Inprecor 1974–2004

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MEXIQUE

Août 1968 : La lutte des étudiants

· Inprecor n° 29, 25 mai 1978 · p. 13-16 · 2 763 mots

Mexique Syndicalisme

La grève étudiante d'août 1968 et sa répression sanglante par le gouvernement mexicain ont peut-etre été quelque peu oubliées en Europe, même par les révolutionnaires, aujourd'hui. Nous avons choisi de publier un compte-rendu, inédit en français, paru en septembre 1968 dans World Outlook (Perspective mondiale), bebdomadaire international de nos camarades du Socialist Workers's Party (SWP) des Etats-

9 septembre : il y a maintenant un mois et demi que la lutte des étudiants en grève a commencé à Mexico et le gouvernement fédéral n'a pas encore réussi à faire reculer le Conseil national de grève qui est à la tête du mouvement. Plus de 200000 étudiants de l'Université nationale autonome de Mexico (UNAM), de l'Institut polytechnique national, de l'Ecole nationale d'agriculture (Chapingo) et de douzaines d'écoles à des niveaux moindres sont toujours dans l'action.

Les conséquences de la lutte des étudiants sur le plan national ont déjà pris des proportions historiques.

Mexique

Août 1968 :

Les étudiants se sont retrouvés brutalement immergés dans une lutte populaire, une lutte populaire démocratique avec des caractéristiques révolutionnaires. Le Président Dias Ordaz, dans son quatrième rapport au Parlement a montré, à sa manière, qu'il en était conscient. Il a consacré plus d'une heure à traiter des problèmes soulevés par les étudiants. Cela démontre qu'ils ont secoué de la tête aux pieds la «paix bourgeoise» du pays.

Le mouvement étudiant fut gravement atteint le 26 juillet par une brutale offensive de la répression pocière. Il a assumé depuis le début une ligne politique de nature clairement définie différant en cela de la lutte de 1966 qui avait des buts purement «internes» : la «réforme» des lois et règlements universitaires. La défaite du mouvement de 1966 a conduit un grand nombre d'étudiants à conclure qu'une véritable réforme était impossible aussi longtemps que la société dans son ensemble continuerait à souffrir du chaos capitaliste.

La lutte actuelle a commencé là où s'était arrêtée celle de 1966, mais elle a rapidement progressé pour atteindre un niveau bien plus élevé. Pratiquement tous les étudiants de l'Université du district fédéral et d'autres régions y prennent

La lutte des étudiants

part et ont repris à leur compte les mots d'ordre avancés auparavant Ils luttent pour six revendications : - Libération de tous les prisonniers politiques. - Abrogation de la loi qui instaure le crime de « dissolution sociale ». - Révocation des principaux responsables de la police du district fédéral. - Dissolution du corps répressif des grenadiers. - Paiement d'indemnités aux familles des personnes tuées lors de la répression du 26 juillet et des autres offensives menées par la police. - Dénonciation de la responsabilité des fonctionnaires impliqués dans la répression. DEFENSE DES PRISONNIERS POLITIQUES

Depuis dix ans, des groupes d'avant-garde s'étaient battus sur les deux premières revendications. Depuis 1959, année qui a vu briser par l'armée la grève des chemins de fer et emprisonner ses principaux dirigeants, la gauche a dû nager

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contre-courant. Les prisonniers politiques qui ont rempli les prisons depuis 1959, surtout après l'entrée en fonction de Dias Ordaz en 1964, ne symbolisaient pas seulement la lourde défaite infligée à la classe ouvrière mexicaine, mais aussi l'incapacité du mouvement révolutionnaire d'arrêter à lui seul la répression qui pesait constamment sur lui. Pendant dix ans, la défense des prisonniers politiques a dû être menée sans le soutien des masses.

La défaite des travailleurs du chemin de fer a coincidé avec un tournant dans la situation économique qui a apporté à certains secteurs de la population une amélioration relative du niveau de vie, en particulier dans les villes. Etant donné le faible niveau politique de la classe ouvrière, cela a eu pour effet de la combativité. Pendant dix ans, aucun président mexicain n'a été soumis à une pression suffisante pour l'amener à se préoccuper du problème des prisonniers politiques entassés dans les prisons du pays. Ce n'est qu'occasionnellement, en passant, qu'un président se vantait de ce que le Mexique n'avait pas de prisonniers politiques, «seulement des droits communs».

Cette période est maintenant révolue. Depuis son tout début, la lutte des étudiants de 1968 a considéré comme sa tâche principale le lancement d'une gigantesque campagne pour la libération des centaines de prisonniers politiques. Ce fut donc un impressionnant succès qui fut enregistré le 27 août lorsqu'environ 500000 étudiants, travailleurs gens parmi les plus pauvres défilèrent à travers le centre de la ville et se rassemblèrent au Zocalo; jamais auparavant, la ville n'avait connu une telle manifestation.

Des milliers de portraits de Demetrio Vallejo (un des dirigeants de la grève des cheminots qui est en prison depuis plus de 9 ans et fait actuellement une grève de la faim) donnait son aspect concret à l'axe central de la lutte : Libérez les prisonniers politiques!

Plus tard, au cours d'un meeting, les orateurs donnèrent une liste de 86 prisonniers politiques toujours détenus à la prison de Lecumberri et en mentionnèrent d'autres dans les prisons fédérales. Ce fut un grand moment pour les petits groupes révolutionnaires que de voir que leur combat portait un fruit aussi magnifique. LES BRIGADES POLITIQUES

Mais ce n'est pas tout. D'autres vieux slogans des petits groupes « sectaires », comme les appellent les réformistes et les opportunistes de tout poil, y compris le Parti communiste mexicain, furent repris. Parmi ces mots d'ordre il y avait «Organisation de brigades po litiques» et «Unité des travailleurs et des étudiants». Les brigades politiques qui sont apparues au cours de la lutte sont une expression vivante des liens entre les étudiants et le peuple, en particulier les travailleurs.

Les brigades politiques composées d'entre 5 à 30 membres, selon les circonstances, ont parcouru tous les faubourgs de la ville pour populariser la signification réelle de la lutte des étudiants et ont distribué des centaines de milliers, peut-être même des millions de tracts ronéotés. Grâce à cette activité, le mouvement étudiant a pu contrecarrer les mensonges de presse bourgeoise et faire pencher la balance de l'opinion publique en faveur de son combat.

Celui-ci a vraisemblablement un impact considérable sur les cercles étudiants. Les étudiants eux-mêmes le reconnaissent. Dans sa réponse au national de grève déclare : « Les évé sements de juillet... nous en ont appris davantage que tout ce qu'on aurait pu nous enseigner en classe. »

Les étudiants se sont retrouvés brutalement immergés dans une lutte populaire, une lutte populaire démocratique avec des caractéristiques révolutionnaires. Tous les problèmes de stratégie politique qui apparaissent dans une lutte populaire furent posés avec une réelle urgence. L'atmosphère de dogmatisme, de simplifications, fut laissée loin en arrière. Les cadres dirigeants devaient confronter à la pratique leur • capacité, non à discuter dans

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l'abstrait mais à résoudre les problèmes concrets qui se posent au mouvement de masse.

Il n'est pas exagéré de dire que les sectes ultra-gauches, comme celle des partisans de Posadas, certains maoïstes et même des fidélistes sortirent très affaiblies de cette épreuve cruciale, quand elles ont réussi à y survivre. Le Parti communiste mexicain a reçu un coup dévastateur. Il aurait pu s'attendre à progresser dans une telle situation où des mil-

Get des milliers d'étudiants s'éveillent à la vie politique, sa politique suiviste par rapport à la bourgeoisie progressiste a sapé son image de marque dans les universités surtout parmi les enseignants. LA LUTTE DU PC MEXICAIN POUR SA LEGALISATION

Le PC mexicain a essayé de transformer la lutte des étudiants en une lutte pour la « démocratisation» du pays, entendant par là l'obtention de sa reconnaissance comme parti d'opposition légal, comme une sorte de PPS de gauche (Parti populaire socialiste, dirigé par Vicente Lombardo Toledano, un partisan de Dias Ordaz). Dans

4e rapport le Président a répondu en faisant allusion implicitement à un changement de l'attitude traditionnelle du gouvernement envers le PC mexicain. Il dit que toute opposition «illégale» était «subversive» et que «la révolution (le gouvernement) pourrait ouvrir la possibilité d'une opposition légale ».

Comme toujours, les staliniens voient tout mouvement populaire comme un moyen pour renforcer leur position, sans se soucier beaucoup du destin du mouvement lui-même. Cette attitude est apparue de façon aveuglante dans la situation présente. UNITE D'ACTION ETUDIANTS-TRAVAILLEURS

Le mouvement étudiant a balayé le cadre réformiste dans lequel agissait le PC. C'est pourquoi les dirigeants communistes vont faire tout ce qu'ils pourront pour mater ce mouvement et bloquer la formation d'une véritable organisation nationale d'étudiants et de jeunes, beaucoup plus représentative que la Jeunesse communiste et que le Centre national des étudiants démocrates. Il sont surtout dominés par la peur d'être concurrencés sur leur gauche. Mais il ne leur sera pas facile de réussir à bloquer un tel développement.

Si nous laissons de côté la réponse de la bourgeoisie à la situation, laquelle peut varier d'une franche répression, y compris l'installation de troupes sur le campus, à de considérables concessions, comme la libération des prisonniers politiques, de nouveaux facteurs doivent être maintenant pris en considération pour prévoir l'avenir probable du mouvement actuel.

Des « brigades politiques» dans lesquelles des centaines d'étudiants ont appris un type d'action complètement différent de celles dont sont coutumières les organisations bureaucratisées, en particulier le PC mexicain ont été constituées. Ces brigades constituent l'épine dorsale du mouvement qui commence à nouer des contacts sous une forme organisée avec des secteurs-clé de la classe ouvrière, tels que les travailleurs du pétrole, de l'électricité et des chemins de fer.

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PRECEDENTS ARTICLES

PARUS

SUR LE MEXIQUE :

1) Revue Quatrième Internales au Mexiet no spécial Amérique lacine (iuin 1970) : «Lettre aux étudiants mexicains en lutte» par Victor

Rico Galan et « point vue » du

Groupe communiste internationaliste du Mexique sur cette lettre.

2) Inprecor ancienne série :

un militant assassiné, no 14-15, 12 décembre 1974

* Structure industrielle et problèmes conjoncturels P. Salama, no 16-17.

16 janvier 1975

* Le déclin du bonapartisme, A. Rios, no 19, 13 février 1975

Les brigades sont aussi en contact avec des cercles de paysans. Dans la ville de Topilejo, près de 'Université, ils aident les habitants à stopper les camions, pour obliger les compagnies de transports payer des indemnités en cas d'accident. Les habitants de Topilejo ont unanimement répondu aux appels des étudiants et malgré les efforts du gouvernement pour jouer sur leurs sentiments religieux et anticommunistes, les paysans suivent les étudiants. La façon intelligente dont les brigades mènent leur action dans cette ville symbolise le niveau politique élevé de la lutte des étudiants.

Les brigades n'ont pas été voir les paysans en parlant de leurs propres revendications « étudiantes» (bien qu'elles affectent également directement les secteurs paysans, même si cela n'est pas compris), ni en avançant des théories marxistes bien au-dessus du niveau de la compréhension des paysans à l'heure actuelle; ils ont utilisé habilement la situation à laquelle la ville se trouvait confrontée et c'est de là qu'ils sont partis.

Par exemple les funérailles des personnes tuées dans un accident impliquant les transports routiers ont servi de meeting politique en donnant l'occasion de rappeler la liste des griefs des morts. Ne voulant pas entrer en conflit avec le prêtre de

* Congrès du CGI tournée de meeings d'Ernest Mandel, no 35. 9 octobre 1975

* Le successeur d'Echeverria: un ami de l'impérialisme et de la bourgeoisie mexicaine, A. Rios, no 37, 6 novembre

1975

* Vague de répression, idem * 200 000 travailleurs manifestent, no 43, 5 février 1976 élections mexicaines : G. Casillas, no Unitication des trozkystes au Mexi- 9 spetembre 1976 que, no 60, 21 octobre 1976

Dévaluation du peso et crise économique et sociale, A. Cuadros, no 64, 9 décembre 1976

Inprecor nouvelle série : •* Le meurtre d'A. Peralta, no 26, 26 mai 1977

* Le développement du PRT et de la rauche mexicaine, A. Rios, no 8,

9 juin 1977 * La montée des luttes paysannes, E. Morales, no 8 et 9, 9 et 23 juin 1977

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l'endroit, ils lui firent une visite protocolaire et se mirent à sa disposition. Adoptant la manière locale de parler, ils utilisèrent un langage accessible aux paysans : «Dieu ne veut pas que d'autres accidents comme celui-ci se reproduisent». «Nous ferons aux victimes un enterrement chrétien». « Leurs âmes montent la garde pour veiller à ce que plus aucun camion ne passe avant qu'ils aient accepté de payer des indemnités. ».

Les brigades, qui comprennent un éventail de tendances allant des sociaux-démocrates aux trotskystes, constituent la base d'un autre processus dont la force grandit dans le mouvement.

Les membres des brigades eux-mêmes ont perçu la nécessité, pour avoir une orientation politique, d'une organisation dans laquelle les nouvelles étapes pourraient être discutées, d'un cadre politique unifiant centralisant et rendant leurs efforts plus efficaces.

L'avant-garde du mouvement est en train d'en arriver à la conclusion de la nécessité d'un groupe politique, d'une organisation marxiste-révolutionnaire.

Le mouvement spontané a donc retenu la leçon que les petites organisations d'avant-garde ont cherché à inculquer pendant des mois.

Depuis les événements révolutionnaires de mai dernier en France, qui ont eu de grandes répercussions au sein de l'avant-garde à l'UNAM et à l'Institut polytechnique national, un secteur des étudiants marxistes-révolutionnaires a commencé à travailler à la formation d'une organisation de jeunesse marxiste-révolutionnaire. Ce projet a été discuté et un comité de coordination mis sur pied qui a entrepris de rédiger les principaux documents.

Les discussions sur la nature spécifique du groupe à former décidèrent de sa formation officielle et c'est au beau milieu du travail organisationnel que se produisirent les événements de juillet et août.

Naturellement les réunions organisationnelles préparatoires furent suspendues. Le mouvement qui s'épanouissait dans les rues et les campus réclamait toute l'énergie •des militants. Mais le mouvement se prolongeant, ils réalisèrent l'urgence de construire un groupe marxiste d'avant-garde pour orienter leur activités. Ainsi, se réalisa une conjonction entre l'avant-garde marxiste et l'avant-garde du mouvement qui avait surgi pour des causes profondes, celles de l'ordre national et international qui a engendré la révolte étudiante dont nous sommes témoins aujourd'hui à l'échelle mondiale.

LE REGIME SECOUE PAR

LA LUTTE DES ETUDIANTS

Quand le Président de la République, dans son quatrième rapport au

Parlement, le ler septembre a parlé pendant plus d'une heure des problèmes soulevés par le mouvement étudiant, l'impact politique de ce mouvement était indiscutable. Dias Ordaz nia l'existence de prisonniers politiques au Mexique, bien qu'il ait reconnu que quelques personnes essayaient d'obtenir l'amnistie pour eux.

Mais quand la pression commença à se faire sentir, il refusa de l'accorder.

Il posa également la question de savoir si le Parlement devrait ouvrir une large discussion pour déterminer si la loi sur la «dissolution sociale», qui s'avérait inconstitutionnelle, devait être abrogée - son opinion personnelle étant qu'elle devait être maintenue. Pour finir, il exprima sa confiance dans les plus hauts fonctionnaires de l'armée (dont il fit l'éloge à plusieurs reprises)

et même de la police. Il fit ainsi la démonstration du degré de rigidité et de sclérose qu'un système en décadence peut atteindre.

Dans leur réponse, les étudiants nièrent que le Président ait jamais offert une

«ouverture» pour donner une issue au conflit. «Le choix devant lequel nous nous trouvons placés, soit accepter ses solutions, soit s'attendre à une répression totale est un faux dilemme parce qu'il n'offre aucune solution sur les deux points mentionnés dans son rapport; les autres points n'ont pas reçu la moindre attention.»

La société bourgeoise mexicaine dans son ensemble a affronté avec sang-froid le défi lancé par la jeunesse étudiante du pays. D'où venaient ces rebelles ? Comment était- il possible que les calmes années précédentes aient pu créer cette jeunesse qui montrait, si nombreuse, comme elle était fière de brandir le portrait du Che ?

Le Président de la République lui-même, depuis la plus haute tribune du pays, a montré à quel point il partageait la perplexité de sa classe. Dans son rapport, il ne put résister à la tentation de faire référence aux « modernes philosophes de la destruction».

D'autres commentateurs, partagent ses conceptions, comme

Augustin Barrios Gomez, ont précisé dans la presse, à la radio et à la télévision les allusions du Président : il s'agit de la philosophie mardepuis ses fondateurs xiste jusqu'à ses porte-parole modemes les plus représentatifs:

Che, Marcuse, Mao, Ho Chi

Minh, Fidel Castro, etc.

Evidemment, la même presse n'a pas oublié ces «groupuscules», qui sont à la fois tellement méprisés et craints, les «partis communistes trotskystes».

La bourgeoisie nationale, et ses nombreuses organisations, a fait campagne pour soutenir la politique du régime avec des déclarations quasi quotidiennes dans la presse.

Mais il existe cependant des divergences profondes sur les mesures à prendre dans cette situation. La crainte principale de la bourgeoisie porte sur la rapidité avec laquelle les idées révolutionnaires authentiques peuvent maintenant • une oreille réceptrice p masses.

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