des permanences juridiques pour les immigrés.
• Le Front national (FN) a réal!sé un score de 20% à Saint-Denis, et a obtenu 5 élus. Quelles en sont les conséquences ?
MARIE-FRANCOISE : C'est le grand choc des élections. C'est un aspect qui a été constamment sousestimé et ignoré par le PC. Le FN est une réalité qu'il a découvert soudainement, au lendemain des élections, et c'est le désarroi, car il n'a aucune réponse face à ce phénomène.
• Le FN a-t-Il une présence milltante réelle sur le terrain ?
CHRISTIAN : Non. C'est sa campagne démagogique classique contre les immigrés qui lui a attiré des voix. C'est dans les grandes cités que le vote FN est le plus fort. Il s'agit de gens qui connaissent un très bas niveau de vie de bas salaires, la précarité de l'emploi, un fort taux de chômage, etc.
MARIE-FRANCOISE : Il est cependant clair que le FN va se servir de ses élus pour s'implanter réellement dans la ville. Nous ne pouvons pas le permettre. On doit juguler le développement du FN, mais pour cela, il faut qu'il y ait un réel changement dans la vie des gens.
• Comment comptez-vous Intervenir au sein du Consell munici-
CHRISTIAN : Il est clair que le terrain électoral-institutionnel n'est pas tellement notre point fort, par rapport à l'intervention dans les luttes sociales. Et on ne peut pas dire que nous ayons une grande expérience dans ce domaine. Nous ne nous faisons bien entendu aucune illusion sur ce que nous pourrons faire dans le Conseil municipal. D'ailleurs, même si ce qui s'y passe est important, le terrain décisif reste celui de
Ceci dit, le fait que nous soyons élus accroît considérablement nos moyens d'action. En terme d'implantation locale, de reconnaissance politique, de crédibilité électorale, bien sûr, mais aussi pour mieux intervenir dans les luttes.
Alors qu'il s'est à peine passé trois semaines depuis les élections, nous avons déjà eu toute une série de nouveaux contacts, des militants du PC, du PS, des rénovateurs, ou d'autres. Il est clair que la façon dont on nous considère a évolué. Nous avons une crédibilité et
MARIE-FRANCOISE : Je pense que c'est un saut qualitatif. Nous avions certes, une présence sur d'autres terrains, mais le fait de siéger au Conseil municipal, de surcroît avec deux élus, fait que nous sommes maintenant des gens qui comptons dans la ville.
Nous allons intervenir dans deux sens. D'une part, au Conseil municipal, nous allons être les porte-parole de tous les mouvements sociaux, et d'autre part, nous allons utiliser nos postes d'élus pour apprendre ce qui se passe réellement dans la municipalité et utiliser cela pour mieux orienter les luttes sur le terrain, en intervenant, dans la mesure du possible, pour que la ville soit gérée dans le sens des intérêts de la population. Nous avons déjà annoncé la couleur et dit que nous n'étions pas là pour faire de la figuration !
CHRISTIAN: Nous allons faire de notre mieux pour lancer des débats au sein du Conseil... et les rendre publics. Nous tenons beaucoup à la transparence.
L'un de nos projets est de pousser la mairie à s'engager dans une réelle campagne antiraciste, avec des structures permanentes, unitaires, regroupant celles de la municipalité et les associations antiracistes. Lors de la désignation des commissions du Conseil municipal, nous sommes intervenu pour que les élus du FN n'y siègent pas.
• La notoriété de Christlan comme médecin, Installé de longue date dans l'une des cités ouvrières de Saint-Denis a dû contribuer à votre succès électoral ?
CHRISTIAN : En effet, cela a joué en partie. Cela fait plus de douze ans que je travaille ici. Dans le quartier où j'habite et la cité où je travaille, notre score est de 11%. C'est donc le fruit de la reconnaissance de mon travail médical, mais aussi du type de médecine pratiquée, des prises de position en matière de santé et des luttes qui ont été menées dans
En 1987, nous avons, par exemple, mené une importante campagne contre le plan du ministre Seguin, qui voulait limiter les remboursements de sécurité sociale. Ces mesures touchaient des centaines de milliers de personnes, se soigner devenant un luxe. J'ai été l'un des responsables de l'association SOSSécu qui a été à l'initiative d'une pétition qui a recueilli 100 000 Marie-Françoise DELEULE (DR)
Nous avons mené une autre bataille importante contre l'Ordre des médecins, en refusant de payer nos cotisations, ce qui nous a valu deux procès, l'un en 1983, et l'autre plus récent, il y a trois mois. L'Ordre des médecins est une organisation corporatiste, réactionnaire, qui a été instaurée lors du régime de Pétain, sous l'occupation nazie, et l'affiliation de tous les médecins y est automatique et obligatoire. Nous avons donc mené une campagne pour dénoncer cette association honnie et pour attirer un soutien à notre action. La dernière campagne d'octobre 1988, a eu un grand écho et obtenu un large soutien, y compris de députés du PS et du PC, et notamment du maire Berthelot.
• J'al vu dans la salle d'attente de ton cabinet, des panneaux muraux pour Informer les gens sur ces actions, et également des panneaux sur la prévention médicale, par exemple sur le SIDA. C'est donc aussi une lutte spour une autre médecine ?
CHRISTIAN : En effet, chaque année, des milliers de gens passent par ce cabinet, et nous essayons donc de faire une médecine différente, favorisant l'écoute et la prise en charge globale du malade. Les causes sociales des maladies sont réelles, et nous essayons d'en tenir compte, de voir le problème dans sa globalité et de prendre au sérieux l'aspect prévention, de nous occuper de la santé au sens large.
• Quels sont vos projets immé diats ?
CHRISTIAN : Nous voulons éditer un bulletin à large diffusion, avec un éditorial des deux élus, des prises de position sur les thèmes politiques, des informations sur la vie dans la ville, etc., le tout avec un fil à plomb assez politique.
Nous allons aussi organiser, au mois d'avril, un banquet pour expliquer nos positions politiques. Nous comptons inviter près de 150 personnes.
2 avril 1989 propos recuelllis par Marc Renard