l'ensemble des partis politiques a essuyé un revers cinglant, consultation apparaît, en général, comme le moins élitiste - pas moins de deux millions de candidats se trouvaient en lice dans les trente-six mille communes françaises - près de 30%
FRANCE
Les électeurs se rebiffent
LORS DES ELECTIONS MUNICIPALES des 12 et 19 mars, quoique de manière contrastée.
Un chiffre suffit pour s'en convaincre. Alors que ce type de des électeurs ne se sont pas rendus aux isoloirs, ce taux frôlant les 40% dans les grandes agglomérations.
Christian PIQUET
INSI S'EXPRIME le discrédit
A qui frappe la droite libérale comme la gauche traditionnelle. Pour le corps électoral, ces formations n'apparaissent plus comme porteuses de programmes alternatifs. En effet, quelle différence fondamentale existe-t-il entre le social-libéralisme pratiqué par le gouvernement de
Michel Rocard, qui cherche ainsi à gagner les faveurs de la droite, et la régression sociale caractérisant le projet des partis bourgeois ? La seule différence c'est que la social-démocratie prend soin de déguiser ses attaques contre l'emploi ou son intransigeance face aux revendications salariales.
Défiance des travailleurs
Fait nouveau, cette constatation n'entraîne plus de désarroi et de découragement. Elle alimente, au contraire, une défiance qui s'exprima largement lors de la dernière échéance électorale. Ainsi, les réunions dont le Premier ministre ponctua la campagne socialiste se trouvèrentelles régulièrement perturbées par des salariés contestant l'austérité.
Le Parti communiste (PCF) n'en apparait pas, pour autant, porteur d'une alternative de gauche à la gestion social-démocrate.
Son orientation allie le pire des sectarismes à un opportunisme sans rivage, par exemple, lorsqu'il avalise, au Parlement, divers aspects de la politique du gouvernement.
Ainsi à l'occasion de ces élections municipales, Georges Marchais,
Secrétaire général du PCF, n'a pas hésité à parapher, avec le Premier secrétaire du Parti socialiste (PS), un accord passant sous silence la politique de Rocard, tout comme les exigences mises en avant par un mouvement social qui n'a cessé de se développer depuis un an.
La droite, quant à elle, a essuyé un cuisant camouflet, perdant la direction de villes où elle semblait indéracinable, comme Strasbourg, Mulhouse, Quimper, Aix-en-Provence, Orléans, Blois, Dunkerque ou Béziers. Elle doit, de même, abandonner des cités comme Nantes, conquises en 1983. Englués dans leurs querelles intestines, sans direction reconnue, incapables de redéfinir leur stratégie, le Rassemblement pour la république (RPR) et l'Union pour la démocratie française (UDF), les deux principaux partis de droite, n'incarnent pas une relève crédible, face à un pouvoir socialiste qui s"ouvre" largement à
Du coup, gagnant trente-cinq villes de plus de 20 000 habitants, le Parti socialiste peut se poser comme la force centrale du jeu politique français. Il doit cependant ce relatif succès davantage
)
à la paralysie de ses concurrents qu'à une véritable dynamique en sa faveur. Une enquête réalisée par un institut de sondage, le 12 mars, atteste que 31% des électeurs socialistes se sont abstenus lors de ces élections.
Quant au PCF, il voit s'amplifier son déclin électoral. Son assise municipale, qui est l'un des principaux points d'appui de son appareil, avec la Confédération générale du travail (CGT), se trouve profondément ébranlée. Il perd des villes qui étaient symboliques pour lui, comme Amiens, La Ciotat, Alès, Houille, Sartrouville. Tout aussi grave, est l'érosion considérable de son influence dans les bastions qu'il a réussi à conserver dans la région parisienne, la Seine-Maritime, le Rhône, le Pas-de-Calais ou les Bouches-du-Rhône. Il y a perdu des milliers de voix, dont une bonne partie va renforcer le camp abstentionniste. Pour ne prendre qu'un exemple des plus éloquents, le maire communiste de Vénissieux, l'une des plus grosses concentrations ouvrières de la banlieue lyonnaise, retrouve son siège, mais avec 50,57% d'abstentions.
Contrairement à ce que prétendent la plupart des observateurs, une sanction populaire est bel et bien sortie des urnes. Mais elle ne parvient toutefois pas à se cristalliser politiquement.
Percée des Verts
Seuls, les Verts parviennent partiellement à bénéficier de ce climat, au plan national. La recette du parti d'Antoine Waechter consiste à épouser le sentiment de rejet d'une fraction notable de l'électorat, en renvoyant droite et gauche dos à dos. Bénéficiant d'un vote fort hétérogène, il profite, à cet égard, de l'impasse dans laquelle se trouvent les projets social-démocrate et stalinien, de l'aspiration massive de la jeunesse à une logique n'obéissant plus aux modèles productivistes et de l'absence d'une force crédible à la gauche du Parti socialiste et du Parti communiste:
Les Verts tentent d'occuper ce vide. Mais leur stratégie demeure totalement subordonnée à la recherche de positions institutionnelles. Aussi, n'est-il pas fortuit de voir leurs représentants conclure, à l'échelon local, des accords avec des notables réactionnaires ou socialistes, à l'instar de Bordeaux, où l'un d'eux est devenu l'adjoint du maire RPR, Jacques Chaban-Delmas. D'ores et déjà, avec cent cinquante élus dans les grandes villes et au total, près de deux mille représentants, ce courant acquiert une crédibilité électorale dans certaines communes de France. Cela pourrait lui permettre d'accroître son succès, notamment lors des élections européennes du 18 juin. Pareils scores donnent la mesure de la course de vitesse engagée en France. Faute de s'incarner en une perspective socialiste mobi-
lisatrice, l'attente que révèle le verdict des urnes peut parfaitement s'enliser dans l'apolitisme stérile et la récupération institutionnelle que symbolise l'organisation de Waechter. Elle peut également nourrir le retour en force du courant fasciste et raciste, dont Le Pen a pris la tête. Le maintien global de l'influence du Front national (FN) aux municipales est ainsi révélateur du danger. Il ne pâtit en effet que faiblement du "vote utile" en faveur de la droite classique et ne fait pas davantage les frais de la prime dont bénéficiaient, jusqu'alors, les notables locaux dans ce type de scrutin. Il obtient par exemple 35,75% des suffrages à Cagnes, 29,25% à Perpignan, 24,24% à Avignon et Toulon, 24,09% à Sevran, 22% à Dreux, ville où il avait pris son envol en 1983 (1).
Voilà qui en dit long sur la responsabilité des révolutionnaires. Pour cette consultation, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale), s'était efforcée de rassembler toutes les forces politiques disponibles pour présenter une perspective de classe pour les travailleurs, autour d'une plate-forme et d'un sigle national communs. Cette tentative se solda par un échec, à cause de la volonté désespérée du Mouvement des rénovateurs communistes (MRC), ou de la Nouvelle gauche (2), de conquérir le maximum de sièges dans les Conseils municipaux (ces courants ont même renoncé à faire entendre leur "différence" et se sont insérés dans les listes d'Union de la gauche ou ont fait alliance avec les Verts), et du sectarisme de Lutte ouvrière (LO, organisation se réclamant du trotskysme).
Succès des listes LCR
Malgré des dispositions administratives particulièrement contraignantes, dans vingt-sept villes de plus de vingt mille habitants, la LCR a pu présenter des listes basées sur des accords avec d'autres organisations (MRC, NG, écologistes de gauche, etc.) ou ne disposant que de son seul soutien. Ces listes ont obtenu en moyenne, 4,55% des voix, pourcentage qu'il n'est pas inutile de comparer aux 2,85% des listes d'extrême gauche, en 1983, présentes dans un bien plus grand nombre de villes.
En dépit du fort taux d'abstention, il ne manqua parfois que quelques voix à ces listes pour franchir la barre des 5% (3), comme à Riom, Alençon, Le Puy, Sedan ou Mantes. Autre fait significatif, les listes que soutenait la LCR obtinrent des élus dans des municipalités que le PCF dirige depuis des années : Saint-Denis (voir l'interview ci-contre), Saint-Etienne-du-Rouvray, Gennevilliers ou Vénissieux (4). L'exaspération de nombreux électeurs communistes est tout aussi visible à Montluçon, où l'ancien adjoint au maire communiste de la ville, le rénovateur Jacky Flouzat, dépassa les 12% aux deux tours des municipales. Citons encore l'excellent résultat (4,48%) de la liste soutenue à Besançon par la Ligue et les communistes "reconstructeurs" du Doubs (5), face à un maire socialiste qui conduisait une liste largement ouverte à des personnalités réac-
A Alençon, Limoges, Millau ou Arras (où la liste obtint un élu), la colère d'une fraction de l'électorat socialiste ou communiste permit aux listes à gauche de la gauche de réaliser une relative percée. Phénomène identique à Metz où des militants de la LCR, de l'ex-comité de soutien à Pierre Juquin et des écologistes s'étaient alliés à des socialistes refusant le ralliement de leur parti au maire sortant, le ministre Rausch, issu de la droite "centriste". Obtenant 8,14% sur la cité, la liste obtient même des scores de 11 ou 12% dans divers quartiers.
Une situation instable
Même si, pour les médias, ils se trouvent quelque peu "effacés" par la percée des Verts, ces résultats n'en traduisent pas moins l'instabilité de la situation en France. Face à une droite dans le coma, la social-démocratie occupe une place centrale sur l'échiquier politique. Sa conversion à une gestion loyale de la crise lui vaut un regain de crédit auprès des
Mais ses succès électoraux ne signifient nullement une approbation de ses orientations.
A peine les bureaux de vote avaient-ils d'ailleurs fermé leurs portes, que le gouvernement devait affronter la colère des salariés de la fonction publique en Corse. Une colère qui prit la forme d'une grève générale de l'ensemble des administrations et de mobilisations importantes dans de nombreuses entreprises privées. Un signe pour l'avenir ?
1) Pour une analyse sur le Front national, voir Inprecor, 2) Sur les rénovateurs communistes, voir Inprecor, numéro 257 du 18 janvier 1988. Pierre Juquin, ancien membre du Bureau politique du PCF était l'un des chefs de file des "rénovateurs". Il a été candidat à l'élection présidentielle de mai 1988. Les comités Juquin, auxquels a également participé la LCR, ont soutenu cette candidature. Nouvelle gauche (NG) a été fondée par Juquin, sur la base des ex-comités Juquin, après le retrait des rénovateurs et de la LCR de ces comités.
3) Légalement le seuil des 5% de suffrages exprimés permet d'obtenir le remboursement des frais de campagne, d'avoir des élus lorsque l'élection se joue au premier tour ou de négocier la "fusion" de diverses listes.
4) A Gennevilliers, l'élu est l'ancien adjoint au maire, le rénovateur Marcel Foucaud. Dans les trois autres cas, ce sont des militants de la LCR. Un autre militant de la Ligue est élu à Blanzat, petite commune ouvrière proche de Clermont-Ferrand, sur une liste dirigée par le maire sortant, un
5) L'ancienne fédération communiste du Doubs, animée par le courant "reconstructeur" a, de fait, été exclue du