LA PENURIE de viande de porc qui s'est manifestée en Chine, à l'automne 1987, a été l'un des premiers indices de l'échec
A travers l'analyse des mécanismes de cette pénurie, l'article
Hong-Kong par des sympathisants de la IVe Internationale)
illustre les effets sociaux catastrophiques de l'introduction
Réformes marchandes
et pénurie
de la réforme économique de Deng Xiaoping. qui suit (traduit du chinois d'October Review, publié à des mécanismes de marché dans la production et la distribution des biens de première nécessité dans un pays comme la Chine. LA VIANDE DE PORC est l'aliment carné le plus courant dans la consommation chinoise, à tel point que "porc" peut parfois signifier "viande". Jusqu'à l'année 1984, la réforme économique semblait avoir réussie : globalement, toutes les productions s'étaient fortement élevées, en particulier la production agricole, par le seul jeu de la libération de l'initiative privé. En des années marquées par la crise du Tiers-monde à cause de son endettement, la Chine connaissait des taux de croissance annuelles oscillant entre 5% et 12%. La plupart des auteurs pariaient sur la réussite de la transformation capitaliste chinoise. Comme lors des premiers tours au jeu du monopoly, les occasions et possibilités d'enrichissement ont été nombreuses et considérables. Le seul problème social paraissait être la jalousie, appelée "maladie des yeux rouges", à l'égard de ceux qui s'étaient enrichis : les foyer à dix mille yuans (des paysans spécialisés dans la pisciculture par exemple), dans un pays où un couple d'ouvrier ne gagne fréquemment qu'un millier de yuan dans l'année. Encore cela était-il présenté comme un legs des mentalités maoïstes hostiles à toute richesse. Ce n'est qu'à partir de 1985 que les distorsions multiples apparurent : recul global de certaines productions, notamment céréalières ; appauvrissement de certains groupes et régions ; détournement massif de fond et corruption ; échec des zones économiques spéciales ; endettement des entreprises ; premières faillites ; incapacité du système bancaire de jouer le rôle de surveillant comme en Occident ; bref, réapparition de nombreux phénomènes de la période d'avant le prise du pouvoir par les communistes, en 1949. Mais il faut
1987 pour que l'on prenne conscience du caractère général et n'étaient vu que comme des ratés ponctuels, d'autant que, captant les énergies et initiatives vers le domaine des réussites économiques et professionnelles, Deng avait pu étouffer le mouvement démocratique et toute possibilité de donner libre cours à la critique populaire et spontanée. Seule la grande presse bénéficiait d'une plus grande indépendance et liberté d'expression. (...)
A la suite de Shangaï, Tientsin et d'autres grandes villes, Pékin connaît aussi, depuis le 1er décembre 1987, le rationnement de la viande de porc. En moyenne, chacun peut acquérir 1 kilo de viande de porc par mois dans les magasins d'approvisionnement d'Etat. La ration est encore plus réduite dans d'autres régions : pour prendre l'exemple de Fanyangshi, le rationnement de novembre n'accordait que 0,75 kg par mois et par personne, cette quantité n'atteignant même pas la moitié de la ration de viande de porc d'avant 1980 (à cette époque, chaque citadin pouvait obtenir des bons pour 2 kg de viande de porc par mois). Devant cette carence des boucheries d'Etat, le prix de la viande de porc sur les marchés libres est passé de 2 à 3 yuans, tandis que le prix du bœuf et du mouton se sont aussi envolés. Cela reflète la gravité du déséquilibre entre l'offre et la demande des marchandises alimentaires suivant les compte-rendu de l'administration elle-même. De janvier à novem-bre 1987, la hausse des prix à Pékin aurait atteint 8,8%.
Le processus de pénurie de la viande de porc dans les grandes villes chinoises peut être décelé dans les chiffres officiels. A la mi-1987, le montant national des ventes de porc dans le commerce d'Etat avait diminué de 4,9% en 12 mois. En octobre 1987, le chiffre national des réserves de porc baisse de 6%. Les stocks de viande ont reculé de 6,7% par rapport à l'an passé, alors que la demande globale de ce produit croît au rythme annuel de 5 à 7%. (...)
Selon les autorités, la cause directe de la pénurie de porc serait la forte hausse des prix des aliments pour le porc, tandis que les revenus des producteurs de porc ne suivraient pas le renchérissement des fourrages. Cet écart entre les coûts du porc et les revenus tirés feraient que les paysans abandonnent l'élevage de porc, ce qui diminuerait l'offre de porc
Mais le renchérissement des fourrages est également une conséquence de tout ce qui cause la pénurie.
Causes apparentes
En raison des faibles revenus de la culture des céréales (blé, maïs, patate douce, etc.) entrant dans la production du porc, les paysans se tournent en général vers des cultures plus lucratives (pisciculture), et vont même jusqu'à abandonner la charrue pour l'usine ou le commerce. Ainsi l'offre de fourrage et la production de céréales ont baissé depuis 1985. Bien que les principales céréales comme le riz soient toujours contrôlées par l'Etat, les autorités ont libéré les prix. Alors, suivant la loi du marché, le prix du fourrage monta peu à peu, infligeant un rude coup à la branche porcine. Actuellement, on utilise en moyenne 4 kilos de fourrages pour produire 1 kilo de porc, mais la production céréalière par habitant n'est que de 400 kilos (soit 30 kilos de moins que la moyenne mondiale) dont 80% doivent être consacrés à l'alimentation directe de la population. C'est l'enchaînement de ces causes qui explique la situation de pénurie.
Mais ce qui précède n'est que l'exposé des causes directes. Il existe des raisons encore plus fondamentales à la pénurie de porc. En décembre 1978, les partisans de Deng firent les premiers pas pour adopter la nouvelle ligne économique. Cette ligne économique oblige à réguler les productions suivant les mécanismes de marché, et même le fruit du labeur des individus suivant l'intéressement au gain. La réforme intervient en premier dans l'économie villageoise. Dès 1985, 98% des foyers ruraux étaient entrés dans le "système de responsabilité de contrats de production des familles". En même temps, les paysans recevaient une plus grande liberté dans la production privée. La logique de la politique agricole de Deng est que l'Etat diminue ses investissements dans l'agriculture et s'appuie complètement sur l'intérêt
matériel pour stimuler l'enthousiasme productif des paysans. En raison de la diminution des investissements d'Etat dans l'agriculture, les travaux hydrauliques et autres chantiers fondamentaux en rapport avec l'agriculture ont été comprimés : la capacité de production en rapport avec l'agriculture a reculé ; dans le même temps, le gouvernement chinois a également diminué les subventions aux agriculteurs en général ; or suivant les lois du marché, les prix des insecticides, engrais, semences, etc. n'ont cessé de grimper. Le résultat en est que tous les paysans se tournent vers les cultures plus lucratives, développent les activités secondaires et vont jusqu'à se reporter sur les usines et le commerce. Cet ensemble de raisons fait que la production de céréales décline de-
Depuis les pénuries dans les livraisons de céréales, les lois du marché ont contraint à de fortes hausses de certains prix, tant pour la consommation alimentaire humaine que pour les aliments de bétail. Par exemple, le quintal de fourrage composé est passé de 14 à 23 yuans dans le Hunan, hausse et dans le Hubei, 30% de hausse ; mais la hausse du prix du porc n'y fut que de 10%. Dans les autres régions, elle fut encore plus faible. L'élevage de porc est devenu une entreprise sans intérêt, voire fonctionnant à perte. Ainsi, plus personne ne veut élever du porc. Les conséquences en sont la pénurie et la hausse du prix de vente.
L'insuffisance de la viande de porc est le fruit amer qu'a produit l'adoption, comme règle de conduite de la production, des mécanismes de marché et de la poursuite aveugle du profit. Cela fut la première crise économique qu'a amené la "réforme économique" de la clique de
Les contre-mesures des bureaucrates chinois
La première grande mesure des bureaucrates en réponse à la pénurie de viande de porc a été d'organiser le rationnement dans les grandes villes, d'augmenter les livraisons de produits d'aquaculture ou à base d'œufs. Mais cela a été sans commune mesure avec l'effet provoqué par les pénuries de porc. D'un autre côté, les bureaucrates augmentaient les revenus des producteurs de porc et les subventions à la vente, ainsi que les primes versées aux ouvriers et employés pour cause de vie chère. Ces dernières années, les subventions de la municipalité de Pékin pour les transports, le logement, la nourriture et les vêtements, atteignaient chaque année plus de 2 milliards de yuans. Les bénéficiaires en sont essentiellement les salariés des entreprises d'Etat.
Mais la question névralgique demeure : comment faire pour élever l'offre de porc ? La méthode la plus directe est d'agir encore une fois, en élevant le gain que les paysans peuvent retirer de l'élevage du porc. L'action des autorités est double : d'un côté, elles commencent à influer sur les prix des fourrages par des livraisons massives de l'Etat sur les marchés, de l'autre, elles renforcent les contrôles sur les prix des différents intermédiaires en amont et aval de la production de porc.
Les lois du marché
Pour ce qui est des mesures économiques à long terme, l'avis des milieux dirigeants chinois est que chaque grande ville doit se doter de ses propres "bases d'approvisionnement en produits annexes" et faire progresser la production industrielle dans des zones délimitées. Ce n'est qu'après qu'il faut "garantir la stabilité des approvisionnements du marché". En même temps, d'autres proposent de libérer les prix et de laisser jouer les mécanismes de marché pour fixer les rapports de prix entre le fourrage et la viande de porc.
On peut observer que la méthode des bureaucrates chinois ne s'attaque pas au cœur du problème. Rationnement, aides et subventions pour l'éleveur de porc ne peuvent régier le problème que provisoirement. Quant à proposer des "bases d'approvisionnement en produits annexes", si cela ne relève pas de l'ignorance, cela signifie alors qu'on cherche à éviter de s'attaquer à la cause principale.
Tout le monde sait en effet, que la pénurie n'est pas provoquée par une insuffisance des forces productives, par le refus des paysans d'élever du
Soumise aux lois du marché, toute production ne peut s'adresser qu'à ceux qui ont un pouvoir d'achat suffisant et ne peut chercher à satisfaire les besoins de toute la société. Si on veut réellement se soucier des besoins de la société, on ne peut faire dépendre la décision du degré de profit espéré.
Pour les principales productions, indispensables pour le bien-être social, l'Etat doit prendre la décision d'investir même si c'est à perte. La production de céréales en est le meilleur exemple ; l'Etat ne peut refuser d'y poursuivre les investissements, ni refuser d'accorder des subventions, production céréalière serait à perte.
Pour résoudre radicalement l'ensemble des problèmes provoqués par la politique économique des partisans de Deng Xiaoping (la pénurie de porc n'en est qu'un petit épisode), il faut assurer la publicité des principaux flux de capitaux au niveau national dans les circuits d'Etat, et entreprendre leur répartition et leur production suivant les besoins sociaux. Si l'on veut connaître les besoins de l'ensemble du peuple, il faut que celuici participe à la discussion du projet de plan, et cela nécessite l'existence d'un système démocratique.
Seule une planification décidée par une large discussion démocratique peut complètement refléter les besoins populaires et trancher véritablement les problèmes. L'économie planifiée, si elle est décidée d'une façon bureaucratique par la volonté de quelques dirigeants, non seulement ne peut prendre en compte les besoins sociaux, mais en outre s'éloigne souvent de la réalité, provoquant de graves distorsions économiques. Le grand bond en avant en est un exemple, les dommages qu'il a créés à l'économie chinoise ont subsisté durant
La différence entre les politiques agricoles de Deng et de Mao est celle d'une économie de marché à la recherche aveugle du profit chez le premier, et d'une économie planifiée d'une façon bureaucratique pour le second, politique que ses successeurs ont durcie. Mais toutes deux ont un point commun : elles pressurent les ouvriers et les paysans pour soutenir le développement écono-
La pression sur les paysans
La pression exercée sur les paysans est particulièrement nette : les prix des produits agricoles ont tous été comprimés sur une longue période à un niveau bas et irrationnel, tandis que les prix ne cessait de grandir. Le niveau de vie paysan n'était pas en phase avec le développement agricole. C'est pour cela, qu'à moins d'aller vers une diminution progressive de la part de ce qui est régulé par les lois du marché (alors qu'actuellement l'importance des mécanismes de marché ne cesse de grandir), l'Etat est toujours davantage contraint de soutenir matériellement les paysans pauvres et de les aider à avancer vers la collectivisation, en respectant leur libre volonté. Il est également obligé de relever les revenus tirés des produits secondaires, pour relever le volume des ventes afin de diminuer le ciseau des prix en tentant d'améliorer la vie paysanne; et d'accroître la productivité agricole afin de contenter les paysans, tout en s'assurant qu'ils produisent pour les besoins collectifs. Enfin, pour la circulation des marchandises, l'Etat doit sévèrement contrôler les prix des principales marchandises dont dépend le bien-être social et réduire dans la mesure du possible la part régulée par les lois du marché.
La planification économique démocratique est non seulement la méthode fondamentale pour résoudre la pénurie de porc, mais aussi l'issue globale de l'économie de l'Etat ouvrier.
October Review Décembre 1987