Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Double saut dans l'inconnu

· Inprecor n° 287, 1er mai 1989 · p. 3-7 · 4 550 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme Stalinisme

la direction de Solidarité, est sans précédent dans l'histoire d'une initiative prise à froid par un régime conscient d'avoir atteint les limites de l'efficacité de son mode de gestion de

Le régime du général Jaruzelski s'est décidé à prendre la tête

POLOGNE

Un double saut dans l'inconnu

L'ACCORD DE LA "TABLE RONDE", signé le 5 avril 1989, à Varsovie, entre les représentants de la bureaucratie et du pouvoir bureaucratique. Il ne s'agit pas là — comme en août 1980, à Gdansk - d'une concession arrachée à un régime menacé d'une grève générale, cédant aux revendications des masses dans l'espoir de préserver l'essentiel, son pouvoir. Il ne s'agit pas non plus l'économie et de la société, à l'image des précédentes tentatives d'auto-réforme de la bureaucratie, tels le

Printemps de Prague, ou la perestroïka de Gorbatchev.

d'une transformation profonde, à la fois de son mode de domination politique, des mécanismes régissant son système économique, et surtout, d'une profonde transformation sociale.

Cyril SMUGA

ROIS scénarios sont envisageables maintenant.

Le premier (le pire, qui je l'espère ne se réalisera pas) : de durs conflits dans les entreprises, l'escalade des revendications par les syndicats, des protestations massives, des revendications et des grèves ; la perturbation de la production et du marché ; la perte de tout le capital politique obtenu, grâce à la "table ronde", tant par le gouvernement, que par Solidarité et l'OPZZ (1) ; une influence désastreuse de ces phénomènes sur la perestroïka en Union soviétique ; suite au développement de ces conflits, la nécessité d'une riposte dure...

"Le second scénario (optimiste) : les nouveaux syndicats agissent sans heurts ; les divergences sont réglées sans affrontement, au nom de l'intérêt social supérieur ; les syndicats se font concurrence entre eux, pour le bien de l'entreprise (c'est-à-dire pour produire plus et mieux, afin qu'il y ait plus à distribuer, et pour que les gens gagnent sans cesse plus) ; en même temps, s'ouvrent de nouvelles lignes de crédit étranger, et l'endettement est restructuré ; la conscience des privations indispensables pour sortir de la crise, va de pair, dans la société, avec celle d'une amélioration de la situation économique ; de ce fait, le seuil de ce que la société peut supporter

(seuil qu'on n'a pas le droit de franchir)

se déplace, ce qui permet d'approfondir

SAE

et d'accélérer le processus de la ré-

"Ce dernier scénario me semble cependant peu probable. Sans doute les événements suivront-ils un troisième scénario, combinant les éléments des deux précédents" (2).

Tel est le point de vue officiel, exprimé par un des premiers personnages du régime, dans l'hebdomadaire qui passe pour l'organe officieux d'une fraction influente de la bureaucratie polonaise, peu après la signature de l'accord de la "table ronde". Point de vue dont le mérite est de mettre en évidence les craintes et les espoirs des représentants de la bu-

Un spectre hante la Pologne

Le régime du général Jaruzelski a déclenché ce processus, après avoir épuisé toutes les ressources de son mode de domination traditionnel et devant la menace potentielle d'une révolte sociale d'ampleur - dont les vagues de grèves du printemps et de l'été 1988 étaient le signe annonciateur. Il s'est décidé pour cela à passer une alliance avec une direction syndicale et politique - la direction Walesa - qui, bien qu'affaiblie et qui n'est pas en phase avec les aspirations de la classe ouvrière, symbolise encore la continuité du mouvement ouvrier de masse de la période de montée révolutionnaire de 1980-1981. II prend dès lors le risque de voir s'en-

192300 gouffrer dans la brèche, ainsi

ouverte, tout le potentiel de combativité et de radicalisme de la classe ouvrière polonaise. Et cela, alors qu'il ne dispose pas de marges de manœuvre économiques permettant d'acheter la paix sociale, et alors que seul l'octroi d'une aide économique massive par l'impérialisme peut lui permettre d'éviter de franchir "le seuil de ce que la société peut supporter". Parfaitement consciente qu'aujourd'hui, les directions impérialistes craignent par dessus tout de «devoir faire face, dans un délai indéterminé mais probable, à une situation de révolutions en chaîne, perturbant les marchés des matières premières, les échanges commerciaux et les alliances politiques régionales» (3) révolutions générées par la croissance de l'endettement des économies du Tiers-monde et de certains Etats ouvriers, la bureaucratie polonaise escompte une telle aide et se déclare prête en échange à entrouvrir le marché polonais aux capitaux impérialistes, tout en laissant espérer d'autres ouvertures à l'Est.

L'aide "fraternelle" américaine

Les premières réactions des dirigeants impérialistes semblent donner raison au pari du régime Jaruzelski. Ainsi, le président américain George Bush a-t-il annoncé, le 17 avril, un plan d'aide économique évalué à un milliard de dollars. Outre l'octroi à la Pologne du système de préférence généralisée, lui permettant d'exporter vers les EtatsUnis sans voir ses produits taxés aux frontières, et le soutien annoncé pour un rééchelonnement de la dette polonaise, ce plan doit tout particulièrement promouvoir les investissements privés américains en Pologne ; contribuer à l'échange des dettes polonaises contre des actifs permettant à des entreprises américaines de prendre des participations dans des sociétés polonaises ; et soutenir le secteur privé polonais

De même, après les déclarations pleines de promesses du ministre français des Relations extérieures, présent à Varsovie, les ministres des Affaires étrangères de la Communauté européenne (CEE), réunis le 24 avril à Luxembourg, ont décidé de hâter la conclusion d'un accord de commerce et de coopération avec la Pologne. Il n'en

1) L'Entente nationale des syndicats (OPZZ) a été mise en place par la bureaucratie polonaise à la sortie de l'état de guerre, pour occuper le terrain syndical. Durant ces derniers mois, face à la concurrence potentielle de Solidarité légalisée, son personnel dirigeant s'est radicalisé et a tenté d'occuper, non sans certains résultats, le terrain de l'action revendicative.

2) "La coalition des sages", entretien avec le Vice-premier ministre, Ireneusz Sekula, Polityka, numéro 15, du 15 avril 1989.

3) Selon les termes de l'expert financier international, Pierre-Yves Dugua, dans Libération, du 25 avril 1989.

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reste pas moins que les besoins du pays sont immenses : sa dette extérieure s'élève à près de 39 milliards de dollars et les remboursements représentent près de 400% de son excédent commercial annuel.

L'image-symbole du général Wojciech Jaruzelski, artisan de l'état de guerre, serrant la main de Lech Walesa, leader historique du syndicalisme indépendant, ne devrait pas occulter le fait que l'accord de la "table ronde" va bien au-delà du simple octroi de la légalisation de Solidarité. L'enjeu, c'est d'abord l'instauration d'un nouvel ordre économique, faisant la part belle au marché et à la privatisation de secteurs significatifs de l'économie, puis d'un nouvel ordre politique au travers duquel la bureaucratie tentera de réussir l'intégration des élites issues du mouvement social indépendant.

Le Vice-premier ministre déjà cité, est on ne peut plus clair à ce sujet : "Nous modifions la philosophie de l'activité de l'Etat. S'il ne doit pas être omnipuissant, s'il ne doit pas tout diriger, on ne peut exiger de lui qu'il 'donne'. Il faut en revanche exiger de lui qu'il crée les conditions permettant de satisfaire les besoins sociaux, grâce à l'action des mécanismes du marché, à la libre activité des entreprises, des collectivités locales, et des citoyens." (4)

Le "nouvel ordre économique"

En ce qui concerne les traits généraux du nouvel ordre économique, l'accord de la "table ronde" se limite à l'affirmation de quelques principes, déjà présents dans divers textes publiés dans le cadre de l'introduction de la "seconde étape" de la réforme économique. Leur fonction essentielle consiste donc à faire endosser ces choix par les oppositionnels. Ainsi : "les transformations conduisant au nouvel ordre économique concernent avant tout:

— le développement de l'autogestion et de la participation des travailleurs ;

— le développement libre de la structure de la propriété ;

— le développement des rapports marchands et de la concurrence ;

— la liquidation des survivances du système de gestion centralisée, et la limitation de la planification à la détermination de la politique économique de l'Etat, réalisée avec les outils économiques ;

PLAN Entreprise de construction

— une politique financière unifiée envers les entreprises ;

— la subordination des mécanismes de sélection des cadres dirigeants dans les entreprises aux critères de compétence professionnelle". (5)

Garanties aux investisseurs étrangers

Par ailleurs, certains développements détaillés vont au-delà de ce qui a déjà été mis en pratique. En particulier le document parle de la "vente au secteur privé des entreprises publiques ou de la majorité de leurs parts", de leur transformation en "sociétés anonymes ou coopératives ouvrières", de "l'émission et de la vente des actions", de "l'élimination des entreprises durablement déficitaires", de la "suppression du rationnement des marchandises et des directives ad ministratives concernant la formation des prix, des cours de devises et du taux d'escompte", de la "création, au plus tard au début 1991, d'une bourse". Tout cela dans le cadre de la mise en place "de garanties constitutionnelles de la permanence de la structure pluraliste de la propriété dans l'économie".

Il ne s'agit pas là, pour l'essentiel, de redonner confiance au secteur capitaliste intérieur - faible et ne disposant pas de capitaux permettant une modification substantielle et rapide de sa place dans la société — mais bien plus d'offrir des garanties à l'investissement étranger, marginal jusqu'aujourd'hui, mais appelé à jouer un rôle substantiel dans le cadre du "nouvel ordre économique" polonais. D'ailleurs la partie finale de l'accord, consacrée au dépassement de la barrière de l'endettement, le précise : "de la part des partenaires étrangers de la Pologne, nous attendons la compréhension et un soutien concret pour le tournant entrepris dans notre pays dans tous les domaines de la vie publique" et en particulier, "un intérêt plus grand des investisseurs occidentaux, en ce qui concerne le placement de leurs capitaux en Pologne" et "des opérations de la réduction de la dette, à l'aide de solutions financières non conventionnelles, y compris la dite 'écoconversion'", c'est-à-dire, la transformation des créances, en participations dans les entreprises polonaises.

Pour que les "investisseurs occidentaux" soient tout à fait rassurés, il est également stipulé que "le programme du

Bâtiment SARL

Fonds monétaire international (FMI) ou tout autre programme mis au point avec les institutions internationales et les créanciers, pourrait être le fondement de la normalisation des relations financières avec l'Occident" (6).

L'ouverture à l'économie du marché et aux investissements étrangers n'est pourtant pas, à proprement parler, une surprise. La faillite de la gestion centralisée de l'économie, aujourd'hui reconnue même par la bureaucratie, et dont témoigne la baisse continue du rendement du capital fixe dans l'industrie étatisée, a laissé depuis longtemps une place, aux marges de l'économie officielle, pour le développement d'un secteur privé dont la rentabilité est largement supérieure à celle du secteur étatique, et dans lequel les salaires sont également plus élevés.

Développement du secteur privé

Le secteur privé employait, en 1987 plus de 6% de la main-d'œuvre et produisait 17,2% du revenu national produit en dehors de l'agriculture (sa part était de 7,3% dans l'industrie et de 25,7% dans la construction). Entre 1980 et 1987, alors qu'on observait une tendance à une légère baisse de la main d'œuvre totale (toujours hors agriculture), celle employée dans le secteur privé s'était accrue de 78%. On observe le même phénomène en ce qui concerne la formation brute du capital fixe dans l'industrie. Dans le secteur nationalisé le capital fixe immobilisé s'est accru de 24%, entre 1980 et 1987, en revanche, dans le secteur privé, l'accroissement était de 58% (il ne représentait pourtant que 1,5% du capital fixe industriel total). Si, par conséquent, le secteur privé reste très marginal (en dehors de l'agriculture et de certains secteurs, tels le bâtiment ou le transport routier - 42% du parc des camions est aux mains du privé !) la tendance générale est manifeste (7).

De plus, en 1987 et au début 1988, on a assisté à une importante accélération du développement du secteur privé.

4) Polityka, numéro 15, du 15 avril 1989.

5) "Attitude concernant la politique sociale et économique et les réformes de système" adoptée à la "table ronde", Zycie Gospodarcze, numéro 16, du 16 avril 1989.

6) Il est par ailleurs précisé (ce qui est en contradiction avec au moins les premières versions des plans du FMI) qu'un tel programme "ne devrait pas conduire à une baisse de la consommation par tête, et même garantir son augmentation de 2% en moyenne annuelle."

7) Tous ces chiffres sont tirés de Rocznik Statystyczny 1988 publié par l'Office central des statistiques (GUS).

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LAN

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Nous ne disposons pas de données statistiques pour cette période, mais le phénomène est reconnu par tous. Pour ne citer qu'un exemple, alors que dans le petit département de Skierniewice, la préfecture avait autorisé la création de 75 sociétés anonymes depuis 1986, 60 d'entre elles furent créées en 1987 ! Certaines peuvent être considérées comme des entreprises moyennes, comme la société Flamal, qui emploi 1 500 travailleurs, ou l'entreprise à capital étranger Junopol qui, l'an dernier, avait entre autres réalisé une commande gouvernementale, pour 300 000 paires de chaussures (8).

De même, si la légalisation des offices privés du change, qui achètent et vendent les devises fortes au taux appelé précédemment "noir" (3 300 zlotys pour 1 dollar contre 600 au taux "officiel", début avril) date de cette année, le commerce en devises s'était largement développé les années précédentes, pour atteindre un chiffre d'affaires de 596 millions de dollars en 1987, équivalent à 3% (au taux "officiel") ou plus de 20% (au taux "noir"), du chiffre d'affaires (en zlotys) du commerce de détail la même année (9).

Une manœuvre risquée

La réforme économique du général Jaruzelski constitue, à bien des égards, un saut dans l'inconnu, et un risque certain pour le pouvoir bureaucratique. Néanmoins, elle s'appuie sur des tendances à l'œuvre dans l'économie polonaise depuis près d'une décennie. La bureaucratie polonaise a donc choisi de les accompagner, voire de les précéder, au lieu de tenter de s'y opposer par voie administrative, consciente qu'une telle opposition ne pouvait qu'être vouée à l'échec, la faillite de son système de gestion étant patente.

L'introduction des mécanismes marchands dans une économie gérée centralement, se heurte traditionnellement à la résistance de l'immense armée de petits bureaucrates intermédiaires dont les privilèges sont directement liées au modèle antérieur.

Pourtant dans ce domaine, la direction Jaruzelski bénéficie d'une situation plus favorable. Cette multitude de petits privilégiés a subi, en Pologne, l'assaut du mouvement de masse en 1980-1981. Elle en a été profondément déstructurée. La déliquescence du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, le Parti communiste), en témoigne. Le régime issu du coup de force de décembre 1981 n'a pas permis qu'elle se réorganise. L'exercice du pouvoir est devenu, davantage que dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés, l'apanage de fonctionnaires de l'appareil d'Etat, et le parti est passé au second plan. Si le général Jaruzelski s'est assuré le contrôle des instances centrales du parti, à la base, il a régulièrement privilégié les institutions étatiques. Seul l'appareil des syndicats, l'OPZZ, mis sur pieds à la suite de l'état de guerre, peut se permettre, aujourd'hui, d'exprimer sa différence. Mais son statut est précaire face à la concurrence que Solidarité ne manquera pas de lui faire. Ainsi, la faiblesse de la bureaucratie polonaise, son faible enracinement social, devient aujourd'hui, un atout pour sa propre direction.

L'accord sur la réforme du fonctionnement de l'Etat, auquel l'équipe du général Jaruzelski tenait par dessus tout, doit permettre à l'élite bureaucratique de préserver les leviers essentiels de son pouvoir, tout en offrant des garanties (qui sont autant de mécanismes d'intégration) à la direction Walesa. Tout d'abord, la Constitution est modifiée afin d'établir l'institution d'un pouvoir présidentiel fort. Elu pour six ans par les deux chambres réunies en Congrès, le président Jaruzelski (puisqu'il est acquis que le général inaugurera le poste) pourra gouverner par décrets, refuser de promulguer les lois votées par la Diète, dissoudre cette dernière, et décréter l'état d'exception. Il restera seul responsable de la politique extérieure et de la défense.

Le "rôle dirigeant du parti"

Cette institution complète donc utilement le "rôle dirigeant du parti", inscrit dans la Constitution, et peut constituer un dernier recours pour l'élite bureaucratique. Il ne s'agit pourtant pas d'un système présidentiel "à l'américaine". Le président doit rester en retrait de la politique quotidienne, et abandonner la gestion des affaires courantes au gouvernement et à la Diète.

C'est la Diète (et dans une moindre mesure le Sénat dont les pouvoirs sont des plus réduits, même si son mode d'élection est plus démocratique) qui doit servir de mécanisme d'intégration des élites oppositionnelles. Au sein de la Diète, la coalition gouvernementale s'est assurée une majorité de 65% de mandats, ce qui exclut à priori l'éventualité d'une insubordination de celle-ci dans les quatre ans à venir. Comme le dit le texte de l'accord, avec le plus parfait cynisme : "La liberté de l'élection de la Diète sera limitée par le partage des mandats, mis au point à la 'table ronde."»

Une passerelle institutionnelle

Le nouveau parlement n'en sera pas moins une passerelle institutionnelle avec les élus oppositionnels, permettant de les associer aux décisions, voire de leur confier certaines responsabilités Les deux parties ont d'ailleurs convenu, lors de la "table ronde", que les "indispensables réformes de l'Etat devront se faire par la voie évolutive, dans le respect de la raison d'Etat nationale". Cela concerne aussi bien les futures élections au sujet desquelles "les deux parties (...) s'engagent à maintenir leurs programmes électoraux et le contenu de leurs campagnes, dans les limites de l'accord signé à la 'table ronde". Ainsi, le cadre institutionnel de la collaboration entre les deux parties est fixé, et la direction Walesa a d'ores et déjà donné les preuves de sa volonté de s'y conformer, en dénonçant les mouvements de grèves apparus durant les négociations, ou en s'assurant leur contrôle afin de les arrêter au plus vite (10). Cependant la bonne volonté affirmée de la direction de Solidarité n'est pas en soi une garantie de succès de la transformation en cours. Si la légalisation de Solidarité ne s'est pas pour le moment accompagnée d'un regain d'activité autonome de la classe ouvrière, celle-ci n'est pas pour autant pacifiée. La direction Walesa elle-même aborde la nouvelle période dans une situation délicate. Durant les années de clandestinité, les différents appareils syndicaux se sont largement autonomisés par rapport à la base ouvrière.

Les structures syndicales dans les entreprises, réduites souvent à leur plus simple expression - voire même disparues - ne constituaient plus, après 1983-1984, une base matérielle indispensable pour les directions syndicales. Ces dernières tiraient l'essentiel de leurs ressources de l'aide fournie par les organisations syndicales occidentales, et pour une grande part par l'AFL-CIO (11). Elles allaient même jusqu'à utiliser ces ressources pour faire pression sur les militants de base, en les privant ou en leur offrant des ressources indispensables à leur activité. La dépendance des structures centrales du syndicat envers l'aide des bureaucraties syndicales occidentales avait produit, en retour, des phénomènes de bureaucratisation au

8) D'après Gazeta Przemyslowa, numéro 4, du 16 au 31 mars 1989.

9) D'après Rocznik Statystyczny 1988.

10) Voir Inprecor, numéro 283, du 6 mars 1989.

11) AFL-CIO, American Federation of Labour-Congress of Industrial Organisations : centrale syndicale américaine, proche du Parti démocrate.

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sein de Solidarité lui-même. La légalisation du syndicat modifie largement cette situation.

Les équipes syndicales des entreprises, pour peu qu'elles s'avèrent capables de reconstruire un syndicalisme de masse, pèseront à nouveau au sein de Solidarité. A ce titre, il est significatif qu'alors que dans les jours qui ont suivi la signature de l'accord, les dirigeants du groupe Walesa étaient essentiellement préoccupés par la future campagne électorale, et s'apprêtaient à faire acte de candidature, finalement non seulement Lech Walesa, mais également Wladyslaw Frasyniuk (dirigeant historique en Basse-Silésie) et Zbigniew Bujak (de Varsovie) aient renoncé à se présenter aux élections.

Une direction contestée

Bujak pour sa part n'a pas caché que sa décision était liée aux résistances de la base : "J'ai des problèmes au syndicat", a-t-il dit, "je ne cache pas que la table ronde, la participation aux élections, tout ça, dans ma région est très attaqué". (12) Les décisions de la direction Walesa ont été l'objet de très larges critiques parmi les militants de l'op position. La participation à la "table ronde" avait été dénoncée, entre autres, par l'Organisation solidarité combattante (OSW) ; le Parti socialiste polonais-Révolution démocratique (PPS-RD) ; les dirigeants historiques regroupés au sein du Groupe de travail de la Commission nationale de Solidarité ; nombre de structures régionales de coordination ; et une bonne partie de la presse clandestine.

De même, tandis que les responsables regroupés autour de Lech Walesa semblent s'orienter vers une campagne centrée autour de l'appel à la participation, à l'occasion des futures élections, de nombreuses organisations ont déjà lancé un appel au boycott de ce qu'ils considèrent comme une tentative de légitimer le pouvoir du général Jaru-

C'est notamment le cas du Comité régional de grève (RKS) de Solidarité de Basse-Silésie (la direction clandestine qui a assuré la continuité, et influence une bonne part des militants syndicaux de la région), de l'OSW et du PPS-RD ainsi que de l'ancien Vice-président de Solidarité, aujourd'hui à la tête du Groupe de travail, Andrezej Gwiazda. Les syndicalistes du Chantier naval "Lénine" de Gdansk ont eux aussi menacé d'appeler au boycott des élections, si la procédure de liquidation de leur entreprise n'était pas annulée. Une partie, sans doute minoritaire, mais non négligeable, de l'opposition polonaise se dresse contre le processus en cours.

Cette opposition peut escompter trouver un écho au sein de la population, et principalement dans la classe ouvrière. La situation matérielle de celle-ci continue en effet de se dégrader. L'inflation, en 1989, devrait dépasser les 100%, tandis que l'accord signé à la "table ronde" prévoit que l'indexation des salaires sera corrigée par le coefficient 0,8. Autrement dit, que l'échelle mobile ne compensera qu'à 80% la haus-

Pire encore, l'indexation devra être prise en charge par les entreprises, sans que le budget central n'y consacre aucune forme de subvention. Il est par ailleurs prévu que dans le cas d'entreprises en situation délicate, le coefficient de correction pourra être plus bas. (13) Il est prévu, en même temps, de limiter, voire de liquider, les fonds de redistribution (par exemple le fond pour le logement sera supprimé), c'est-à-dire de diminuer largement le salaire social. D'autre part, à partir de 1990, les subventions aux prix des biens alimentaires cord, comme pour marquer le coup, le prix du pain a été augmenté.

Retournement de l'opinion

Les récentes enquêtes effectuées par l'équipe de sociologues varsoviens, sous la direction de Wladyslaw Adamski, laissent entrevoir un début de retournement de l'opinion ouvrière en ce qui concerne la réforme économique marchande. Un des membres de cette équipe, Lena Kolarska-Bobinska explique qu'entre : "1984 et 1988, le groupe de spécialistes et de techniciens, de gens disposant d'un niveau d'études supérieur, qui se déclare favorable à l'introduction de l'ordre marchand s'est accru, en revanche, les ouvriers qualifiés commencent à retirer leur accord à un tel ordre". D'autre part, "la politique du plein emploi qui, précédemment, perdait des partisans, commence actuellement à les regagner" (14).

Un autre sociologue polonais, Wladyslaw Markiewicz, dans un article commentant les résultats de diverses recherches récentes sur la conscience des Polonais, note que : "dans la société polonaise de la fin des années 80, se généralise la conviction que dans les conditions de l'actuel système de gouvernement et de fonctionnement de l'administration étatique il ne sera pas possible de réaliser une réforme profonde de l'économie nationale et donc qu'il ne sera pas possible d'améliorer la condition matérielle ni la situation des travailleurs. La société n'arrive pas à croire en la capacité du pouvoir de résoudre des problèmes complexes tels la construction des logements, l'équilibre du marché, la protection de l'environnement etc., car les gouvernements successifs se sont avérés incapables de régler de nombreux problèmes simples. (...) D'une part la société accepte les principales valeurs de l'idéologie socialiste, de l'autre, elle re-

Une faillite évidente L'évidence de la faillite du système de gestion bureaucratique est le moteur de la radicalisation, particulièrement sensible dans la jeunesse. Elle a également des aspects contradictoires. Selon l'enquête "Polonais 88" déjà citée, "l'acceptation de la privatisation est beaucoup plus importante, dans les secteurs dont les besoins sociaux sont les KRYSKA

, a aient ta bo ami moins bien satisfaits (...) par

exemple (...), la construction des logements" (16). L'expérience de l'effondrement du modèle bureaucratique produit à la fois une conscience aiguë de la contradiction d'intérêts entre la bureaucratie et les travailleurs, et une "fausse conscience" quant aux voies permettant d'en sortir.

Cela rend plus difficiles les réactions envers les projets de réforme économique de la bureaucratie. Mais simultanément, comme le notent les auteurs de ce rapport, dès que les projets de la bureaucratie commencent à entrer en application, on assiste à des retournements spectaculaires dans la conscience. Tant que le plein emploi était assimilé à un slo-

12) Cité par Sylvie Kauffmann, Le Monde, du 25 avril 1989

13) Les négociateurs de Solidarité à la "table ronde" ont accepté cela (au nom de la nécessité de lutter contre l'inflation I) ce qui a donné aux dirigeants de l'OPZZ, l'occasion d'une surenchère d'autant plus démagogique, que leur attitude n'avait aucune influence sur les décisions prises, qui ont cependant été très mal vécues par bon nombre de militants de base de Solidarité.

14) Interview donné à Zycie Warszawy, du 15 décembre 1988, qui relate quelques résultats de la recherche initice Polonaise

15) "La conscience des Polonais", Wektory Gospodarki, numéro 1, janvier 1989.

16) Zycie Warszawy, du 15 décembre 1988.

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gan creux de la propagande bureaucratique, il était assez massivement rejeté, en particulier par la jeune génération. Mais la mise en liquidation de quelques entreprises a conduit à un renversement de tendance.

Cette situation entrave l'apparition d'une alternative à la politique menée par la bureaucratie avec le soutien de dirigeants de Solidarité et, semble-t-il, de dirigeants impérialistes. Pour le moment, l'opposition est centrée sur le rejet de ce qui est perçu comme une farce électorale, où la contradiction entre les aspirations démocratiques des masses et le "nouvel ordre politique" sont directement perceptibles. En l'absence d'un projet alternatif crédible à la réforme économique qui jouit du soutien de dirigeants de Solidarité, on ne peut s'attendre, dans l'immédiat, à un mouvement massif de rejet de la politique menée.

La "guérilla gréviste"

Mais la "guérilla gréviste" se poursuivra sans nul doute dans les entreprises, à l'instar de la situation qui prévaut depuis le début de l'année. La bureaucratie tentera, autant que possible, d'éviter dans l'immédiat des attaques frontales contre le niveau de vie de l'ensemble des travailleurs, afin de différencier les situations, de pouvoir opposer les quelques cas de réussites exemplaires de telle ou telle entreprise à la situation désastreuse des autres. La liquidation des entreprises — il est question de fermer à court terme au moins 15 houillères et plusieurs hauts fourneaux - sera sans doute accompagnée dans un premier temps, de mesures sociales de réinsertion des travailleurs concernés. Mais la situation restera encore longtemps explosive, tant il est vrai que — et nul ne le conteste - la réforme économique marchande s'accompagnera de privations pour le plus grand nombre. Et une telle situation est difficile à gérer, même pour un gouvernement passé maître dans l'art de la manipulation sociale. •

25 avril 1989

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