Inprecor 1974–2004

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SPECIAL CHINE

Le développement de l'entreprise privée

· Inprecor n° 290, 12 juin 1989 · p. 10-12 · 2 342 mots

Chine

DEPUIS TROIS DECADES, la Chine pratique un pseudo-socialisme sous la direction du Parti communiste chinois. Lorsque cela s'est terminé par un échec cuisant, le socialisme et la propriété étatique ont été mis sur le ban des accusés, et la direction du Parti communiste chinois (PCC) l'éloge du capitalisme et de l'économie privée. Ce tournant drastique est bien reflété par l'attitude du groupe dirigeant. Selon une source fiable citée par l'agence de presse Chine Nouvelle, un leader du PCC aurait déclaré, lors d'un entretien avec un chef d'Etat africain : "sur la base de l'expérience chinoise, je vous conseille de ne pas réaliser le socialisme, ou du moins, de ne pas mettre en pratique un socialisme intégral..." Presqu'en même temps, un autre dirigeant du PCC, toujours lors d'un colloque avec ce même chef d'Etat africain, le mit en garde contre le danger de développer une propriété étatique de l'économie comme la Chine l'avait fait dans le passé ; en revanche, il précisa qu'il faudrait développer davantage l'économie privée (Wen Hui Bao, organe du PC publié à Hong Kong, 6 juin 1988). Zhang KAI

LE PCC n'a pas confirmé ni démenti ces affirmations. Par la suite, l'ancien directeur en chef du journal, Jin Yaoru, a écrit deux articles pour expliquer cette idée, en soulignant que les deux leaders du PCC en question étaient Deng Xiaoping et Zhao Ziyang.

Si le conseil donné aux autres pays est celui de ne pas mettre en œuvre le socialisme, cela veut dire que toute l'expérience passée de la Chine a été fondamentalement fausse et que, par conséquent, elle devrait s'acheminer sur la voie d'une économie privée.

En réalité, ce que la Chine a mis en pratique pendant les trois dernières décades n'a rien en commun avec le socialisme tel qu'il a été conçu par Marx et Engels. En Chine, après la suppression du capitalisme, on n'a jamais mis en pratique la dictature du prolétariat, à savoir la gestion de l'Etat par la majorité du peuple et la gestion de l'économie par les producteurs eux-mêmes.

En revanche, il y a bien eu une dictature bureaucratique et des véritables injustices sociales.

Favoriser l'économie privée

Dans les dernières années, un nombre important d'intellectuels chinois est parvenu à la conclusion théorique et pratique que le PCC n'a jamais essayé de mettre en œuvre le socialisme. Ce point de vue serait partagé par Su Shaozi, l'ancien directeur de l'Institut pour l'étude du marxisme-léninisme-pensée de Mao Zedong, faisant partie de l'Académie des sciences sociales. Cela peut aider beaucoup de gens à comprendre que ce procès intenté au socialisme n'est, en réalité, qu'un moyen adopté par le PCC, pour éluder ses propres responsabilités et tromper les masses en répétant les vieilles calomnies des impérialistes contre le socialisme. La conclusion est claire : le groupe dirigeant du PCC favorisera l'économie privée capitaliste plus ouvertement qu'il ne l'a fait dans le passé, parlait toujours au nom du "socialisme".

Pendant plusieurs années, le PCC a permis à l'économie privée d'exister, en dépit des principes de la Constitution. En mars dernier, la première séance de la septième Assemblée nationale du peuple (ANP) a adopté une résolution visant la légalisation et la protection de l'économie capitaliste. Quel poids avait atteint l'économie privée avant cette décision ? Un regard sur son développement après sa légalisation peut nous aider à mieux comprendre la situation.

Selon les statistiques du Bureau du Commerce et de l'Industrie d'Etat, à la fin de 1987, 225 000 entreprises privées employant 3,6 millions de travailleurs, avec une moyenne de 16 ouvriers par entreprise étaient présentes en Chine ; leur part de production industrielle globale était inférieure à 1%.

Mystification

Cependant, cette statistique était fausse et visait à masquer la réalité. Tout d'abord, elle se se fondait sur une définition ambiguë : on ne considérait comme entreprises privées que celles employant plus de huit travailleurs ; celles qui n'atteignaient pas ce nombre étant recensées comme faisant partie de l'économie individuelle. Mais une telle distinction n'a aucune base. Du point de vue de l'exploitation de la main-d'œuvre dans le cadre de la propriété privée des moyens de production, il n'y a évidemment aucune différence qualitative entre une entreprise avec huit et une autre avec six ou sept ouvriers ; la différence est seulement quantitative.

Il faut ajouter que les statistiques officielles se basent sur les compte-rendus des employeurs, qui souvent, ne sont pas rendus public par les autorités. Par conséquent, les statistiques officielles sont nettement inférieures aux

Par exemple, étudions le cas de la ville de Wenzhou où l'économie privée est très développée. Ici, les entreprises privées enregistrées au Bureau pour le commerce et l'industrie n'atteignent pas le nombre de dix, alors que selon Zheng Dajiong, directeur du Bureau de recherche politique rattaché à la fédération de Wenzhou du PCC, l'économie individuelle et privée de la ville représente 41% de l'industrie, 33% du commerce et environ deux tiers des transports (chiffres tirés du Quotidien du Peuple, 19 juin 1988). Est-il possible que des activités économiques d'une telle ampleur soient effectuées par dix entreprises ? Néanmoins,

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ce chiffre demeure dans les statistiques officielles. Bien évidemment, la situation était parfaitement connue par les autorités, mais il fallait la cacher afin de ne pas violer la Constitution.

La dimension actuelle du développement

En juin, une conférence nationale consacrée à l'étude de l'économie privée a été organisée de façon conjointe par la rédaction d'Economie rurale et le Quotidien de la finance. Environ deux cent fonctionnaires d'Etat, théoriciens et représentants des entreprises privées se sont réunis pour discuter des problèmes liés à l'économie privée chinoise. Selon Chen Xiang, correspondant du quotidien de Hong Kong Wen Hui Bao, qui a suivi les travaux de la contérence, tous les participants partageaient l'avis que les statistiques officielles sous-estimaient largement la dimension actuelle de l'économie privée. Les participants ont pu, même en suivant les critères fixés officiellement, renverser partiellement ces chiffres (Wen Hui Bao 26-28 juin 1988).

Tout d'abord, un regard sur le nombre des entreprises. L'exemple de la province du Hebei, où l'économie privée n'est pas très développée, nous paraît significatif. Selon le Bureau du commerce et de l'industrie de la ville, il y avait l'année dernière, dans toute la province, 17 294 entreprises privées. Cependant, des recherches menées par des spécialistes ont montré que dans la seule région du Handang (une des dix régions de la province) 27 000 entreprises étaient déjà implantées, selon les mêmes sources officielles. Si on ajoute à cela les statistiques de Wenzhou, on peut conclure que le chiffre de 225.000 entreprises pour l'ensemble du pays est loin de correspondre à la réalité actuelle.

La définition officielle de "personnes occupées dans les entreprises", à la fois les patrons et les ouvriers, cachant ainsi le rapport de travail salarié qui est sous-jacent. A la différence des statistiques officielles qui donnent le chiffre de 3,6 millions de travailleurs occupés dans l'économie privée, le Professeur Ge Lin de l'Université de Nankin, a inclu dans son estimation tous les employés, y compris ceux qui travaillent dans des petites entreprises avec moins de huit salariés et qui ne sont pas recensés dans les statistiques officielles. Il parvient ainsi au chiffre de 30 millions pour la fin de 1987. Selon le journaliste Cheng Xiang, il s'agit de données tout à

Pour ce qui concerne le nombre et le pourcentage des travailleurs, la statistique officielle fixe un nombre de 16 unités par entreprise à la fin de 1987. Selon les résultats d'une enquête effectuée dans plusieurs régions par des chercheurs présents à la conférence, ce nombre est largement inférieur à la réalité. Par exemple, il y a une moyenne de 37 unités à Wenzhou, de 28 à Shenyang, de 20 à

Les participants à la conférence ont également avancé des chiffres prouvant "qu'à l'intérieur d'une province, il y a plusieurs comtés où l'économie privée a atteint un poids considérable. Cela est vrai pour la plupart des provinces". Ils en donnent différents exemples : à Wuchuan, dans la province de Guangdong, la valeur de la production des entreprises privées représente 48% de la production globale du comté ; dans le comté de Kaiping, cette proportion est de 35% ; dans les régions du sud de la province de Jiangsu, 38% ; dans la région de Wenzhou elle atteint environ 60% dans l'industrie, 58% dans les transports des passagers et 65% dans les transports de marchandises ; à Shishi, dans la province de Fujian, les entreprises rurales ont déjà été privatisées dans leur grande majorité, à 93,2% (Shishi fait partie du comté de Jinjiang, où la valeur de la production privée représente 61,4% de celle de la production globale) ; dans le comté de Chuangzhou, elle atteint

Essor rapide

Les entreprises privées se sont développées rapidement dans les dernières années. Selon Lei Dong, directeur de l'Association économie industrielle chinoise, à la fin de 1987, il existait 15,15 millions d'entreprises rurales, employant 79 millions de travailleurs (Wen Hui Bao, 24 juin 1988).

Pour ce qui concerne les entreprises individuelles (dénomination officielle pour les entreprises privées employant moins de 8 personnes), en 1986, elles avaient déià atteint le nombre de 12 110 000 avec 18 459 000 de salariés, ce qui correspond à environ 14,4% des travailleurs employés dans les entreprises collectives, soit 128 190 000 de travailleurs (Yuan Zhang, "Les avantages et les désavantages du développement industriel et commercial de l'économie privée", World Economic Report, 15 février 1988). Si l'on compare les données de 1986 avec celles de 1985, la vente au détail des marchandises a augmentée de 210 millions à 80 480 millions de yuans ; sa proportion sur la vente au détail globale des marchandises passe de 0,1 à 16,3% ; son capital total monte de 70 millions à 27 440 millions de yuans ; son revenu lourd commercial passe de 170 millions à 66 590 millions de yuans ; le revenu net des propriétaires des entreprises passe de 80 millions à 29 280 millions de yuans. Selon l'article, ces chiffres n'incluent pas les entreprises qui travaillent à temps partiel, impliquant une sous-estimation de l'ampleur du phénomène.

La protection légale

Afin de mettre en œuvre les principes révisés de la Constitution, le Conseil d'Etat a adopté deux ordonnances provisoires et une convention concernant les entreprises privées. Les ordonnances visent à encourager le développement de l'économie privée et à favoriser le boom de "l'économie marchande plani-

Les ordonnances autorisent l'existence de l'économie privée à tous les niveaux, à l'exception de l'armée, de la finance et des secteurs protégés par l'Etat (bien que, à une petite échelle, des compagnies financières et de crédits privées existent déjà). L'inviolabilité de la propriété privée a été ainsi établie. Les entreprises sont autonomes, elles ont le droit d'embaucher et de licencier les travailleurs, de décider le niveau des salaires et la répartition des profits, que d'établir le prix des marchandises en accord avec les normes étatiques.

Ces ordonnances prévoient également la stipulation de contrats de travail, concernant les niveaux de productivité des ouvriers, leur conditions de travail ainsi que leur discipline. La majorité des clauses tendent à favoriser les employeurs. L'assurance contre les accidents de travail, par exemple, concerne seulement "les ouvriers dont les tâches impliquent un danger de vie ou d'intégrité physique" ; la sécurité sociale est appliquée seulement dans "les entreprises possédant des conditions adéquates", etc. Cette souplesse permet aux employeurs d'éluder leurs responsabilités à l'égard des droits des travailleurs. Ainsi, lorsqu'éclatent des conflits dans les entreprises, les employeurs peuvent adop ter les mêmes procédures qu'on applique dans les entreprises d'Etat, à savoir la création d'un comité de conciliation qui négocie entre les parties en cause et prend une décision résolutive. Le droit de grève n'est pas admis.

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Les rétributions des patrons et des directeurs peuvent correspondre à dix fois le salaire moyen des ouvriers de la même entreprise. Pas moins de 50% des profits détaxés devraient être consacrés aux investissements productifs, mais ce pourcentage peut être réduit dans des "cas spéciaux", à la faveur du pourcentage réservé au revenu des bureaux. Une taxe fixe sur le profit (35%) est appliquée à toute sorte d'entreprise ; la taxe sur le revenu personnel est aussi fixe (40%), malgré l'existence d'une échelle mobile.

La législation actuelle admet de telles pratiques d'injustice sociale, et cela provoque un mécontentement grandissant au sein des masses. Récemment, le Quotidien économique a publié une série d'articles qui reflètent l'opinion populaire sur les contradictions croissantes dans la distribution des revenus. Dans ces articles, on estimait le revenu net annuel d'un propriétaire d'entreprise privée à 250 000 yuans, alors que le revenu mensuel global d'un enseignant d'école secondaire n'arrive pas à 100 yuans (Wen Hui Bao, 5 juin 1988). La tendance de développement

Jusqu'à maintenant, l'argument principal avancé par les autorités pour prouver que la Chine demeure un pays socialiste a été le fait que la valeur de la production des entreprises étatiques représente la majorité de la production globale. D'autres arguments traditionnels ont été abandonnés : dans le passé on disait qu'en Chine, il n'y avait pas de propriété privée de la terre et que le pays ne connaissait pas de différenciation sociale, que la force de travail n'était pas une marchandise, qu'il n'y avait ni marché du travail ni exploitation capitaliste, que le pays ne connaissait pas d'inflation, etc.

D'après Lei Dong, le poids de la production des entreprises d'Etat sur la production globale est tombé de 83% en 1978, à 67% en 1987 ; les autres secteurs économiques incluant les entreprises collectives et privées représentent 33%. Lei Dong a été pendant une longue période directeur du Bureau pour la planification ; ce n'est pas un hasard s'il regroupe l'économie collective et privée : cela signifie qu'il considère l'économie collective plus proche de l'économie privée que de celle d'Etat (dans le passé, les déclarations officielles considéraient toujours l'économie collective et l'économie étatique comme les deux piliers fondamentaux du socialisme).

La tendance dominante aujourd'hui , est celle d'un développement de l'économie au détriment des entreprises d'Etat. Cette politique est en train d'éloigner de plus en plus la Chine du socialisme.

October Revlew 30 Juin 1988

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