Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISLAM/GRANDE-BRETAGNE

Rushdie dans la tempête

· Inprecor n° 285, 3 avril 1989 · p. 25-27 · 1 810 mots

Grande-Bretagne Iran Inde et Asie du Sud Femmes

interdits dans la plus grande partie du monde islamique, et même en Inde et en Afrique du Sud, pays "laïques". En France

Des incidents diplomatiques ont eu lieu entre la communauté

ISLAM/GRANDE-BRETAGNE

Rushdie dans la tempête

LES VERSETS SATANIQUES, de Salman Rushdie ont été notamment, les éditeurs ont "retardé" sa parution, mais dans les pays où il est disponible, malgré (ou à cause) de la campagne pour son interdiction, ou son boycott, les ventes montent en flèche.

européenne (CEE) et l'Iran, à cause de l'appel au meurtre de Salman Rushdie, lancé par l'Ayatollah Khomeiny et d'autres dirigeants iraniens.

Ahmad SHUJA

U COURS des deux derniers

A mois, presque tous les week- ends, dans une ville ou l'autre de Grande-Bretagne, des manifestations ont été organisées contre les Versets Sataniques, taxés de blasphématoires.

Autodafés

A Bolton et Bradford (où vit une large population musulmane, dans le nord de l'Angleterre) le livre a été brûlé en public,

"attipour, selon l'un des organisateurs, rer l'attention publique". Ces actes ont ranimé les souvenirs des autodafés de livres par les nazis, en Allemagne, ont horrifié des millions de gens en Grande-

Bretagne et dans d'autres pays non musulmans.

Le 12 février, 5 manifestants ont été tués par la police à Islamabad, capitale du Pakistan, quand une énorme manifestation, dirigée par des mollahs, a essayé d'attaquer le Centre américain, pour protester contre la publication prévue aux Etats-Unis, des Versets sataniques. Aucun de ces manifestants n'avait vu, et encore moins lu, le livre. En fait, les musulmans du rang ne sont pas autorisés à lire un livre déclaré blasphématoire, seuls les érudits religieux ont ce • privilège.

Mais le monde islamique est cependant divisé sur la réponse à apporter au problème. Hashem El Essawy, président de la Société islamique pour la promotion de la tolérance religieuse (organisation qui a entrepris et mené la campagne contre les Versets sataniques en GrandeBretagne), souligne que celle-ci n'est pas d'accord pour brûler ou interdire le livre, et considère de tels actes comme anti-islamiques

On dit également qu'elle est tout à fait contre la sentence de mort prononcée contre Rushdie. Les érudits de la mosquée Al Azhar, en Egypte, considérée comme le principal centre mondial de l'enseignement islamique pour les musulmans d'obédience sunnite (majoritaires parmi les musulmans), ont remis en cause le droit de Khomeiny de le condamner à mort, et expliquent que cette sentence contrevient à la loi islamique.

La raison de toute cette fureur, c'est que les musulmans croient que le livre

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est une insulte à leur religion même. Le titre du roman de Rushdie vient de deux versets que le prophète Mohammed a retiré du Coran après la prise de la Mecque par ses partisans, croyant que ces versets avaient été inspirés par Satan, sous le masque de l'ange Gabriel.

L'implication en est que Mohammed aurait pu faire ça pour tromper les habitants de La Mecque. Pire, cela implique que Mohammed, et non pas Dieu, pourrait être l'auteur du Coran. Pour les adeptes d'autres religions, et les non-croyants, tout cela n'a sans doute pas beaucoup de sens. Mais pour les musulmans, c'est une insulte intolérable, parce qu'à leurs yeux, le Coran, syllabe pour syllabe, mot pour mot, est la parole

Ce sont les pages 363-364 du livre de Rushdie qui sont les cibles principales des critiques : l'auteur y décrit les révélations du prophète comme "un déploiement de règles à propos de tout et de rien, depuis la profondeur du sommeil du croyant, jusqu'aux positions sexuelles qui ont reçu l'aval de la divinité, c'est ainsi qu'on apprend que la sodomie et la position du missionnaire sont approuvées, alors que les postures interdites comprennent toutes celles dans lesquelles la femme est au-dessus."

Dans une autre partie, les prostituées d'un bordel ont reçu le nom des neuf femmes du prophète. Il y a en tout une liste de 12 points extraits du roman, auxquels les mollahs opposent des ob-

Get au Pakistan Mais il ne fait aucun doute que la campagne contre le livre est, dans une certaine mesure, d'inspiration politique. En Inde, les élections doivent avoir lieu dans moins d'un an, et Rajiv Gandhi connaît l'importance du vote des 100 millions de musulmans. Au Pakistan, les manifestations qui ont fait plusieurs

Get des centaines de blessés, étaient conduites par des opposants au nouveau régime de Benazir Bhutto. "Est-ce une véritable protestation?" a-t-elle demandé, "ou n'est-ce pas plutôt une protestation de la part de ceux qui ont perdu les élections, ou de ceux (qui ont profité de la loi martiale), pour essayer de déstabiliser le processus de démocratisation ? Un ordre qui se meurt essaye toujours de porter quelques coups avant de disparaître."

Un autre mobile politique réside dans l'attitude iranienne, due non seulement à la volonté de Khomeiny de prendre la direction mondiale d'un milliard de musulmans, mais aussi au besoin qu'a son régime de trouver un nouvel ennemi extérieur sur lequel focaliser le mécontentement interne, au lendemain de la guerre désastreuse avec l'Irak

Mais, cependant, les musulmans se sont, sans aucun doute, vraiment sentis frappés dans leurs sentiments. L'Islam n'a connu aucune forme de réforme ni de "siècle des lumières". Il est formellement interdit de douter des origines ou des enseignements du Coran. Le prophète Mohammed, même dépeint sous des noms fictifs (comme dans les Versets sataniques), sa famille, et ses premiers compagnons sont considérés comme étant au-dessus de tout reproche.

Le problème ne concerne pas seulement le livre de Rushdie. Les ouvrages de l'un des plus grands romanciers égyptiens, récent prix Nobel de littérature, Nequib Mahfouz, sont interdits dans son propre pays, alors que l'Egypte est pourtant relativement libérale. L'écrivain jordanien Fadia a Fagir, également interdit en Egypte, se plaignait récemment, dans le Supplément littéraire du Times de "la vague montante de censure et d'intimidation dans presque l'entièreté du monde islamique". D'un autre côté, un groupe saoudien a déclaré la guerre sainte (jihad) contre le "modernisme" lui-

L'islam de Zia ul-Haq Quelques musulmans "modérés", qui n'ont guère de temps à consacrer aux mollahs et aux intégristes, pensent cependant que le livre de Rushdie a produit un effet qui est à l'opposé de celui que recherchait l'auteur, et qu'il a plutôt servi à renforcer le camp intégriste parmi les musulmans ordinaires. Toute cette affaire a lancé un débat plus large : qui définit ce qui est islamique et ce qui ne l'est pas ?

Les termes du débat peuvent changer rapidement. Il n'y a pas si longtemps, le dictateur pakistanais Zia ul-Haq avait instauré des punitions barbares contre des centaines de ses compatriotes, hommes ou femmes, pour avoir simplement énoncé des opinions politiques, ou protesté contre son nouveau code islamique. Les mollahs avaient alors applaudi ou s'étaient tus. Où étaient les protestations de Hashem El Essawy et de ses pareils, contre la barbarie de Zia, ou contre le fouet et la torture pratiqués par les butors intégristes du Jamaat-e-Islami contre leurs opposants?

Ce n'est qu'après que quelques artistes et écrivains aient eu le courage de faire un film révélant la façon dont la république islamique de Zia traitait les femmes, que quelques cris ont été poussés par des "musulmans, sophistiqués, éclairés", du pays, proclamant que Zia (qui, aujourd'hui décédé, n'est plus une menace) "n'avait fait qu'exploiter le nom de l'Islam". Depuis lors, le climat a changé et toute association avec le terrifiant régime de Zia est devenu lourd de responsabilité. L'Islam d'hier est devenu "non-islamique" en une seule nuit !

Sous le code islamique de Zia il a été déclaré que le témoignage de deux femmes, même dans un cas de viol, n'équivaudrait qu'à celui d'un seul homme. Les dirigeants religieux qui ont formulé ce code, étaient totalement indifférents aux insultes et à la misère qu'ils ont ainsi

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causé à des millions de femmes musulmanes de par le monde

Les dirigeants musulmans, y compris la Société islamique pour la "tolérance religieuse", qui versent aujourd'hui des larmes à cause du mal fait par le livre de Rushdie, feraient aussi bien de se pencher sur les sentiments des Bahais d'Iran et des Ahmadis du Pakistan, qui sont la cible constante d'abus et de diffamations de la part des mollahs. Les Ahmadis adorent le même Dieu que les autres musulmans, disent les mêmes prières, considèrent le Coran comme leur livre sacré, mais ils avaient été déclarés non-musulmans par le régime de Zulfiqar Ali-Bhutto, sous la pression de la hiérarchie religieuse.

"Je suis contre la censure, mais..."

Les avocats de la "tolérance religieuse" seraient davantage pris au sérieux, s'ils faisaient campagne pour de meilleurs traitements de ces victimes des mollahs, et pour l'égalité des droits pour les femmes, et s'ils montraient quelque souci pour le sort des non-musulmans (comme les Sindhis du Pakistan, qui ont été forcés, par la peur et l'intimidation, de quitter leur pays, et voudraient revenir chez eux).

Malheureusement, les musulmans anti-Rushdie ont maintenant été rejoints par la brigade des "je suis contre la censure, mais...", et par le lobby pour l'extension des lois contre le blasphème (qui s'appliquent seulement aux blasphèmes contre la religion chrétienne). Ce groupe de personnes, dangereux et mal-intentionné, devient tout bêtement un jouet entre les mains des éléments réactionnaires, dont beaucoup seraient heureux de voir se renforcer une telle censure, mais également d'expulser les musulmans de Grande-Bretagne, ainsi que tous les Noirs et autres représentants d'une "culture étrangère".

Comment ça, les brûler ? Vous voulez dire TOUS ?

Une autre réponse aussi dangereuse est venue d'un député du Parti travailliste Max Madden (voir encadré page 26), qui s'est joint à Hashem El Essawy et d'autres, pour demander qu'une courte déclaration de critiques musulmans soit "insérée dans le livre ou exposée dans les librairies ou les bibliothèques", pour expliquer à ceux qui choisiraient d'acheter ou d'emprunter le livre de Rushdie, pourquoi certains musulmans le trouvent offensant. Cela est appelé un "modeste droit de réponse"

Pourquoi s'arrêtent-ils aux Versets sataniques ? Qu'en est-il de l'Origine des espèces de Darwin (toujours interdit dans les écoles de certaines régions des Etats-Unis) ? Et le Manifeste du Parti communiste ? Ou encore les livres sacrés des principales religions, qui contiennent tous des passages que les adeptes des autres religions trouvent offensants ? Si cette suggestion grotesque était menée jusqu'au bout de sa logique, presque tous les livres incluraient au moins une "courte déclaration" et les librairies devraient ériger de nouveaux murs sur lesquels épingler les objections contre les livres mis en vente !

"Que Dieu me préserve de mes amis"

Les socialistes doivent défendre Salman Rushdie ; mais tous ses défenseurs sont loin d'être socialistes ou progressistes. Le magnat de la presse, Robert Maxwell, par exemple, dans un éditorial qu'il a signé dans le Sunday Mirror, le 19 février, a pressé, entre autres, le gouvernement britannique, de faire savoir que "tous les Iraniens, sauf les ennemis avérés de l'Ayatollah Khomeiny seraient renvoyés chez eux." Avec des "amis" comme Robert Maxwell, Salman n'a pas besoin d'ennemis.

Soclalist Outlook 13 mars 1989

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