Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Immobilisme et orthodoxie

· Inprecor n° 287, 1er mai 1989 · p. 8-9 · 1 636 mots

URSS et Russie Europe de l'Est Pologne

LA TCHECOSLOVAQUIE devra attendre encore un bon moment avant de voir se lever l'aube d'une nouvelle époque. Contre tous les espoirs, la réunion d'avril du Comité central (CC) du mettre à la retraite le chef de l'Etat Gustave Husak, pourtant malade, et aucun des changements de personnel qui avaient été anticipés ne s'est produit. Le rapport du secrétaire du comme un parfait exemple d'immobilisme et d'orthodoxie

TCHECOSLOVAQUIE

Immobilisme

et orthodoxie

Parti communiste (PCT) qui dirige le pays, n'a pas réussi à parti, Milos Jakes, a été décrit par la presse occidentale brejnévienne. Colin MEADE

M AIS IL EXISTE cependant

des différences fondamentales entre la situation en Union soviétique avant l'arrivée de Mikhail Gorbatchev et celle qui règne en Tchécoslovaquie. Les brejnéviens tchécoslovaques luttent pied à pied pour garder leur pouvoir. Alors que des personnages de la vieille garde, tels que Andrei Gromyko, ont aidé Gorbatchev à accéder au pouvoir, en revanche, l'an dernier, Lubomir Strougal qui a tenté de se présenter comme le futur Gorbatchev tchécoslovaque, a été envoyé aux oubliettes par ses opposants brejnéviens, à coups d'accusation de corruption.

Jakes utilise le vocabulaire de la "nouvelle façon de penser", mais poursuit une politique qui s'oppose aux réformes. En prenant la parole à Moscou, le 8 avril dernier, il a promis une démocratisation en Tchécoslovaquie et l'application de la perestroïka. Mais en même temps, il a profité de l'occasion pour fustiger les "éléments qui abusent de la perestroïka pour des activités anti-socialistes". Il a réaffirmé, par ailleurs, sa conviction que l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, en août 1968, était bel et bien une "aide internationaliste".

Dubcek dans le collimateur

Jakes est persuadé que les leçons de la période de 1968-69, les "années de crise" en Tchécoslovaquie, sont également valables pour l'avenir des réformes soviétiques. Sa ligne anti-perestroïka et anti-glasnost s'exprime par conséquent, attaques constantes, dans la presse, contre le Printemps de Prague, (largement considéré comme un précurseur de la perestroïka) et contre son dirigeant Alexandre Dubcek, récemment décrit dans le quotidien du parti, Rude Pravo, comme un agent des puissances étrangères, qui, en proie à la mégalomanie "a conduit notre parti et notre pays au bord de la catastrophe".

En outre, au moment où des expériences de formes limitées de pluralisme ont lieu dans les pays voisins, en Pologne, en Hongrie, aussi bien qu'en Union soviétique elle-même, la direction pragoise s'est embarquée dans l'élaboration d'une nouvelle constitution qui, de pair avec quelques gestes en direction de la nouvelle façon de penser, réaffirme le principe du "rôle dirigeant du parti" Parallèlement, tout dialogue avec des forces non-parti a été saboté par la répression exercée contre tout effort d'organisation indépendante.

"Hooliganisme"

Après une semaine de manifestations spontanées en janvier dernier, à la mémoire de l'étudiant Jan Palach, qui est mort en s'immolant par le feu en 1969, pour protester contre l'invasion soviétique, un grand nombre de personnes a été emprisonné ou s'est vu condamné sous l'allégation de "hooliganisme" et "d'incitation à la rébellion". Parmi elles se trouve le célèbre auteur dramatique, Vaclav Havel, l'un des principaux animateurs de la Charte 77, qui a été condamné à 9 mois de prison. Citons également les cas de Ivan Jirous et Jiri Tichy, condamnés respectivement à 7 et 6 mois de prison, le 9 mars dernier, pour "incitation à la rébellion" (ils avaient fait circuler une pétition critiquant la politique du régime "communiste" bureaucratique), et de Hana Marvanova et Tomas Dvorak, membres de l'Association indépendante pour la paix, qui ont été condamnés avec sursis, le 17 mars, sous des accusations similaires, à cause de leur rôle dans la ma-

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nifestation non officielle de 10 000 personnes, qui a marqué le 20e anniversaire de l'entrée des troupes du pacte de Var-

Le quotidien du parti polonais Trybuna Ludu a reproduit une protestation de l'union des écrivains polonais contre l'emprisonnement de Havel, et une manifestation non officielle sur le même thème a été autorisée à se tenir à Budapest. Des personnages clés des directions polonaise et hongroise ont exprimé leurs sur la politique poursuivie à Prague ces derniers mois. Le Premier ministre polonais, Rakovski a notamment assisté, à Varsod'une pièce de Havel.

L'axe Prague-Berlin-Bucarest

De l'autre côté, la presse d'Allemagne de l'Est continue à soutenir la répression en Tchécoslovaquie et pousse à la mise en place d'un axe Prague-Berlin-Bucarest contre la perestroïka. Havel a été dépeint par Neues Deutschland, quotidien du parti, comme un provocateur. Les autorités tchécoslovaques se sont senties libres de censurer ou de stopper la vente des publications soviétiques lorsqu'elles touchaient au thème du Printemps de Prague. Il est clair que Jakes s'est trouvé un ami en la personne d'lgor Ligatchev, leader des secteurs néo-brejnéviens du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS). Dernièrement, Ligatchev présentait la Tchécoslovaquie comme le modèle à suivre pour la réforme de l'agriculture soviétique.

L'argument le plus solide de la direction pragoise, contre le changement, est celui du niveau de vie de la classe ouvrière tchécoslovaque qui reste relativement élevé, comparé à ce qui existe dans les pays environnants. Jakes et compagnie peuvent montrer du doigt les exemples terribles de la Pologne et de la Hongrie, où la pauvreté s'accroît, de même que la dette extérieure, ce qui renforce la perspective de futures attaques contre le salaire individuel et social. Mais l'avantage de la Tchécoslovaquie est tout relatif. En termes absolus, le niveau de vie reste bas et stagnant. La croissance est beaucoup plus faible que prévue. Alors que le plan quinquennal, en cours, tablait sur une croissance annuelle du Produit national brut (PNB) de 3,4%, elle ne fut que 2% en 1987. Les résultats les plus médiocres sont enregistrés dans les industries légères, le textile, l'automobile, ce qui ne manque pas de se répercuter sur les biens de consommation disponibles sur le marché. Quant à la qualité des produits, seuls 35% de la production se voient attribuer un label de "haute qualité technique".

De plus, la mauvaise qualité de la production industrielle signifie que les de biens manufacturés sont principalement destinées aux autres pays dits "socialistes". Mais même la plupart de ces pays essayent, aujourd'hui, de relever le niveau technologique de leur propre industrie et sont de moins en moins prêts à accepter, uniquement pour des raisons politiques, des marchandises de mauvaise qualité

Par ailleurs, le parc industriel vieillit. Les investissements vont en priorité aux nouveaux projets et ne sont destinés qu'en petite partie à l'entretien des infrastructures existantes. En 1987, sur 164 millions de couronnes consacrés aux investissements, 125 millions allèrent aux nouveaux projets, dont 38 millions étaient destinés à la construction de nouvelles centrales nucléaires.

Une réforme de l'entreprise a été introduite en 1987, suivie, en 1988, d'un nouveau code du Travail destiné à "renforcer la discipline". Mais tout cela n'a eu qu'un effet à peine visible, ce à quoi il fallait s'attendre, étant donné que le problème fondamental est le manque total de tout engagement ou intérêt de la part de la population laborieuse dans le processus de planification.

Associations indépendantes

L'autre grande différence avec la situation en Union soviétique au milieu des années 80 est, bien sûr, le ferment contestataire qui se développe en Union soviétique et dans les pays entourant la Tchécoslovaquie, et son impact sur ce pays lui-même. Au cours des quelques dernières années, toute une série de nouveaux groupes indépendants ont émergé, tels que l'Association indépendante pour la paix, le Club John Lennon, et les Enfants de Bohême, qui sont surtout composés de jeunes qui n'ont aucun souvenir direct de 1968. La jeunesse forme le gros de ceux qui ont manifesté en août et en octobre derniers, et qui ont défié les assauts brutaux de la police, chaque jour pendant une semaine au mois de janvier.

En mars 1988, les croyants, en particulier les catholiques, ont organisé une procession massive pour exiger la liberté religieuse, en même temps qu'une pé tition pour la restauration des droits religieux était signée par 500 000 personnes. A la même époque, les cercles d'opposition créés de longue date se sont enhardis et ont commencé à discuter, quasi ouvertement, de comment et par qui remplacer le système actuel (voir Inprecor numéros 258 du 1er février 1988 et 283 du 6 mars 1989). La protestation, contre le procès de Havel, de plus de

1 000 personnalités culturelles connues, a été un événement particulièrement significatif dans le contexte tchécoslovaque, où le parti a imposé des procédures très strictes de contrôle sur tous les postes impliquant influence ou contact avec la population. On a également rapporté que quelques sections de l'organisation officielle Union socialiste de la jeunesse, ont exprimé leur mécontentement lors de la répression contre les manifestations de janvier.

Jakes n'est qu'une figure de transition. Mais qui le remplacera et quelle politique sera adoptée ? On a vu des indices répétés de doute et de dissension, dans les cercles dirigeants, sur la répression et sur l'absence de politique économique.

Transition

Le 20 février, par exemple, le Premier ministre, Ladislav Adamec et un autre membre du présidium du Comité central,

Josef Lenart, ont proposé le dialogue aux critiques, tandis que, le même jour,

Jakes défendait l'action résolue de ses forces de police. Il existe un important fossé des générations dans le parti et la baisse du nombre de représentants de nationalité slovaque peut également de venir une source de tensions, comme ce fut le cas au milieu des années 60.

Mais cependant, tous les commentaires sur les luttes à l'intérieur du parti, restent hautement spéculatifs. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que la situation est très explosive et que les débats qui se déroulent, dans l'opposition, sur l'avenir de ce petit pays au cœur de l'Europe, ne resteront pas éternellement confinés à des cercles restreints.

13 avril 1989

Envoyez des messages de solidarité à Vaclav Havel, en prison :

Vaclav Havel (5.10.1936)

PS5-E1c

140 57 Praha 4

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