Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SPECIAL CHINE

Les racines du mouvement étudiant

· Inprecor n° 290, 12 juin 1989 · p. 8-9 · 2 088 mots

Chine

A LA VEILLE du massacre de Tiananmen, Combate, le journal de la ligue communiste révolutionnaire, section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol, a interrogé G.Buster, qui suit depuis plusieurs années les événements en Chine, sur les ressorts internes du mouvement des étudiants et ses relations avec les autres couches sociales.

COMBATE : Quels événements ou expériences sont à l'origine des mobillsations étudlantes ?

G. BUSTER : A mon avis, les racines de l'explosion des étudiants de Pékin doivent être recherchées dans l'échec de la réforme économique entamée par le groupe dirigeant. L'aspect le plus visible de cet échec est une forte poussée de l'inflation, du au déséquilibre entre l'agriculture et l'industrie, qui a toujours été le problème majeur de la Répu-

Le résultat a été une véritable crise sociale, dont on pourrait saisir le premier reflet dans les grèves ouvrières de l'hiver 1988, et d'une façon plus générale , dans l'augmentation des conflits sociaux, dans un contexte marqué par une corruption profonde, une crise des valeurs de la jeunesse et par une pression économique et idéologique croissante

Dans ce contexte, dès le début de l'année universitaire, commence à se développer un mouvement étudiant sous l'influence des professeurs, qui représentent l'aile la plus libérale du courant réformateur et dont une partie importante est liée aux partis démocratiques alliés du Parti communiste. Au début, est posé le problème de l'éducation, à partir duquel sont abordés ceux de l'inflation et de la crise économique dans

Tous les débats qui se déroulent dans le parti se traduisent, sur la base d'un manque de fonds pour le maintien du système éducatif actuel, en des mesures qui frappent les étudiants, à savoir les fils de l'élite, qui ne sont certainement pas dépourvus de formation politique et qui, de par leur éducation, se considèrent comme les responsables de l'avenir du pays.

• Comment les étudiants chinols ont-lls appris à se maintenir en tant que mouvement politique, dans la mesure ou, de tous les grands mouvements étudlants de 1987 en France, au Mexique et dans l'Etat espagnol, seul le mouvement chlnols a eu une continulté ?

- Je parlerais de mouvement social plutôt que de mouvement politique. Mais en tout cas, il y a des raisons qui expliquent cette continuité. Les étudiants chinois vivent concentrés dans les campus, dans des sortes d'internats, ce qui favorise la transmission de traditions et d'expériences d'un cours à l'autre. D'autre part, le grand mouvement étudiant de l'hiver 1986 a marqué toute une génération. Il faut ajouter à cela un élément très important : le mouvement ne fut jamais étouffé et les étudiants demeurèrent comme les héritiers du secrétaire général du PC chinois, Hu Yaobang, qui avait été évincé du pouvoir pour empêcher la répression contre le mouvement étudiant. A partir de ce moment-là, ils se sont considérés comme l'avant-garde des réformistes, qui après le XIlle Congrès, sont restés prisonniers des conservateurs à cause du système d'équilibres internes du parti, fixé par les statuts du Congrès. On pourrait résumer la question en disant qu'une continuité a été maintenue, parce qu'il y a une expérience collective du mouvement. Par exemple : maintenant, celui-ci pose à nouveau, comme en 1987, le problème de la représentativité, bien que les candidats étudiants aux élections précédentes furent emprisonnés. Ces expériences se sont maintenues également grâce aux professeurs.

Quel a été le déroulement

- En septembre dernier, s'amorce le processus de formation de l'avant-garde, dont le souci majeur sont les travaux de l'Assemblée nationale populaire qui doit discuter du thème de l'éducation et de son budget. Juste après les examens de janvier, on assiste à l'essor des mobilisations étudiantes. La date la plus importante pour la configuration du mouvement est la fin du mois d'avril. Le 25 avril, exactement comme deux ans aupara vant, les étudiants sortent de l'Université de Pékin pendant la nuit, se joignent à leurs camarades de l'Université du Peuple, qui est une sorte de Polytechnique, et défèrlent sur les grands boulevards en chantant l'Internationale et lançant leurs mots d'ordre. Le résultat est une manifestation nocturne, jalonnée par la lumière des torches, qui émeut toute la ville.

• Pourquol chantent-Ils l'Inter-

- Surtout pour démontrer qu'ils ne sont pas un mouvement anti-parti, mais aussi pour affirmer une valeur symbolique à laquelle ils croient. L'Internationale représente tous les sacrifices qui ont été faits pour moderniser la Chine au nom du socialisme. Même la lutte antijaponaise fut menée au nom du socialisme. Tout projet concernant l'avenir de la Chine, conçu en dehors du socialisme, déboucherait sur une rupture, voire une

Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de tendances pro-capitalistes parmi les étudiants, mais il est certain qu'elles ne peuvent pas s'exprimer ouvertement puisqu'elles ne seraient acceptées ni par les étudiants, ni par la population. C'est pourquoi l'Internationale s'est transformée en hymne des étudiants.

Pour revenir aux faits, cette grande manifestation avait réuni 350 000 personnes. On peut estimer le nombre global des étudiants autour de 130 000, donc, pour le reste il s'agit de gens de Pékin, essentiellement de jeunes ouvriers, ainsi que les secteurs "plébéiens" nés au cours de ces dernières années dans les couches des petits trafiquants — de vrais "lumpens" — du marché noir, et qui se sont intégrés au mouvement dès le début. Pendant la nuit du 25 avril, les manifestants sont refoulés brutalement du siège du Comité central, face auquel ils s'étaient concentrés. Le jour suivant le Quotidien du Peuple publie un éditorial, émanant de Deng Xiaoping et 1 du Bureau politique, qui qualifie de

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"contre-révolutionnaire" le mouvement étudiant. C'est la pierre de touche décisive, puisque le mouvement se trouve confronté à une alternative très nette : soit faire valoir sa force et accepter le défi du pouvoir pour défendre son caractère de mouvement populaire et révolutionnaire, soit se replier dans les campus en attendant la vague répressive.

Ce qui change par rapport au mouvement étudiant précédent qui recula face à cette épreuve de force et ne fut pas capable de se défendre, c'est que cette fois-ci, les étudiants restent dans les rues. Cela provoque une rupture au sein de la fraction réformiste : Hu Yaobang avait démissionné pour ne pas réprimer les étudiants, tandis que Zhao Ziyang est obligé de faire face aux conservateurs à cause, non pas du recul, mais plutôt de l'avancée du mouvement.

La crise se prolongera donc qu'aux premiers jours de mai, date à laquelle devaient avoir lieu les grandes manifestations pour célebrer le mouvement du 4 mai 1919, rappelant que la Chine populaire est née d'une grande mobilisation des étudiants de Pékin pour la science et la démocratie.

Mais à ce moment-là le mouvement se retrouvait prisonnier du débat entre conservateurs et réformistes qui était en train de se dérouler au sein du Comité central, et cela amènera l'avant-garde à faire son deuxième choix fondamental : mille étudiants entament une grève de la faim prolongée au centre de la place Tiananmen, face au monolithe évoquant les héros de la révolution et tournant symboliquement le dos à la tombe de Mao

Cela signifie que l'affrontement doit se résoudre dans les rues et non pas au Comité central ou, autrement dit, que les conservateurs et les réformistes peuvent continuer leurs discussions mais que seulement une victoire du mouvement dans les rues peut permettre aux réformistes qui apparaissent comme ses représentants politiques, de s'affirmer. Dans ce contexte, se sont créées de nouvelles tensions et les conservateurs décidèrent de venir à bout du mouvement en décrétant la loi martiale.

• Est-ce le moment où se manlfestent avec force les accusations de corruption adressées à l'apparell et en particuller à Deng Xlaoping ?

- Les accusations de corruption se sont manifestées dès le début, et ont commencé à prendre de l'ampleur lorsque Deng Xiaoping est apparu clairement comme le principal idéologue de la répression. Il a été pendant plusieurs années le chef de la fraction réformiste ; dès 1985-1986, il s'est transformé en arbitre tout en restant le chef de la fraction réformiste. Depuis le mouvement étudiant de l'hiver 1986, il a continué à jouer son rôle d'arbitre, à la fois en appuyant les conservateurs et en favorisant la réforme économique. Cette fois-ci, il a utilisé à nouveau la même phrase déjà em-

(74aa ployée il y a deux ans : "je n'aime pas faire couler du sang, mais je n'hésiterais pas à le faire si c'était nécessaire". C'est à ce moment là qu'on lui demande des comptes : par exemple, on lui rappelle que son fils qui fut une victime de la révolution culturelle s'est enrichi, par la suite, de manière scandaleuse. On dénonce plusieurs cas de ce genre : l'accusation de corruption devient ainsi la réponse à l'accusation de contre-révolution. "Si nous étions des contre-révolutionnaires", disent les étudiants, "alors nous serions aussi des corrompus. Mais ne serait-ce pas plutôt vous par hasard, qui seriez à la fois les corrompus et les contre-révolutionnaires ?'

• Le programme politique des étudiants apparaît assez vague : tout semble se réduire à la revendication de la démocratie. Mais que signifle la démocratle pour les étu-

— Il ne faut pas oublier que le projet révolutionnaire chinois se fondait à l'origine sur l'idée de création d'un Etat moderne. Aujourd'hui, depuis l'échec de ce projet de construction du socialisme, démocratie signifie contrôle de l'ensemble de la population sur les choix économiques qui la concernent au niveau de la vie quotidienne. Jusqu'à maintenant, ces choix sont pris par des messieurs âgés de quatre-vingt ans qui ne pourront pas en vérifier les résultats et, de plus, ces choix sont jugés comme étant très discutables par la majorité de la population, d'autant plus qu'ils sont pris par une clique corrompue. Dans les pays "socialistes", démocratie signifie affirmer la volonté souveraine de ce grand collectif qu'est le peuple, sur la minorité qui décide à sa place. Dans ce sens, la revendication de la démocratie prend un caractère révolutionnaire dans un pays comme la Chine, puisqu'elle exprime la volonté du peuple de décider sur tout ce qui concerne directement sa vie.

I Faut-Il considérer comme une falblesse du mouvement étudlant l'absence d'union organique entre les étudiants et les ouvriers ?

— Une union "organique" est impossible, puisque même au sein des étudiants, elle ne s'est pas encore complètement réalisée. Vers la fin du mois d'avril, se déroulèrent les élections de délégués dans les universités, en vue d'une négociation avec le Bureau politique. Il y a eu sans doute une présence active et constante de jeunes ouvriers dans les mobilisations, puisque le mouvement a élargi sa base sociale. Par conséquent, le Parti a lancé une campagne pour contrôler la présence quotidienne des travailleurs dans les usines. La représentativité des jeunes ouvriers ne pourrait s'exprimer dans les usines. Mais là se dresse le double obstacle d'un système "patriarcal" interne qui oblige les enfants à travailler dans les mêmes usines que leurs pères, et d'une menace de répression qui demeure beaucoup plus forte dans les usines.

• Que peut-il se passer maintenant ?

- Tout d'abord, il faut dire que les fractions du Parti, aussi bien la réformiste que la conservatrice, expriment un clivage lié à une problématique du passé, alors que les questions centrales à l'ordre du jour concernent l'avenir du pays. La réforme se trouve coincée dans une impasse. L'écrasante majorité de la population souhaite l'établissement d'un équilibre consensuel qui, sans destabiliser les institutions, soit capable de chasser les corrompus, les conservateurs et les responsables de la répression. L'appareil central est très affaibli et l'équilibre s'est définitivement brisé

La répression peut rétablir l'ordre, mais ne peut ni résoudre les problèmes fondamentaux qui ont causé la révolte ni accoucher d'un projet consensuel, dans un pays où l'appareil central ne peut pas exercer ses fonctions s'il n'apparaît pas convainquant. Ce dernier ne pourra pas se maintenir pendant longtemps dans cette situation d'instabilité Deux faits ont été fondamentaux : premièrement, le fait que les étudiants aient pu s'identifier à un modèle concret de réforme politique, la perestroïka ; deuxièmement, le fait que Deng Xiaoping ait été obligé de s'adresser aux unités provinciales de l'Armée pour effectuer la répression. L'appareil militaire de Pékin, qui lui avait permis de prendre le pouvoir lors de la crise de la "bande des quatres", s'étant alors refusé à tirer sur les étudiants, en rappelant que l'Armée de libé ration populaire était une armée du Peuple. Deng Xiaoping est apparu alors comme un ancien dictateur de quatre-vingt ans, appuyé par l'armée de province et opposé à la majorité du pays.

Combate Propos recuelllis par Miguel Romero, le 31 mal 1989.

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