Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SPECIAL CHINE

Un tournant historique

Inprecor n° 290, 12 juin 1989 · p. 13-19 · 7 555 mots

Chine

a brusquement cédé la place à la tragédie. Dans la nuit du 3 au 4 juin, la bureaucratie chinoise — en tout cas sa fraction dominante - a décidé de mater le mouvement populaire par

1957, et Mao, en 1967, en avaient déjà offert des avant-goûts.

envahir la capitale et massacrer des manifestants désarmés.

causes profondes qui ont engendré cette crise, quelle est la

Un tournant historique

L'ENTHOUSIASME du début, à la Place Tiananmen, un bain de sang. Ce n'est pas la première fois que les bureaucrates ont recours à de telles méthodes : Deng, en

Mais c'est la première fois que le régime envoie la troupe

Comment ce régime a-t-il pu en arriver là, quelles sont les situation des différentes classes et couches sociales en

Chine, après une décennie de réformes "libérales" ?

A ce propos, nous avons interrogé Roland Lew, enseignant à l'Université libre de Bruxelles, et spécialiste de la Chine.

INPRECOR : Quelles ont été les ralsons qul ont poussé le Parti communiste chinols (PCC) a opérer le tournant des réformes à partir de 1978 (1) ?

Roland LEW : La réforme est liée au bilan désastreux de la révolution culturelle, à son aspect de répression massive, à la perte totale de légitimité du pouvoir et du régime à la fin de la période maoïste. Après la mort de Mao, en 1976, il s'agissait de reconquérir un minimum de soutien auprès de la population, afin de pouvoir gérer la société.

L'équipe qui s'est constituée alors, sous la direction de Deng Xiaoping - par ailleurs, non sans tensions et purges internes - parvint à établir une sorte de premier consensus en 1978, pour lancer un processus de réforme. Il est d'ailleurs significatif que dans cette première étape des réformes, les éléments moteurs dans le parti soient ceux que l'on pourrait appeler les réformateurs des années 50, c'est-à-dire ceux qui, déjà à l'époque, affichaient un profil différent du maoïsme et défendaient une sorte de "socialisme réel aménagé". Ils étaient favorables à une centralisation plus souple et à l'introduction de certains éléments de marché.

Ils voulaient certes maintenir le contrôle autoritaire du parti sur la société, mais sans pouvoir despotique illimité.

• Quelles ont été les étapes de

— Le processus de réforme a très vite pris une direction inattendue. Dans la première période, entre 1979 et 1984, l'essentiel de la réforme se déroule en milieu rural. Elle consiste en un processus de décollectivisation des terres, pratiquement aussi rapide que le processus de collectivisation qui s'était fait en un peu plus d'un an, entre 1955 et 1956, sous la pression de Mao Zedong.

En réalité, l'objectif du régime n'était pas d'aboutir à une telle décollectivisation. Il voulait simplement introduire un système de plus grande responsabilité pour la paysannerie. Comme les paysans étaient peu motivés, on leur a dit : "puisque vous ne voulez pas travailler dans des unités collectives trop larges, choisissez vous-mêmes vos unités productives de base". Il s'est cependant avéré assez rapidement que le choix des paysans se reportait sur la famille, ce qui a entraîné un phénomène massif de décollectivisation. Le régime s'est alors contenté d'entériner ce fait.

• Quel est la proportion de paysans salarlés et de petits proprié-

- Au début, pratiquement tous étaient petits propriétaires. On ne peut parler en Chine, même dans la période de dégradation du XIXe siècle, d'une domination des grands propriétaires fonciers. D'ailleurs, dans le processus révolutionnaire, le Parti communiste s'est surtout implanté dans les régions où dominaient les petits propriétaires. Aujourd'hui, c'est une situation mixte. Certains gardent la terre, mais vont travailler en usine, d'autres, un petit nombre, la louent. Un certain salariat commence à se constituer dans les campagnes, mais essentiellement en dehors des activités agricoles. On doit cependant signaler l'existence d'un début de salariat agricole, mais nous ne sommes qu'au début du processus : les paysans commencent d'abord par exploiter leur propre famille ! Une conséquence de ce phénomène est la hausse considérable du taux d'abandon de scolarité dans les campagnes : les enfants travaillent dès

La décollectivisation a donné des résultats surprenants, surtout en raison des prix payés aux paysans pour leurs produits agricoles, et en particulier les céréales. A partir du moment où l'on a augmenté ces prix, la production a considérablement augmenté. comme les paysans produisaient dans un cadre familial et pouvaient en retirer des avantages directs, la productivité agricole s'est élevée à un niveau jamais atteint en Chine, en tout cas au XXe siècle. On a même atteint des records historiques dans la production de céréales, puisqu'on cite le chiffre impressionnant de 400, voire 407 millions de tonnes pour 1984 (2).

Tout cela a créé un climat d'euphorie. Le régime semblait pouvoir renouer des liens avec la population et se risquer enfin à lancer la réforme industrielle. Jusque là, seules quelques timides tentatives avaient été faites, à titre d'essai, dans certains endroits. A partir de mai et surtout de l'automne 1984, le pouvoir décide de généraliser le processus de la réforme et de l'étendre à l'industrie.

Les succès initiaux ont également permis au courant réformateur de se renforcer, et d'obtenir le soutien de Deng Xiaoping, dont le poids a été décisif contre les pressions considérables de certains secteurs de l'appareil. Notamment contre les réformateurs des années 50 qui, cette fois-ci, s'opposaient à la réforme, en pensant qu'elle allait trop loin et risquait de faire perdre au Parti une

Mais dès l'année suivante, partout des problèmes surgissent. Au niveau rural, on assiste d'abord à une légère baisse de la production. En effet, afin d'éviter que le coût de la hausse des prix des produits agricoles ne pèse sur les travailleurs et crée des tensions sociales insupportables dans les villes, le gouvernement avait décidé d'accorder des subventions importantes pour compenser cette hausse. Mais ces subventions ont commencé à peser très lourdement sur le budget d'Etat. Le gouvernement a alors commencé à changer le

1) Voir également l'article de A. Maraver dans Inprecor numéros 271 et 272 des 5 et 19 septembre 1988.

2) Pour un premier bilan de la réforme rurale, voir également l'article de Xiao Dian, dans Inprecor numéro 278 du

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• Cela n'a pas dû favoriser la ré- / chef d'entreprise, afin de conserver une système. Une partie de la production — celle concernant les produits de base - était soumise à des quotas de livraison à des prix fixés par l'Etat (qui étaient généralement bas) ; l'autre partie était hors quota, pour permettre à une plus grande part de la production d'aller vers le marché libre. Par la suite, le prix des engrais et d'autres éléments nécessaires à la production a été nettement augmenté. A terme, pour les paysans, la production de céréales et même quelques fois de la viande et du porc, a fini par devenir beaucoup moins rentable et profitable. Bon nombre d'entre eux ont alors commencé à quitter la terre pour aller chercher du travail dans les bourgades voisines ou même dans les villes (ce qui est pourtant illégal). Quant à ceux qui sont restés dans les campagnes, ils ont préféré s'orienter — grâce à toute sortes de combines vers la création de petites entreprises locales, industrielles ou semi-indus-trielles, qui leur permettraient de gagner plus ussite de la réforme Industriello...

- Au niveau industriel, tous les problèmes qui avaient surgi lors des premières expériences tentées entre 1979 et 1984, se sont généralisés. Pour les mêmes raisons que dans les pays d'Europe de. l'Est et en Union soviétique, la réforme sur la vérité des prix s'est avérée impratiquable. On a donc abouti à un double système de prix : un prix libre et un prix de quota. Pour donner un exemple : le service central d'Etat décide de fournir un certain quota d'acier pour telle entreprise. Pour compléter la différence avec ses besoins réels, celle-ci devra elle-même trouver, sur le marché, la quantité requise. Mais comme le prix attribué par l'Etat est particulièrement bas, l'entreprise aura plutôt tendance à spéculer et revendre son propre stock au marché libre... en faisant au passage un plantureux bénéfice qui sera partagé entre la poche du directeur, les primes des ouvriers, et les pots-de-vins des

Un autre pilier de la réforme urbaine était le transfert de l'autorité dans l'entreprise, aux directeurs. Les secrétaires du Parti se voyaient déposséder de leur pouvoir et, ainsi, étaient implicitement accusés d'incompétence. Face à cela, certains secrétaires ont essayé de s'arranger pour devenir eux-mêmes directeurs de l'entreprise, ce qui ne résolvait pas le problème, puisque cela ne les rendaient pas plus compétents. D'autres essayaient, en revanche, d'entraver le gent. Cela a entraîné une baisse de la production agricole, faisant même res/ surgir des phénomènes de pénurie (3). Léchec de la réforme urbaine parcelle de pouvoir. Dans les deux cas de figure, la réforme devenait inefficace, car pour que les directeurs puissent fonctionner, il fallait qu'ils obtiennent ce qu'on leur avait promis, à savoir, une réelle autonomie dans l'activité. Or, ils n'avaient pas les moyens de peser sur les salaires, de licencier de la main d'œuvre, ou de disposer d'une liberté de manœuvre suffisante dans l'approvisionnement.

Autre effet pervers : la décentralisation avait transféré le pouvoir des ministères aux fonctionnaires locaux. Mais à leur tour, ces derniers se comportèrent exactement comme les ministères et exercèrent un contrôle tatillon. Or, tout pouvoir se négocie : puisque le pouvoir central contrôlait de moins en moins de choses, et parfois rien, tout se négociait au niveau du pouvoir local. Autrement dit, la corruption s'est étendue. Pas simplement, d'ailleurs, sur base d'un simple prélèvement purement parasitaire, mais sur base de services rendus et d'intérêts mutuels. Au niveau des taxations par exemple. En l'absence de toute taxation véritable et ordonnée au niveau national, l'administration locale diminuait les impôts des entreprises en échange de pots-de-vins. Donc le chef d'entre-

Men retirait également un certain

Un autre dispositif très important a aussi été perturbé et cassé, car la logique de transformation et de changement dans la méthode de gestion impliquait un bouleversement du processus du travail et de la gestion du monde ouvrier. Or, cette nouvelle méthode de gestion avait pour but et conséquence -d'ailleurs tout à fait explicitement — de briser le fameux "bol de riz en fer", c'est-à-dire la sécurité de l'emploi. Mais la résistance ouvrière a été farouche L'introduction de contrats à durée déterminée et le paiement de primes selon le degré de productivité a totalement échoué Les ouvriers ont réussi à entrer dans le processus de travail comme ouvrier permanent, et dans une proportion bien supérieure à ce que l'on avait connu auparavant; les primes ont été payées sans aucun rapport avec le niveau de productivité ouvrière ; les tentatives des directeurs pour casser cela - et il y en a eu ! - ont été immédiatement déjouées par des grèves ou d'autres formes de pressions, y compris physiques, de la part des ouvriers. Notamment, les fameux "ouvriers modèles" que les chefs d'entreprises ont voulu promouvoir pour augmenter la productivité, ont été physiquement agressés par les ouvriers et ont dû rentrer dans le rang

A l'évidence, les ouvriers ont bénéficié du soutien de certains secteurs de l'appareil local du Parti, et même, partiellement, des nouveaux directeurs qui ne voulaient nullement se confronter à une explosion sociale. Après des négociations entre pouvoir local et chefs d'entreprise - portant sur les prêts bancaires, les fonds de financement, et surtout sur les fonds d'investissement -les sommes allouées pour l'infrastructure ou l'amélioration de la technologie ont été transférées au paiement des primes et des salaires.

"Une classe ouvrière dépendante"

Pour les ouvriers, il s'agissait avant tout d'améliorer leur niveau de vie qui avait stagné. Effectivement, le niveau des salaires de base (au sens strict du terme) était le même en 1979 qu'en 1952, autrement dit, le niveau moyen des années avant la révolution ! Ceci dit, il faut nuancer ce tableau en y ajoutant les avantages indirects considérables dont bénéficie la classe ouvrière : sécurité sociale ; accès aux soins de santé ; droit au logement pour un certain nombre d'entre eux, par le biais de l'entreprise. II faut aussi rappeler que le niveau de la norme de production en Chine est très bas, car les ouvriers chinois peuvent faire beaucoup de choses pendant les heures de travail, sport, études, sieste (une grande innovation de Deng est notamment le recul de la sieste, ndlr). Les

3) voir page 20 l'article de Lin Feng sur la pénurie de

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ouvriers des grandes usines d'Etat constituent, en fait, une couche relativement favorisée.

C'est l'entreprise qui gère toute la vie de l'ouvrier, règle ses problèmes de logement, de sécurité sociale, etc., à travers la fameuse Danwei (unité de production).

Et de ce fait, la classe ouvrière est assez soumise et dépendante. D'ailleurs, si l'ouvrier se rebelle, l'entreprise possède des moyens de rétorsion assez importants. C'est un véritable système de soumission, mais qui joue dans les deux sens. Car pour que cela soit efficace, il faut que l'entreprise puisse effectivement garantir certains avantages à ses ouvriers. Les ouvriers quant à eux, savent comment faire pression pour jeu complexe, qui n'autorise cependant pas une véritable expression indépendante, autonome de la classe ouvrière.

C'est tout le paradoxe de ce groupe social extrêmement massif, essentiel, menaçant, qui fait peur au pouvoir, qui l'empêche de se lancer dans de réelles réformes de l'entreprise, de diminuer les salaires ou les primes, mais qui reste en même temps faible et soumis sur le plan

Par conséquent, le problème crucial est de savoir comment la classe ouvrière pourra gagner son autonomie et créer de véritables syndicats indépendants. Jusqu'ici, toutes les tentatives dans ce sens ont été cassées par le régime.

• Peut-on parler d'une différenclatlon dans l'éventall des salaires ?

- La responsabilisation des directeurs devait leur donner également la possibilité d'accroître considérablement leurs revenus, sans fixer de barême, puisque cela devait être lié aux résultats de l'entreprise. Mais comme les directeurs subissaient une série de contraintes, cela s'est passé autrement : les seuls avantages réels dont ils pouvaient bénéficier sur le plan matériel étaient obtenus par des moyens illégaux. Ceci dit, il ne faut pas non plus croire que tous les directeurs étaient corrompus

Dans l'état actuel de nos informations, on ne peut pas parler de tensions sociales généralisées au sein des entreprises en raison de différenciations salariales. Disons qu'en général, on s'est "arrangé" pour gérer la situation :

es directeurs s'arrangeaient pour que les primes soient le plus élevé possible et en échange, les ouvriers fermaient les yeux sur les malversations. Comme le disaient certains directeurs, au début des années 80, ils étaient "assis sur un volcan" et devaient donc choisir. Certes, des directives venaient "d'en haut", mais comme les gens "d'en haut" avaient beaucoup de difficultés pour gérer la situation, et que les directives des autorités locales et les pressions de la base ouvrière étaient beaucoup plus impératives, on trouvait des arrangements au niveau local. Le système a été totale-

A partir du 1er octobre 1986, le

Centre décide d'aller plus loin et de généraliser le système des contrats. Les statistiques récentes font défaut, mais apparemment, cela n'a pas été un franc succès. Ce système n'a réellement pu être appliqué que là où les gens n'avaient pas le choix. La Chine n'a pas pu donner à tous les ouvriers un statut de travailleur permanent. Par conséquent, un nombre non négligeable d'ouvriers et de paysans n'a pu rentrer dans le système stable de l'emploi. L'une des fonctions de l'introduction des contrats de travail a été de créer un sous-prolétariat.

Et effectivement, un grand nombre de paysans arrivés illégalement en ville ont essayé de dénicher un emploi contractuel, notamment dans la construction.

Le système du travail par contrat, qui prévoit non seulement un salaire fixe, la sécurité sociale, et même une sorte d'indemnité de chômage, ou disons de "salaire d'attente", devait rester malgré tout un

Mais il s'est avéré être le contraire : des emplois précaires avec les salaires les plus bas, une mauvaise protection sociale, etc. Beaucoup de ces contractuels ont alors préféré sortir totalement de ce circuit de travail pour devenir des petits entrepreneurs privés

(chauffeurs de taxis à leur compte, par exemple), sans aucune sécurité sociale, mais en gagnant le triple (voire plus) de leurs revenus précé-

Les différenciations sociales et les inégalités entre ceux qui parvenaient à accéder à ce qui était "le mieux"

c'est-à-dire, les grandes entreprises d'Etat; ceux qui étaient dans des entreprises collectives plus petites, avec un salaire plus bas ; et enfin, ceux qui n'étaient même pas dans le circuit de travail normal et qui se trouvaient dans une situation précaire, dramatique, puisqu'ils n'avaient même pas le droit de séjourner en ville et devaient trouver des combines pour y rester, ont engendré une grande tension dans la société urbaine. On dit d'ailleurs que, dans les affrontements de ces dernières semaines, les éléments les plus combatifs et hargneux étaient précisément ces anciens ouvriers qui étaient devenus des "petits entrepreneurs" et qui avaient visiblement une volonté farouche d'en découdre avec le régime.

• Quel a été l'ampleur des attaques contre les acquis soclaux de la classe ouvrière, au niveau de la sé curité soclale ou de la santé, par exemple ?

— Un des grands acquis du maoïsme est le système de santé, particulièrement dans les régions rurales. Après la révolution, la Chine, qui était un pays extrêmement arriéré, a fait des progrès considérables en la matière (4). Pour donner un exemple, le taux de mortalité infantile et l'espérance de vie moyenne correspondent plutôt à ceux de pays beaucoup plus développés.

Mais cela a amené un nouveau problème : le vieillissement de la population. D'après des calculs de démographes chinois, ce pays aura, dans quelques décades, la population la plus âgée de toute la planète ! Les campagnes de prévention médicale n'étaient plus suffisantes et il fallait désormais s'orienter vers la thérapie de maladies, comme le cancer, que l'on rencontre dans une population plus âgée.

La fascination du modernisme se voit également dans la gestion de la santé. Par exemple, aujourd'hui, il y a plus de scanners à Canton qu'à Londres, sans pour autant que ceux-ci fonctionnent tous ! Dans ce domaine aussi, on paye le prix du succès, notamment sur la question des retraites.

Pour faire face au sous-emploi, à partir de 1978, on a permis à des travailleurs de prendre leur retraite après 10 ans de travail effectif, et de se faire remplacer par leurs enfants. On s'est donc retrouvé avec des retaités qui avaient à peine la quarantaine, et le nombre de retraités a doublé d'un coup (et ne cesse de s'accroître). Et comme le niveau des allocations de retraite était assez élevé, on s'est vite aperçu que l'Etat n'avait pas les moyens de les financer.

Les paysans, quant à eux, ne touchent pas d'allocation de retraite. Aujourd'hui, se pose donc également le problème de leur droit à la retraite, et là encore, l'on est confronté au problème du financement. Des pressions considérables sont exercées sur les paysans pour imposer la politique de l'enfant unique. Mais comme tout le monde le sait, à la campagne, l'enfant est la véritable sécurité sociale de ses parents. La politique du contrôle des naissances s'oppose ainsi aux intérêts des paysans, tant qu'on ne leur propose pas un autre système de sécurité sociale.

4) Voir la comparaison entre l'inde et la Chine, dans Inprecor numéro 289 du 29 mai 1989.

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• Quelles ont été les conséquences de la réforme sur les différenciations entre les villes et les campagnes ?

- Jusqu'au début des années 80, la Chine ne comptait que 20% de citadins, mais même ce chiffre est contesté. Actuellement, on estime la population urbaine à 25 à 30%. Cependant, il ne faut pas oublier que bon nombre de ceux qui sont comptabilisés comme ruraux vivent dans des bourgades à la campagne.

Contrairement à toutes les légendes de la période maoïste, l'abime entre ville et campagne persiste dans la République populaire de Chine. L'écart et le conflit entre ville et campagne sont d'ailleurs historiques, et le maoïsme n'a pas pu résoudre ce problème.

Le niveau de vie moyen est, environ, tois fois plus élevé en ville. Par ailleurs, si un certain égalitarisme régnait dans les villes (à l'exception des hauts cadres qui vivaient avec des moyens assez considérables), en revanche, dans les campagnes, les situations étaient très disparates : les villages proches des villes étant relativement prospères, les autres vivant dans une immense misère.

Le premier effets de la réforme a été de réduire un peu cet écart entre ville et campagne. Mais depuis quelques années, le fossé s'est de nouveau creusé. Cela entraîne bon nombre de frustrations dans les campagnes, voire une franche hostilité des paysans, non seulement contre le régime mais également contre les citadins en général.

Cependant, la situation dans les campagnes a fortement évolué. Le niveau de vie des paysans a pratiquement doublé entre 1979 et 1985, alors que d'après les chiffres donnés par le régime, celui-ci avait pratiquement stagné entre 1957 et 1977-78. Parallèlement, les secteurs ruraux non-agricoles ont également connu un essor prodigieux. Davantage de paysans se consacrent désormais à des activités rurales non-agricoles : petite industrie, production d'engrais et même de boutons (une grande partie de la production de boutons, destinée notamment à l'exportation, est réalisée aujourd'hui dans les zones rurales).

En revenu global, le montant de ces activités non-agricoles dépasse le niveau des revenus agricoles. Mais encore une fois, la répartition n'est pas uniforme : 80% de ces activités sont concentrées dans 5 provinces côtières. Là, on peut parler d'une réelle prospérité et de l'accès à des biens de consommation, comme par exemple des télévisions couleurs ou l'accès à la propriété immobilière. Tout cela a été accompagné de l'essor de petites entreprises privées, familiales, d'entreprises de sous-traitance, d'un véritable petit capitalisme

Tous ces phénomènes engendrent un important exode rural : on parle de 50 millions de paysans qui vont en ville, soit poussés par la misère, soit, au contraire, exode de paysans cossus qui pensent s'enrichir encore plus.

• Lors du mouvement démocratique de 1978, les revendications portant sur la Ilbération sexuelle et contre l'oppression des femmes avalent joué un rôle important.

• Quels ont été les effets de la réforme sur les différentes couches de la bureaucratie ?

- Après le traumatisme de la révolution culturelle, la réforme a joué un rôle considérable dans l'évolution des cadres de l'appareil. Au niveau rural, l'effet a été décisif. Même si la décollectivisation a affecté le pouvoir absolu que les cadres locaux avaient dans les communes populaires, ils ont pu néanmoins en garder certaines parcelles. Les petits chefs du Parti ont donc conservé des moyens de pression sur les paysans et s'en sont servis pour "parasiter" - au sens premier du terme ! - ces derniers. Au fur à mesure que les possibilités de s'enrichir, ouvertes par la réforme, se développaient, une partie des bureaucrates ont décidé de constituer directement leurs propres entreprises, de devenir eux-mêmes des petits capitalistes, grâce notamment aux revenus de la corruption. Cependant, il ne faut pas généraliser l'étendue du phénomène.

Au niveau urbain, les choses sont plus compliquées. De la révolution culturelle est sorti un appareil qui était souvent rustre, inculte, autoritaire, corrompu, mais dans une moindre mesure. Le processus des réformes a entraîné une modernisation dans tous les sens : des nouveaux technocrates sont apparus, des étudiants ont intégré le Parti, etc.

Quels changements les réformes ont-elles apporté au statut de la femme ?

- Certes, ces 10 dernières années, une certaine évolution a eu lieu dans le sens d'une rupture avec le puritanisme tant traditionnel que maoïste. Par ailleurs, dans certaines villes, l'écart de salaire entre hommes et femmes a baissé. Mais tout n'a pas été positif. Dès que, il y a 2-3 ans, les problèmes de chômage sont réapparus, ce sont encore les femmes qui ont eu le plus de difficultés pour trouver du travail.

La politique de contrôle des naissances est également un important facteur d'oppression des femmes : elle se traduit notamment par des avortements forcés. La politique de l'enfant unique aboutit, dans certaines régions, à l'assassinat des filles à la naissance, voire dans certains cas extrêmes, à l'assassinat de fillettes de 2-3 ans, à tel point que le gouvernement a dû faire partiellement marche arrière et autoriser un second enfant si le premier est une fille.

Quant aux revendications spécifiques sur les femmes qui se seraient exprimées lors du mouvement actuel, nous ne disposons pas encore d'informations très détaillées (6). Les différenciations au sein de la bureaucratie

Même au niveau de l'armée, une nouvelle génération d'officiers qui n'est pas issue de la révolution est apparue. Cette génération est plutôt attachée à l'idée de la modernisation de la société, est plus instruite, plus détachée par rapport aux vieillards qui sont ses chefs historiques.

Des différenciations importantes se sont produites au sein de l'appareil, chacun réagissant différemment aux réformes. Il est clair par exemple, que l'intérêt des secrétaires de Parti dans les entreprises n'était pas le même que celui des jeunes technocrates. Dans les syndicats, même si l'appareil ne favorisait pas une réelle expression ouvrière indépendante, il faisait néanmoins pression sur les cadres d'entreprise pour obtenir des avantages pour leurs affiliés, afin de garder un maximum d'autorité et défendre ses propres privilèges.

Au niveau des sommets de l'appareil, ont commencé à être recrutés des jeunes beaucoup plus formés : universitaires, cadres techniques, conseillers ayant fait des études à l'étranger. Cependant - et cela joue un rôle important dans les événements actuels - les

5) Sur le développement des entreprises privées en

6) Il faut souligner la présence d'un grand nombre de femmes dans la coordination étudiante des universités de Pékin. L'un des 3 principaux leaders étudiants était une femme, Cha Lin. Elle a échappé à deux tentatives d'enlèvement et était protégée par un important service d'ordre. Elle a pu échapper au massacre de Tiananmen et s'est réfugiée à Hong-Kong.

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vieux dirigeants et cadres qui sont là depuis la révolution (et même avant, depuis les années 20 ou 30 ! ont garde la haute main sur le Parti, tant au niveau de l'Armée que d'autres secteurs. De farouches batailles de fraction ont permis l'élimination de certains d'entre eux, mais ils n'ont jamais été totalement mis à

Cela se voit d'ailleurs dans les moments décisifs : l'élimination, en 1987, de l'ancien secrétaire général, Hu Yaobang, ne s'est pas faite dans une instance officielle, mais dans une réunion du Bureau politique, élargi aux anciens qu'on avait pourtant mis à l'écart. Ce sont eux qui ont permis de former une majorité qui a démis Hu Yaobang. Lors des événements actuels, ce sont encore ces "anciens" qui ont joué un rôle décisif, avec cette fois-ci l'appui de Deng Xiaoping.

Un fossé important existe donc entre la société et cet haut appareil composé d'octagénaires : Peng Zhen est né en 1902 ; Deng en 1904; Chen Yun en 1905 ; les deux derniers maréchaux qui restaient sur les 10 de 1955, ont plus de 85 ans ; le Président de la république, Yang Shangkun, est né en 1907, et faisait parti des 28 vieux "bolchéviques" (partisans de Staline) qui s'étaient opposés à Mao fin des années 20. Or il est évident que, face aux bouleversements de la réforme, ces vieillards sont un peu

Autre phénomène : la corruption collosale au sommet. Pour le Chinois moyen, tous ses dirigeants sont corrompus. Soit directement (ce qui n'est pas toujours le cas pour les vieux) soit par népotisme : chaque fois qu'un vieux acceptait de se retirer, il imposait que l'on place directement son fils dans le haut de l'appareil. Pire encore: beaucoup de membres de la proche famille des dirigeants sont impliqués dans l'affairisme au sens le plus vil et corrompu du terme, comme le fils de Yang Shangkun ou de

On peut donc parler d'une décomposition réelle du régime par la corruption. Cela explique d'ailleurs la brutalité de la répression. Une seconde dimension qu'il faut souligner, rejoint le pronostic que faisait Trotsky en 1936-1937, à savoir, la transformation de l'appareil ou d'une partie de l'appareil en un espèce de proto-capitalisme. Certains cadres se contentent d'accompagner le processus, et s'accomoderaient fort bien d'un capitalisme d'Etat qu'ils pourraient parasiter ; d'autres, en revanche, choisissent de devenir progressivement eux-mêmes des capitalistes. Ceci dit, le processus est trop récent et incertain pour qu'on puisse en tirer des conclusions définitives. En fait, il s'agit surtout d'affairistes voulant s'enrichir rapidement, et prêts à plier bagage dès que la situation tournerait mal. On racontait par exemple qu'au moment où la situation était la plus critique, les fils de Yang Shangkun et de Li Peng seraient arrivés à Hong-Kong avec des valises bourrées d'argent ! Même si ce n'était qu'une rumeur sans fondement, cela montre bien qu'en tout état de cause, aux yeux de la population, le régime est totalement corrompu et n'a plus aucune légitimité. Il est un peu perçu comme le régime de Chang Kai-chek en 1946-47, avant son effondrement : un régime pourri et illégitime.

• Comment expliquer l'ampleur de ce phénomène de corruption ?

- Malgré tous les succès de la réforme, la Chine reste un pays très pauvre et la bataille pour la répartition des maigres ressources est très âpre. Le pays est confrontée à des problèmes de "pays du Tiers-monde". Dans la période maoïste, on avait peu de biens de consommation mais il régnait un certain égalitarisme. Avec la réforme, l'argent, de nouveaux produits de consommation et la possibilité de s'enrichir sont arrivés. Mais pas pour tout le monde, et pas partout. L'accès à toutes ces richesses passait par le pouvoir. Or, la bureaucratie étant elle-même pauvre et n'ayant aucune compétence pour en profiter, ne pouvait que jouer un rôle de parasite, puisque c'est la seule chose qu'elle sait faire. Il semble que la plupart des nouvelles entreprises se font avec la participation directe ou le soutien des bureaucrates. D'ailleurs, le modèle qui se présente devant eux est celui de HongKong, de Taïwan, des Chinois d'outremer, du Japon, de l'Occident. Et cette volonté de s'enrichir très vite pousse à une extension colossale de la corruption et des réseaux illicites.

• L'armée a Joué un rôle déterminant dans ce confilt. On a falt état d'affrontements entre corps d'armée, on a souligné l'utllisation de troupes de province. Quels sont les clivages au sein de l'armée ?

- On ne sait pas vraiment ce qui se passe dans l'armée. Toute sorte de bruits circulent, mais il s'agit de spéculations. L'armée est très fractionnée. En dehors de Mao, et peut être Zhou Enlai, nul n'avait réellement d'autorité centrale sur elle. Chaque commandant avait un peu son territoire et n'en faisait qu'à sa tête, un peu comme les seigneurs de la guerre de l'histoire chinoise. Par exemple, lorsqu'après 1960, Lin Piao a pris la tête de l'armée, on s'est très vite aperçu qu'en fait, il n'en contrôlait qu'une partie et ses adversaires l'autre.

C'est une armée dont les effectifs s'élèvent à 3 millions, mais elle est dirigée dans le secret le plus total. Ce qu'il faut souligner, c'est qu'une fois de plus c'est elle qui est l'élément décisif, et peut être aussi, plus qu'on ne le croie, les éléments de sécurité, la milice, la police secrète (la Gonganju, ndir). Mais si l'armée est bien le dernier recours, elle l'est avec ses propres divisions et fractionnements. Dans quelle mesure va-t-elle accepter le coup de force en échange d'avantages (modernisation, privilèges), dans quelle mesure son fractionnement va peser sur le régime lui-même, il est impossible de le préciser.

• Lorsqu'll y a eu, au début, des scènes de fraternisation entre les soldats et la population, on a beaucoup spéculé sur le mécontentement chez les militalres, en ralson des balsses d'effectifs ou de leur perte de prestige, et on a parlé de possibilité de rupture entre l'armée et le gouvernement. La sulte des événements n'est pas allée dans ce sens. Qu'en est-Il réellement ?

— On ne sait pas vraiment. Il est fort possible qu'une petite minorité plus déterminée, avec des petits appuis, mais dans des endroits clefs, ait pu imposer par un fait accompli sa propre solution que réprouverait la majorité. Après tout, bon nombre de ces militaires sont des gens raisonnables et ne se rangeraient pas si facilement derrière une solution aussi extrême. D'autant plus qu'eux-mêmes ont des enfants qui étaient parmi les étudiants. Mais réprouver la répression ne veut pas dire être prêt à se lancer dans une guerre ci• Peut-on dire que la férocité de la répression au Tibet étalt déjà un signe révélateur de ce que le régime étalt prêt à falre pour défendre ses Inté- Très juste. Mais en même temps, la population avait l'impression que cela "c'était bon pour le

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Tibet"| Certes, certains secteurs de la population urbaine étaient peut être opposés à cette répression, mais la grande majorité demeure assez chauvine, hait les Tibétains et a approuvé le dénouement sanglant au Tibet. Mais que cela puisse se reproduire - et d'une façon encore pire - à Pékin, semblait inimaginable. • Toutes ces différenclations au sein de la bureaucratle recoupentelles les clivages au sommet, et comment s'expriment-elles au niveau des choix politiques ?

- Les clivages sociaux au sein de la bureaucratie ne recoupent pas les clivages au sommet : les intérêts contradictoires sont trop complexes pour se refléter dans un simple affrontement entre

Get "réformistes". Il y a maintenant de tout, dans l'appareil du PCC : des gens qui veulent certainement retourner au capitalisme... et le plus vite possible ! ; d'autres, qui ont la démarche des réformateurs des années 50, veulent faire un aménagement autoritaire du pouvoir ; d'autre encore, souhaitent mettre fin au processus, tandis que certains des réformes sont désorientés, car ils n'ont pas pu les maitriser. Il est très difficile d'appréhender ce qui se passe dans les sommets à l'heure actuelle. Néanmoins, il est clair que le désarroi est général, ni les uns ni les autres n'ont de projet précis et concret sur l'orientation exacte qu'il faudrait

• Comment peut-on expliquer le décalage entre la hardlesse des réformes économiques et l'absence de réforme politique ?

— En partie à cause du succès imprévu et rapide des réformes économiques. Une partie de l'appareil a alors estimé qu'on pouvait faire l'économie des réformes politiques, en se disant que le niveau de vie ayant partout augmenté, il n'y aurait pas de mécontentement massif qu'il serait nécessaire de canaliser. Comme le disait Deng avec son cynisme habituel, tant que les ventres sont remplis, les esprits seront calmes. Et si les étudiants s'agitent un peu, on s'en sortira avec une petite répression !

• Dans un récent article, parllez d'"aspiration à la modernité" dans la soclété chinoise. Quels ont été les changements apportés par la réforme dans le monde culturel et la réflexion des intellec-

- Les changements ont été considérables. On s'est ouvert au monde extérieur, des dizaines de milliers de Chinois d'outre mer ont pu également venir en Chine. Dans la mesure où le maoisme apparaissait comme un despotisme arriéré, tout ce qui était anti-maoïste (y compris, dans certains secteurs, le rejet de l'égalitarisme) a été perçu comme positif et moderne. Il faut aussi rappeler qu'historiquement, le Chinois moyen est profondément individualiste et se reconnaîtrait beaucoup mieux dans le com-

• Peut-on parler de continuité entre le mouvement démocratique de 1978, les révoltes étudiantes de l'hiver 1986 et le mouvement ac-

- Ces trois mouvements sont très différents. En 1978, il s'agissait d'intellectuels qui avaient été chassés des universités, envoyés à la campagne, et qui venaient protester contre les mauvais traitements qu'ils avaient subis. Ils sont alors devenu les porte-parole de tous les réprouvés de la révolution culturelle. C'est cette génération que Deng Xiaoping a utilisé, manipulé, puis cassé.

Par la suite, le monde étudiant s'est reconstruit sur d'autres bases. Les étudiants ont alors commencé à vivre et à exprimer des problèmes liés à leurs études et leurs conditions de vie dans les universités. Il s'agit essentiellement d'enfants de cadres et d'intellectuels. Les enfants d'ouvriers sont très peu nombreux. Le nombre total d'étudiants est alentour de 2 millions, ce qui est peu par rapport à la population totale. Le statut d'étudiant était donc un statut relativement privilégié. Il faut aussi souligner qu'au fil du temps, il s'agissait de plus en plus d'enfants uniques, produit de la politique de contrôle des naissances, donc des enfants choyés par leurs parents, sur lesquels convergeaient toutes les aspirations de la famille.

En revanche, leurs conditions de vie dans les universités n'étaient absolument pas enviables. Ils étaient entassés à 6 ou 8 dans leurs chambres, placés sous la tutelle autoritaire de professeurs qui étaient souvent des mandarins, dans le sens le plus classique du

En conséquence, la révolte de 1986 était, pour une bonne part, l'explosion d'un mécontentement des étudiants à l'égard de leurs propres conditions. Ils exigeaient l'approfondissement des réformes qui étaient à leurs yeux non seulement la meilleure voie pour la Chine, mais également la meilleure façon de satisfaire leurs propres aspirations. II portement moyen des Occidentaux que des Japonais, par exemple.

Une volonté d'entrer de plein pied dans le monde moderne s'est exprimée.

Les étudiants ont été bien sûr à l'avant- garde de cette évolution, en raison de leurs études, leurs voyages, etc. Et ils l'ont manifesté à travers leur comportement, en marquant la rupture par leur différence vestimentaire et intellectuelle, leur façon de s'habiller à la mode occidentale, et aussi une certaine libération sexuelle — ce qui n'a pas manqué de choquer, non seulement l'appareil mais aussi les vieilles générations.

La dynamique de Mai 1989

| s'agissait de pousser les vieux bureaucrates corrompus à partir le plus vite possible, pour qu'ils puissent être remplacés par la nouvelle élite compétente, c'est-à-dire les étudiants eux-mêmes, qui étaient plus formés.

Le mouvement actuel est très différent. Beaucoup plus que les deux précédents, il a été le porte-parole d'un mécontentement généralisé dans la société, qui se rassemble sur un thème : la haine de la corruption et de tout ce qui se rapporte, l'arrogance, l'autoritarisme et l'incompétence du pouvoir. Les étudiants ont, par ailleurs, très vite pris conscience qu'ils étaient appuyés par la population.

Une ressemblance existe cependant entre les deux derniers mouvements: le fait qu'ils étaient tout deux soutenus par certains secteurs de l'appareil.

On va même jusqu'à dire - et c'est sans doute injuste - que la maturité des étudiants, leur habilité tactique venait aussi du fait qu'ils étaient conseillés par des cadres du Parti. Sans qu'il y ait "manipulation" au sens propre, les étudiants étaient conscient d'être aussi les porte-parole de certains secteurs du

Parti, et d'avoir eux- mêmes des relais dans l'appareil. C'est aussi pourquoi, à l'instar du mouvement de 1986-

87, ils affichaient une assurance, une force tranquille. Comme le disait un étudiant de province, les dirigeants sont les étudiants de Pékin, car eux, ont des relais au

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niveau du Comité central et savent ce qui s'y passe. Mais cela n'est qu'un élé-

L'essentiel c'est surtout qu'ils ont très vite eu toute la population urbaine derrière eux, les ouvriers, les petits entrepreneurs, les petits cadres de l'appareil, une partie des cadres de l'armée : tous ces gens sont venus les soutenir à Tiananmen. Cela leur donnait le sentiment qu'ils pouvaient gagner.

• Gagner, mals comment, et avec quelles revendications ?

— A la fois par un jeu de pressions et de négociations avec le pouvoir, et par l'acceptation d'une limite. Dans la me sure où il n'existait pas de véritable alternative au régime, il fallait pousser les secteurs du pouvoir qui semblaient favorables aux réformes et opposés à la corruption. Ce qui n'était pas très évident puisque l'un des principaux réformateurs, le secrétaire général Zhao Ziyang, était lui-même réputé pour son népo-

Les étudiants se sont donc abstenus de défier le régime, en ayant recours à toute une série de tactiques. !| ne faut donc pas prendre au pied de la lettre tout ce qu'ils ont fait. En effet, ils avaient appris de l'époque maoïste à jouer habilement, et à retourner l'arme et la rhétorique de l'adversaire contre lui. Par exemple, au début, ils ne s'en sont pas pris à Deng Xiaoping, mais au Premier ministre Li Peng, personnage hai, mais secondaire. Les ouvriers en ont fait

Zedong et de Zhou EnPeng est le fils adoptif même temps, c'est un rappel que la période maoïste n'était pas si mauvaise du point de vue des ouvriers. Toutefois, dans quelle mesure leurs sentiments réels correspondaient aux images qu'ils utilitout, il s'agissait aussi de symboles d'un pou• Précisément, quelles sont les références politiques, Idéologiques des étudlants et des ouvriers, et quelle a été l'influence exacte d'Intellectuels comme Liu BInyan ou Fang Lizhi (7) ? — Il est clair que la référence principale pour les étudiants, c'est l'Occident. Car à leur yeux, c'est un modèle qui a fait ses preuves : plus de libértés, plus de possibilité de consommation, d'accès à la culture, voyages, au bien-être, etc. Y a-t-il un courant marxiste parmi eux ? Peu probable. C'est encore du côté des ouvriers que l'on peut trouver un sentiment égalitariste, ce qui tient à leurs acquis. Mais dans les deux sens du terme. Avec également un fort sentiment corporatiste, y compris dirigé contre les ouvriers qui n'ont pas le statut de travailleur perma-

Des intellectuels comme Liu Binyan et Fang Lizhi étaient incontestablement des figures de référence, mais j'ignore quels étaient les liens organiques qu'ils ont pu avoir avec le mouvement.

Le problème est que plus le régime est déconsidéré et se lance dans la répression, plus tout ce qui se rapporte a lui (donc, le marxisme, le socialisme) est rejeté par la population.

• La perestroïka de Gorbatchev n'est-elle pas non plus perçue comme une alternative par certains ? Les slogans en sa faveur, lors de la visite de Gorbatchev à Pékin, étalent-Ils aussi de la pure

— Je pense que c'était plutôt cela. Bien entendu, de part et d'autre, on sait que l'on est confronté aux mêmes problèmes. Un certain attrait existe sans doute pour les réformes politiques en Union soviétique. Mais en Chine, au moins, la réforme rurale a emporté quelques succès, l'approvisionnement a été amélioré, l'industrie rurale a également apporté des changements positifs. En URSS on est encore loin du compte. Par ailleurs, l'écart entre l'industrie lourde et légère en Chine est moins grave qu'en Union soviétique.

• Qu'est-Il advenu de l'avant-garde marxiste du courant démocra-

- Trop de choses sont encore inconnues pour se faire une idée exacte à ce sujet et il faut être prudent dans les apréciations. Il semblerait qu'il y ait une certaine séparation et une certaine rupture. Il faut aussi dire qu'après la répression de 1979, et les possibilités offertes par la réforme, bon nombre de militants d'avant-garde de 1978 - et même certains chefs de file — a rompu avec ses idées et s'est lancé dans l'affairisme D'autres sont encore en prison. Il ne faut pas non plus oublier le fossé qui existe entre ces deux générations du point de vue de leur origines, leur évolution, leurs références intellectuelles.

• Comment les étudlants et les ouvrlers se sont-ils organisés durant le mouvement, et quels sont les débats et les clivages qui l'ont

- Pour le moment, on connaît très peu de choses précises à ce sujet. Les débats internes, les discussions et négociations avec le pouvoir se sont faites de façon très discrètes. C'était un peu, en quelque sorte, un jeu d'élite à élite avec le pouvoir.

Le poids de la classe ouvrière a été importante, comme force de résistance, comme point d'ancrage pour le mouvement, mais là encore, les informations précises font défaut, pour le moment, sur ses formes exactes d'organisation et d'expression indépendante. Comme c'était le cas pour la révolution culturelle, c'est par la suite que l'on pourra en sa-

• Comment peut se résoudre la crise sur le long terme ?

— En fait, les problèmes de la Chine sont immenses. Et nous ne les avons pas tous abordés : le problème démographique est catastrophique: plus d'un milliards de personnes concentrées sur le tiers du territoire chinois, soit 3 millions de Km2 ; la crise écologique est colossale, avec notamment la destruction des forêts. Tous ces problèmes ne pourront trouver de solution qu'à l'échelle pla-

Le risque d'un scénario catastrophe et d'une grande régression historique n'est pas totalement à écarter : impossibilité de trouver une réelle solution à la crise, et aux intérêts divergeants multiples, un éclatement du pays en fragments contrôlés par telle ou telle fraction de l'armée et des militaires qui deviendraient de nouveaux "seigneurs de la guerre". Le compromis qui semble s'être dessiné autour de Deng écarte un peu cette hypothèse extrême, mais le problème va se poser de nouveau avec la lutte pour sa succession.

Le régime est à bout de souffle. Un processus de liquidation de ce régime s'est amorcé, qui peut s'étendre sur une période plus ou moins longue, mais semble irréversible : la fracture créée par le bain de sang de Pékin est irréparable. L'appareil a pour le moment repris la situation en main. La répression systématique a commencé. Il règne à Pékin un lourd climat qui n'est pas sans rappeler les sombres jours de la Révolution culturelle, avec notamment le recours aux campagnes de délation. La population chinoise a perdu une bataille, mais un nouveau potentiel de lutte ressurgira

7) Liu Binyan, journaliste très populaire, et Fang Lizhi, physicien de réputation mondiale, ont été exclus du Parti après l'éviction de Hu Yaobang, en 1987.

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