L'INTERVIEW suivante de Lech Walesa a été publiée par le quotidien italien Corriere della sera, du 20 avril 1989, à l'occasion de la visite du dirigeant de Solidarité en Italie.
C ORRIERE DELLA SERA :
Juste avant de venir en Italle, vous avez rencontré le général Jaruzelski, l'homme qui, en 1981, a mis Solidarité hors-la-lol. Qu'avez-vous éprouvé en lul serrant la main ?
LECH WALESA : Depuis que je suis devenu un homme politique - et je le suis devenu, contre mon gré — mes sentiments n'ont plus d'importance. Je peux vous dire de toute façon, que je suis allé à la rencontre avec Jaruzelski avec une idée tout à fait claire, avec la certitude que la Pologne a tourné une page, que l'époque de la lutte et de l'affrontement entre nous est terminée, et qu'une nouvelle période, sans doute encore plus difficile, s'ouvre. C'est l'ère du dialogue, pour construire l'avenir de notre société.
Nous savons que Solidarité a remporté une grande victoire politique, mais nous serions des irresponsables si nous nous contentions de célébrer cette victoire. Le chemin le plus difficile, aussi bien pour nous que pour le gouvernement, reste encore à parcourir et je ne suis pas sûr que j'ai bien fait de changer de méthode. C'est l'avenir qui dira si je me suis trompé.
• Le succès de la table ronde auralt-ll été possible sans le rôle de modération de l'Eglise ? Ce rôle sera-t-ll suffisant à garantir la continuation du processus de démocratisation ?
- Il faut se rappeler qu'il existe en Pologne, une symbiose parfaite, unique au monde, entre la société et l'Eglise catholique. C'est pourquoi les rapports entre Solidarité et l'épiscopat deviennent plus étroits aux moments difficiles, mais le mouvement syndical maintient son autonomie. Nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, ni trop liés à l'Eglise, ni imperméables à ses conseils. Nous sommes tout simplement quelque chose de différent. Mais nous savons que sans son aide, nous n'aurions pas réussi à lutter et à résister pendant tant d'années La société polonaise tout entière aurait peut-être cédé, si la parole du pape et de ses évêques ne l'avait pas guidée. La table ronde — je peux vous l'assurer — ressemblait à certains moments à un véritable ring ; l'Eglise a joué le rôle d'arbitre, un arbitre qui s'est avéré capable d'assurer la victoire des deux parties en litige.
• Croyez-vous que la grande réforme politique esquissée ces der niers jours à Varsovle est encore ré versible?
— Voilà justement notre préoccupation. Mais je dois vous dire immédiatement, que la réponse dépend aussi bien de nous, les Polonais, que de vous, les Occidentaux. Nous ne pouvons pas essuyer un échec, nous ne pouvons pas trahir l'esprit et la lettre du pacte social que nous avons signé. Ce serait une catastrophe, mais pour l'instant je n'en vois pas les prémices. C'est vous, les grandes démocraties occidentales, qui devez comprendre qu'en Pologne, on a créé une occasion historique unique.
Je m'efforcerai de l'expliquer aux dirigeants politiques et syndicaux italiens : il ne s'agit pas de nous garantir la victoire finale, parce qu'elle nous appartient de toute façon. Il s'agit de raccourcir le chemin à parcourir, de diminuer le nombre des obstacles, de gérer sans traumatisme la phase de transition d'un système qui admet sa faillite, à une Pologne plus libre, plus juste, et plus proche de l'Europe. C'est pour atteindre ce but que nous avons besoin d'une aide, une aide en même temps économique et politique, et également de conseils sur la façon de faire fonctionner une démocratie.
• Croyez-vous que le tournant polonals auralt eu lleu même sans Gorbatchev et le gorbatchévisme ? SI vous alllez à Moscou pour rencontrer le chef du Kremiln, que lul diriez-vous ?
- C'est difficile de répondre à cette question parce tout notre bloc a besoin de se réformer d'urgence et il n'est pas toujours clair si Gorbatchev est le produit de cette urgence ou vice-versa. On peut dire avec certitude que si en Union soviétique, les conservateurs et les bureaucrates avaient encore le dessus, la
lutte en Pologne aurait été encore plus dure. Mais, comme je vous l'ai dit, l'issue finale est historiquement inéluctable et elle n'est pas, et n'a d'ailleurs jamais été en discussion. Qu'est-ce que je dirais à Gorbatchev ? Je lui dirai ce que Jaruzelski m'a dit, c'est-à-dire que les hommes doivent, tôt ou tard, se rencontrer et s'entendre. Je lui dirais également qu'il est arrivé en retard, et que s'il avait été au pouvoir à la place de Brejnev, en 1980-1981, les choses se seraient fort probablement passées autrement.
• Le pacte social Imposera des sacrifices économiques à la population. Croyez-vous que les Polonais sont disposés à les supporter sans protester?
- Il faudra sans aucun doute faire des sacrifices. La société peut les affronter de deux façons : soit en estimant que le système n'est pas réformable, et en misant donc sur la révolution ; soit en pensant, comme moi, qu'il y a une possibilité d'évolution sans révolution, et en acceptant, par conséquent, de payer le prix des réformes. Ce sera difficile de convaincre les gens, de surmonter l'apathie et de retrouver l'enthousiasme. Mais si vous nous aidez, si nous sommes ensemble et nous donnons ensemble les garanties nécessaires, alors je suis sûr que nous pourrons réussir.
• Comment jugez-vous le comportement de Miodowicz et des syndicats officieis ? Est-ce qu'il y a un grave danger que les groupes les plus conservateurs du parti entravent l'application des accords ?
- Je ne crois pas que le danger soit réel. Il existe, dans le parti, un courant qui mise sur la démagogie et quelque chose de semblable existe aussi à l'intérieur de Solidarité. Mais la démagogie ne saurait aller très loin, chez nous, aussi bien que chez vous. Il faut plutôt agir de façon à ce que les ennemis de la réforme n'aient pas raison, au bout du compte, et que notre échec n'annule pas les espoirs d'évolution, en ne laissant que l'alternative révolutionnaire.
• Quelles sont les conquêtes démocratiques que vous n'avez pas obtenues a la table ronde et pour lesquelles vous avez l'Intention de continuer à lutter ?
- Il y en a beaucoup, pratiquement dans chaque secteur de la vie sociale. C'était inévitable du fait que nous n'avons fait qu'un premier pas. Notre objectif est une Pologne vraiment libre et démocratique, comme l'Italie. Cela a été toujours notre rêve, hier dans la clandestinité, et aujourd'hui dans notre nouveau rôle. La différence est, qu'aujourd'hui, le rêve est devenu concret, il est devenu
20 avril 1989