L'ARTICLE qui suit est un large résumé d'un entretien effectué par le sinologue anglais Gregor Benton, avec Wang Fanxi, le vétéran des trotskystes chinois qui vit aujourd'hui en Grande Bretagne. Wang FANXI
T ROIS RAISONS principales ex-
pliquent la crise actuelle en Chine, aucune d'entre elles ne peut être analysée comme reflétant une aspiration au capitalisme.
La première est la grande vague de corruption qui a submergé la Chine depuis que Deng a lancé ses réformes, et le fardeau écrasant que chaque Chinois doit porter au fur à mesure que cette corruption s'étend et que la réforme chancelle. A la fin des années 70, lorsqu'il a pris le pouvoir à la chute de la "bande des quatre" (1) maoiste, Deng avait l'intention de créer une classe d'hommes d'affaires prospères. En laissant certains "s'enrichir", il espérait que cela donnerait l'impulsion à l'esprit de la libre entreprise comme moyen d'accumuler de la richesse.
Spéculateurs et parasites
Mais en réalité, il a créé une classe de spéculateurs et de parasites qui se sont enrichis, non pas grâce à des affaires "honnêtes", mais en créant une "hégémonie sur le marché" à travers la manipulation des règlements imposés par le Parti communiste chinois. La Chine possède aujourd'hui une économie qui est à mi-chemin entre le contrôle étatique et le marché. Deux types de prix sont en vigueur : les prix fixés par l'Etat, qui sont bas ; et les prix élevés du marché. Les mercantis du Parti et du gouvernement profitent de cette différence pour acheter des denrées à prix réduits dans le secteur étatique afin de les revendre au marché, au prix tort.
Tous les membres du Parti ne sont certes pas impliqués dans cette fraude, et tous les fonctionnaires gouvernementaux n'ont pas l'opportunité de détourner le système à leur avantage : ce sont les plus proches parents des principaux dirigeants chinois, comme les fils de Deng Xiaoping et de Zhao Ziyang, qui héritent du pouvoir et de la richesse, comme c'était le cas dans la Chine impériale. C'est pour cette raison que beaucoup de membres du Parti et de fonctionnaires, sous la pression de la base, soutiennent les protestations contre le népotisme, la corruption, la subornation et le détournement des fonds publics.
Contre "l'occidentalisation"
D'après une récente étude, avant que n'éclate le mouvement des étudiants, 42% des Chinois considéraient déjà que la corruption était le problème numéro un de la société chinoise contemporaine. Aujourd'hui, cette opinion est sans doute partagée par la majorité écrasante de la population. La colère et l'indignation populaires sont au comble. Certains éminents intellectuels pensent que pour résoudre le problème de la corruption, il faudrait abolir ce système de prix à deux vitesses, et introduire sans aucune limite le capitalisme en Chine, de manière à couper l'herbe sous la fraude. Mais aucun signe ne montre que la majorité des jeunes protestataires a perdu la foi dans l'avenir socialiste. Au contraire, pour beaucoup de jeunes dissidents, capitalisme et "occidentalisation complète" ne sont pas une issue, mais la cause même de la cupidité et de l'immoralité ambiante. C'est pour cette raison qu'ils étaient si enthousiastes à l'égard de Gorbatchev qui semblait représenter pour eux la possibilité d'une réforme et d'un renouveau au sein du socialisme (mais pour ce dernier, les étudiants ne sont que des "têtes brûlées").
La seconde raison essentielle de ce mouvement est la soif de démocratie, qui est surtout répandue auprès des étudiants et des intellectuels. Mais certains aspects de la lutte pour la démocratie — en particulier les revendications de liberté d'expression, de presse, de réunion, et de grève - étaient également appropriées pour un mouvement plus large, et directement liées aux problèmes de la corruption et des privilèges.
1) La "bande des quatre", nom donné au groupe de dirigeants (dont la veuve de Mao) qui ont soutenu Mao dans le lancement de la révolution culturelle contre les autres fractions du parti. lis tiendront le pouvoir après la chute de Lin Biao. Mais après 5 ans de prolongation des campagnes politiques de la révolution culturelle, ils seront affaiblis par les émeutes du 5 avril 1976, lors des cérémonies pour la mort de Zhou Enlai qui se transformeront en dénonciation du maoisme. Ils seront arrêtés en septembre 1976 pour être jugés et condamnés en 1980/1981.
En troisième lieu, se situe le ressentiment populaire face à l'indifférence manifeste et croissante du pouvoir sur les question de souveraineté nationale. En lançant ses réformes, Deng a déclaré qu'en ouvrant ses portes aux pays impérialistes, la Chine pourrait apprendre de nouvelles méthodes de direction et de production, et qu'elle pourrait attirer les fonds dont elle a grandement besoin pour financer la construction et la modernisation de l'industrie chinoise. Les dirigeants chinois considèrent que cette porte ouverte est pour eux une opportunité de s'enrichir et d'agir comme des compradors modernes pour le compte des impérialistes, et surtout des Japonais, qui sont passés maîtres dans l'art de corrompre les gouvernements.
Il y a 70 ans, le 4 mai 1919, un mouvement radical d'étudiants s'était levé pour protester contre les prétentions japonaises sur la province de Shandong. Aujourd'hui, beaucoup de Chinois ont l'impression que leurs dirigeants se préparent à lâcher des pans entiers du pays, spécialement à Hainan (une province insulaire proche de Taïwan), qui ont été cédés au Japon pour les 80 ans à venir. "Quelle perte de souveraineté !", s'exclamaient des étudiants au reporter du journal britannique The Guardian, "alors que l'on faisait tant de tapage pour
la moindre parcelle du territoire national le long de nos frontières". Le mépris patriotique envers ce qui largement perçu comme une "subordination servile" face au Japon et à l'Occident figure au second point de la plate-forme du soulèvement.
Il est clair aujourd'hui que les réformes de Deng ont échoué. Le gouverne ment a déjà donné un coup de frein dans l'espoir — probablement vain — d'arrêter l'inflation qui est alentour de 30%. Les paysans qui ne peuvent acheter les engrais et les fourrages aux prix actuels, produisent alors moins de céréales et abattent leurs porcs. 80 millions de Chinois souffrent d'une sévère pénurie alimentaire et 20 millions sont menacés de famine. Les 50 millions de personnes qui ont été arrachées à l'agriculture par la croissance initiale rapide de la productivité rurale constituent, maintenant, une nouvelle "classe instable" qui essaye de dénicher un emploi en ville, dans des secteurs comme la construction, les transports ou le sanitaire, emplois que les travailleurs urbains ne veulent plus s'abaisser à faire. Mais aujourd'hui, avec le coup de frein donné à la réforme par Deng, ces paysans déclassés sont renvoyés dans les campagnes, où ils auront du mal à s'en sortir. La Chine sous Mao avait aussi connu la famine, mais à l'époque, le fossé entre la grande majorité de la population et la poignée de privilégiés était beaucoup moins visible qu'actuellement.
Pas de Gorbatchev
Chinois
Rien ne prouve que Zhao Ziyang aurait pu donner une direction nouvelle à la société et à l'économie chinoise. Zhao, dont le népotisme est bien connu, n'est nullement perçu comme un Gorbatchev Chinois, charismatique et compétent. Il avait été critiqué même au Bureau politique pour les malversations de sa proche famille. Il a également été l'un des artisans de ces réformes qui ont pris maintenant une tournure amère.
Les politiques de Zhao et Deng ont été populaires pendant un certain temps. Le revenu national chinois a doublé durant la décade des réformes. La population a pu bénéficier de plus de liberté individuelle qu'auparavant. Mais le problème de Deng et Zhao était à l'op posé de celui auquel avait dû faire face Mao. Celui-ci a créé une Chine qui était pauvre, mais où régnait un certain égalitarisme (à l'exception des sommets de la bureaucratie qui vivaient dans un luxe fabuleux). Deng et Zhao, en revanche, ont créé une Chine moins pauvre, un peu plus libre, mais outrageusement inégale. Ces deux stratégies ont provoqué des tensions dans le pays qui pourront être contenues pendant quelque temps, mais qui finiront par exploser en de nouvelles révolutions.
26 mal 1989