Elections en URSS
P OUR LA PREMIERE fols
depuls l'époque de Lénine, le 26 mars, de nombreux électeurs sovlétiques ont eu l'occasion d'exprimer un cholx, lors des élections pour désigner 2 250 représentants au Congrès des députés du peuple, qui à son tour, devra élire les 544 membres du Sovlet suprême. En effet, pour près des trois quarts des slèges à pourvoir, plusleurs candidats etalent en lice. Ce nombre est divisé en
1 500 députés devalent être élus par les districts territoriaux et nationaux, qui sont répartis de façon égale entre les 15 républlques, Indépendamment de leur population, ce qui maintent le principe de la représentation égale, sur lequel étalt basé le vieux Soviet des nationalités.
750 autres délégués dolvent être élus dans les organismes publics. Sur ce nombre, 425 slèges sont réservés pour le Parti communiste (PCUS) et ses organisations assoclées (100 pour le PC, 75 pour le Komsomol, l'organisation de Jeunesse, 100 pour la Confédération syndicale contrale, qui chapeaute tout les syndicats, 75 pour le Comité des femmes sovlétiques et 75 pour le Consell des syndicats des vétérans de la guerre et du travall).
Les 325 délégués restants, désignés par les organisations publiques, sont Impartis à des "organisations publiques mandatées", telles que les associations coopératives, l'Académie sovlétlque des sciences, l'Union des écrivains, l'Union des Journa-
Dans tous les cas où Il y avalt plus de deux candidats, les candidatures devalent être ratiflées par des assemblées, dont la moltlé des membres étalt désignés par les comités d'élection du district et l'autre moltlé par les candidats eux-mêmes. Ce système facllite le rempilssage de ces assemblées par les dirigeants du PC, et ne permet qu'à de rares candidats réellement Indépendants de réussir à passer, étant donné qu'un candidat dolt obtenir 50% des suffrages pour que sa candidature solt officiellement enregistrée. En Estonle, les dirlgeants ont tout simplement, été obligés d'abandonner cette procédure et d'enregistrer tous les candidats présentés.
UNION SOVIETIQUE
Les urnes débordent
LES ELECTIONS du 26 mars 1989 constituent un tournant important de la situation en URSS. La politisation des larges masses a fait un pas en avant significatif. la nomenklatura a subi une défaite politique d'une ampleur imprévue. La démocratisation, certes encore très partielle, a franchi une étape. Ernest MANDEL
N NE PEUT PAS encore faire l'inventaire complet des résultats électoraux. Mais ce qu'on en connaît par les différentes sources soviétiques et par les corres pondants de presse occidentaux présents en Union soviétique, est déjà impressionnant :
Hécatombe de bureaucrates
- 34 des 150 secrétaires régionaux du PCUS ont été battus ;
- un membre suppléant du Bureau politique (BP), Soloviev, a été battu à Leningrad ;
- à Leningrad également, les trois autres "chefs suprêmes" de la bureaucratie, et notamment le maire et le premier secrétaire local du PCUS de la ville ont été éliminés, ce dernier par un simple ouvrier des chantiers navals ;
— le plus vieux membre du BP, le chef de la bureaucratie en Ukraine, Chtcherbinsky, seul candidat dans le bastion ouvrier de Dniepropetrovsk, a vu son nom rayé par 27% des élec-
- a jitomir, une journaliste indépendante, Alla Yarochinskaya, l'a,emporté
- à Lvov, capitale de l'Ukraine occidentale, des groupements indépendants qui ne purent présenter de candidats appelèrent à rayer le nom des candidats du PCUS ; 3 de ces candidats n'ont pas obtenu 50% des suffrages ;
— en Moldavie, des intellectuels indépendants ont battu la plupart des dirigeants du parti ;
- en Bielorussie, supposée être le bastion des "conservateurs", et où il n'y eut, presque partout, qu'un seul candidat, ceux-là n'ont pas obtenu 50% des suffrages, imposant ainsi un deuxième
— en Arménie, la presse officielle affirme que 53% des électeurs ont voté à Erevan (contre une moyenne de 85% pour l'Union soviétique). Mais des observateurs indépendants assurent qu'il y a eu fraude massive, et que plus de 50% des électeurs ont suivi l'appel du Comité Karabakh à boycotter les élections, pour arracher la libération des 11 membres du comité arrêtés, dont plusieurs voulaient être candidats aux élections et avaient une bonne chance d'être élus ;
- en Kirghizie, des candidats de l'appareil se retrouvent en ballottage défavorable. L'un d'entre eux a été battu par le correspondant local des Izvestia ;
— à Volgograd, un écrivain ultra-conservateur, appuyé par le parti et par le groupe d'extrême-droite, Pamiat, a été battu par un jeune inconnu, candidat du Komsomol (jeunesse communiste) ;
- à Kiev, troisième ville du pays, le chef du parti, Massik, a été évincé, de même que le maire de la ville ;
— à laroslav, où il y eut, l'an passé, une grève ouvrière importante, le candidat du parti, le général Snetkov, a été battu par un lieutenant-colonel qui proposait que les étudiants soient dispensés du service militaire ;
Pays baltes
- en Lituanie, le mouvement populaire radical-démocratique et nationaliste Sajudis, a obtenu 30 des 42 sièges. Le président de la république de Lituanie et le premier-ministre, qui s'opposèrent à ce mouvement, n'ont pas été élus ;
— en Estonie, le chef du parti n'a pu être élu qu'avec l'appui du Front populaire, qui a obtenu 15 sièges attribués au premier tour des élections ;
- en Lettonie, un journaliste de la télévision a battu le premier ministre ;
— à Tomsk, en Sibérie, plus de 50% des électeurs ont rayé le nom du candidat unique ;
- d'importants chefs militaires, tels l'amiral de la flotte du Nord, le commandant en chef de l'armée soviétique en République démocratique allemande (RDA), le chef du KGB (police politique) d'Estonie, ont vidé les étriers ;
— à Moscou, le maire de la ville, et le deuxième secrétaire du parti, ont mordu la poussière. Dans une série de circonscriptions, des candidats "réformateurs" sont en bonne position de ballottage, notamment l'ancien dissident pro-Khrouchtchev, l'historien Roy Medvedev, le procureur Gdlian, qui avait mené l'enquête contre la famille Brejnev, le philosophe Atsjin, et les économistes Emelianov et Olog Bogomolov ;
- le résultat le plus spectaculaire fut évidemment le véritable plébiscite en faveur de Boris Yeltsine, qui a obtenu 89,4% des voix à Moscou (candidature non pas sur la base d'une circonscription locale, mais d'un des districts de la république fédérative de Russie), soit plus de 5,1 millions de voix, et ce, après que le Comité central eût décidé d'engager une procédure disciplinaire contre lui.
Trois mythes
Trois mythes ont reçu un coup de grâce à la lumière de ce résultat électoral. Le premier, c'est que la glasnost, la démocratisation, n'intéresserait que les intellectuels. Il est clair que les masses laborieuses, en premier lieu la classe ouvrière, s'en sont servies comme d'une arme pour exprimer leur mécontentement.
L'hebdomadaire allemand Der spiegel rapporte, dans son numéro du 3 avril 1989, que lors d'une manifestation en faveur de Yeltsine éclatèrent les cris de "nous voulons les têtes de la mafia des bureaucrates !". Des drapeaux rouges furent brandis, une vieille grand-mère s'est exclamée "mais c'est un peu comme en 1917, les soldats et les matelots en moins". L'hebdomadaire britannique Sunday Times (numéro du 2 avril 1989) affirme : "on ne peut plus mettre en opposition l'indépendance d'esprit manifestée depuis des années par de nombreux intellectuels soviétiques, avec l'apathie et le conformisme des ouvriers... millions de citoyens soviétiques sont devenus des acteurs sérieux sur la scène politique, pour la première fois depuis les premières années qui ont suivi la révolu-
Le deuxième mythe balayé est celui de la prétendue opposition entre les nationalités minoritaires oppositionnelles et la Russie, qui serait le bastion du conformisme et du conservatisme. Les élections à Moscou et Leningrad ont démontré qu'il n'en était rien.
Le troisième, c'est que le processus de démocratisation en cours serait strictement contrôlé, manipulé et canalisé par Gorbatchev. Il suffit d'étudier les instructions données par les membres du BP avant les élections, et les commentaires de Gorbatchev lui-même aux lendemains immédiats de celles-ci, pour s'apercevoir qu'il a été largement débor-
Est-ce à dire que les élections constituent un échec pour Gorbatchev ? Ce évidemment faux. Sa position "centriste", mieux : bonapartiste, se trouve plutôt renforcée, dans immédiat, par l'apparition d'une gauche plus radicale et plus massive, face à la droite conservatrice. A moyen terme, tout dépend de l'ampleur du mécontentement et de la mobilisation des masses, il faut donc rester prudent.
Si Sakharov est, lui aussi, finalement élu à l'Académie des sciences — cela ne se décidera que dans quelques jours - cela fera deux chefs de l'opposition qui entreront au Parlement. Pour l'URSS, c'est une première, c'est le moins que l'on puisse dire. Et quel que soit le caractère encore peu politique et confus de la plupart des oppositionnels élus, trois lignes de force, progressistes, se dégagent de la plate-forme de beaucoup d'entre eux, notamment de Yeltsine et de Sakharov : contre les privilèges de la bureaucratie ; pour davantage d'égalité (Sakharov réclame des bons de nourriture gratuits pour les 40% les plus pauvres de la population) ; pour l'ouverture d'un débat sur la multiplication des plates-formes politiques et sur la possibilité d'un système pluripartiste.
3 avril 1989