LES NOTRES C.L.R. JAMES (1901-1989)
AU COURS des trois derniers mois, deux pionniers du trotskysme en Grande-Bretagne nous ont quittés : Harry Wicks en avril et maintenant C.L.R. James. Harry demeura un trotskyste convaincu pendant toute sa vie ; James, en revanche, développa des conceptions politiques et philosophiques qui l'éloignèrent de notre mouvement.
Né à Trinidad en 1901, James s'intéressa d'abord au cricket, un sport considéré depuis toujours comme typiquement anglais mais très largement répandu aussi dans les Caraïbes. Dans l'atmosphère de radicalisation politique au lendemain de la Première Guerre mondiale, James développa une attitude critique à l'égard du colonialisme et adhéra au mouvement populaire dirigé par André Cipriani, le maire de Port of Spain. Un de ses premiers écrits politiques fut une biographie de Cipriani, republiée par la suite sous le titre Les cas d'auto-gestion dans les Indes Occidentales.
En 1932, James arriva en Angleterre et s'installa d'abord à Nelson, dans le Lancashire, ville de forte tradition radi-
cale, dont les conflits industriels de l'époque marquèrent profondement l'esprit. Comme il l'avoua plus tard, les ouvriers du Lancashire, l'initièrent à la lutte de classe. Dans cette région, il découvrit les écrits de Trotsky, et notamment l'Histoire de la révolution russe, qui l'amena à étudier Marx, Engels et Lé nine. Depuis cette période, James s'identifia toujours avec la révolution socialiste. En 1934, il adhéra au Parti travailliste indépendant (ILP) et s'engagea activement au sein du Groupe marxiste trotskyste, dont il devint le principal po-
Ceux qui l'ont connu dans cette période, se rappellent sans doute sa personnalité marquante et ses dénonciations impitoyables du Parti communiste n'eut le courage d'engager un débat publique avec lui qu'une seule fois. A la bibliothèque Islington, dans Holloway Road, il s'imposa au porte-parole du PC, Pat Sloan, qui, pourtant, était loin d'être un piètre orateur.
James mit en lumière ses grandes qualités d'agitateur et de propagandiste surtout après l'invasion de l'Ethiopie par Mussolini. Ses articles écrits pour la revue de l'ILP, New Leader, demeurent parmi ses contributions les plus réussies. Avec un flair prophétique, il mit en garde contre toute illusion à l'égard de la Société des nations. Lors de la conférence annuelle de l'ILP à Keighloy, il fit adopter des résolutions qui demandaient le boycott ouvrier de la guerre coloniale et qui repoussaient le pacifisme du groupe parlementaire de l'ILP.
Rupture avec Trotsky
En 1936, il publia Révolution mondiale 1917-1934, Il s'agit de la première analyse d'ensemble de la montée de l'Internationale communiste sous la direction de Lénine et de sa dégénérescence sous Staline. Trotsky porta un jugement favorable sur ce livre, tout en critiquant son incompréhension de la dialectique. Cela amena James à étudier de manière approfondie la méthode de Hegel. Le résultat en fut son ouvrage Notes sur la dialectique, où il retournait cette critique contre Trotsky, en réaffirmant sa propre interprétation de la dia-
Avec Harry Wicks, Reg Groves, Henry Sara et d'autres camarades, James joua un rôle important dans le Comité de défense de Trotsky, sur lequel s'était abattue une avalanche de calomnies lors des procès de Moscou. Malgré son engagement dans les cercles trotskystes, il poursuivit son activité littéraire et de recherche. Il publia, en 1936, un roman sur la misère de la vie quotidienne aux Caraïbes, Minty Alley, et travailla à son grand ouvrage sur la révolte de Saint-Domingue, le premier soulèvement victorieux des esclaves dans l'histoire : Les Jacobins noirs est considéré aujourd'hui comme comme une étude classique sur ces événements. En 1938, il publia Une histoire de la révolte noire.
au Liban, en Tunisie et dans l'Etat d'Israël, Après l'unification de la plupart des groupes trotskystes en 1938, James fut l'un des délégués au congrès de fondation de la Quatrième Internationale, où il fut élu au Comité exécutif. En cette même année, il quitta la GrandeBretagne pour les Etats-Unis, où il s'intégra à l'activité du Parti ouvrier socialiste (SWP) et en dirigea l'intervention
Il séjourna pendant quelques semaines au Mexique, auprès de Trotsky, avec lequel il discuta des problèmes concernant le mouvement noir. Au sein du SWP, il lutta pour imposer un tournant en direction des Noirs qu'il considérait comme un secteur décisif du mouvement révolutionnaire aux Etats-Unis.
Après l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, qui produisit une scission à l'intérieur du SWP au sujet de la position à adopter à l'égard de l'Union soviétique, James commença à s'éloigner de Trotsky.
A son avis, le pacte soviéto-germanique était la preuve que l'URSS avait cessé d'être un Etat ouvrier et que, par conséquent, il ne fallait plus la défendre. Il créa avec Raya Dunayevskaya la Tendance Johnson-Forrest, marquée par une élaboration théorique de plus en plus éloignée des positions de Trotsky et de la IVelnternationale. Ils soutenaient notamment que les Partis communistes en dehors de l'URSS n'étaient plus des "instruments du Kremlin", mais plutôt "un produit organique du mode de production capitaliste à notre époque".
PARUTION D'AL MITRAQA
A91201
Le numéro 6 (avril 1989) d'Al-Mitraqa est paru. Ce nouveau numéro de la revue théorique en arabe que publient conjointement les groupes affiliés à la IVe Internationale est axé autour du thème de l'intifada.
Il comprend trois dossiers :
- Palestine : de la résistance à l'intifada
- Etat d'israël : les effets de l'intifada
— Algérie : l'autre intifada
Prix du numéro : 15 FF. Les commandes peuvent être adressées à Inprecor 2 rue Richard Lenoir,
93108 Montreuil, France.
A son avis, l'URSS était un Etat capitaliste. Sa rupture avec Trotsky était désormais totale.
James joua aussi un rôle important dans le soutien à la lutte contre la domination coloniale. Dans l'espoir de développer un combat pour une Afrique socialiste, il appuya Kwame Nkrumah, mais n'hésita pas à le critiquer lorsqu'il s'aperçut du chemin qu'il avait emprunté.
Dans ses dernières années, CLR - comme tout le monde l'appelait — était presque devenu une légende vivante.
Son petit appartement, à Brixton, s'était transformé en un lieu de pélerinage pour les jeunes révolutionnaires noirs de toute la planète. Il avait l'esprit ouvert à divers intérêts, cosmopolite. Il demeura un révolutionnaire engagé dans la politique, tout en cultivant sa passion pour le cricket et son amour pour Shakespeare
Il fut optimiste pendant toute sa vie.
A l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, il déclara à ses jeunes auditeurs de Chicago : "Je vivrai encore suffisamment longtemps pour voir la révolution en Afrique du Sud. Je ne pense pas pouvoir assister à la révolution américaine, mais lorsque vous ferez votre révolution, je trouverai certainement le moyen de me joindre à vous".
Cet optimisme révolutionnaire, cette foi inébranlable dans l'avenir de l'humanité, était la caractéristique qui synthétise le mieux la personnalité de James :
penseur, écrivain et révolutionnaire.
Charlle VAN GELDEREN