NOUS PUBLIONS ci-dessous des extraits d'un discours prononcé par Daniel Ortega, Président de la république du Nicaragua et membre du Comité exécutif du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), lors de l'inauguration de la foire économique Hatofer 1989. Daniel ORTEGA
IL NE FAUT PAS oublier la réalité de l'insertion du
Nicaragua dans le continent latino-américain.
Une situation très difficile, causée par la politique économique erronée qui a été menée jusqu'à maintenant, est en train de secouer tous les pays du continent. Nous nous référons, évidemment, aux choix politiques des pays industrialisés et développés du Nord, mais aussi aux res-
ponsabilités de ceux qui ont géré l'économie de ce continent pendant de très longues années, à savoir les capitalistes latino-américains. Au Mexique, au Brésil, au Venezuela, en Argentine, dans toute l'Amérique latine, ils ont réalisé un développement important au prix d'un endettement extérieur qu'ils ont accepté et favorisé. (...) Les responsables de la situation actuelle ne sont pas les travailleurs, les ouvriers et les paysans, mais les entrepreneurs et les capitalistes. Et quel a été le résultat de cette politique ? A-t-il été positif ? Non, le résultat n'a pas été positif, et je ne suis
Au Venezuela, le gouvernement a été assumé dans les derniers mois par le Président Carlos Andres Perez, qui jouit d'un très large appui national et international, incluant à la fois les pays latino-américains qui partagent le modèle économique vénézuélien, et les pays révolutionnaires comme Cuba et le Nicaragua. En l'espace de quelques jours, lorsqu'il a essayé d'appliquer un ensemble de mesures économiques qui sont un million de fois moins rigoureuses que celles réalisées dans notre pays, il s'est confronté à une explosion sociale.
La responsabilité des capitalistes
J'ai appelé par téléphone Carlos Andres pour lui transmettre ma solidarité, celle du peuple nicaraguayen et celle du Front sandiniste, mais aussi pour condamner les politiques interne et extérieure qui produisent de telles situations. Carlos Andres m'a répondu qu'il s'agissait effectivement d'une explosion sociale, provoquée par la situation économique et non pas par une force révolutionnaire organisée. C'était, comme lui-même l'a dit, la réaction des pauvres contre les riches, des opprimés contre les oppresseurs. Car nous ne pouvons nier la réalité, qui nous prouve que les capitalistes qui contrôlent le pouvoir économique en Amérique latine n'ont pas été capables d'apporter une réponse aux problèmes économiques des pays latino-américains. Cela a provoqué un malaise qui, finalement, s'est exprimé dans une explosion violente et tragique avec de centaines de morts, comme au
Par conséquent, le problème du Nicaragua ne peut pas être résolu par les capitalistes. Si on donnait à nouveau la direction économique du pays aux capitalistes, alors nous serions obligés, encore une fois, de faire une révolution. Mais nous avons déjà fait cette expé-
Nous sommes acculés à un processus de concertation économique que, tant bien que mal, nous avons poursuivi jusqu'à maintenant. Il y a un secteur privé dans notre pays qui s'est maintenu et a continué son activité malgré les tensions économiques et sociales et en dépit de l'agression militaire. Il faut reconnaître la tenacité et la fermeté des producteurs qui, pendant toutes ces années et au milieu de telles difficultés, n'ont pas réduit les capitaux mais ont continué à produire. (...) Leur attitude à été celle d'assurer la production au delà des conflits idéologiques, puisque certains entrepreneurs sont pour et d'autres contre la révolution. Certains sont affiliés à des partis d'opposition, ce qui relève de leur droit, mais en tant que producteurs ils ont poursuivi leurs activités économiques dans les moments les plus difficiles, sous les balles de la contra. Ils sont restés, malgré le risque de voir leurs propriétés affectées par la réforme agraire, mais il faut admettre aussi que — comme on l'a vu lors de la récente réunion des Présidents des pays centre-américains - la Loi de réforme agraire adoptée au Nicaragua est une des plus conservatrices de toute l'Amérique latine. En effet, dans d'autres pays latino-américains, y compris en Amérique centrale, des limitations à la propriété ont
La révolution a créé plus de producteurs
Sur la base de cette réalité, nous nous sommes adressés aux producteurs, en toute responsabilité, leur disant : il faut continuer à produire, tout en sachant qu'il n'est pas facile de produire dans ce pays, comme dans n'importe quel autre pays latino-américain. Le producteur nicaraguayen qui veut se transférer dans un autre pays latino-américain se trouvera confronté à une situation tout aussi difficile. J'ai dit aux Présidents Cerezo, Arias et Azcona que chez nous, il existait une différence. Il est certain que notre réforme agraire a affecté en partie le secteur privé, mais elle n'a pas frappé tous les propriétaires et, de plus, son but n'était pas de transformer l'Etat en propriétaire de la terre, mais plutôt de donner la terre aux paysans. Par conséquent, il y a aujourd'hui au Nicaragua beaucoup plus de producteurs privés qu'avant la révolution, et cela, grâce à la révolution elle-même qui a donné la terre aux paysans, soit sous forme de coopératives, soit sous forme de propriétés individuelles. (...)
Une politique bancaire différente
J'ai dit également aux Présidents centre-américains que si, d'un côté nous ne fixons pas de limitations à la propriété privée de la terre au Nicaragua, de l'autre côté, nous ne permettons pas à une banque de s'emparer de la terre lorsqu'un producteur ne peut pas payer. Aux Etats-Unis et dans les autres pays latino-américains, ainsi que dans tous les autres pays capitalistes, un paysan qui ne peut pas payer est obligé d'engager sa propriété, au risque d'être exproprié en cas de non-payement prolongé de sa dette. C'est la logique du système capitaliste le plus traditionnel. Nous avons une politique différente au Nicaragua. Nous disons aux producteurs endettés vis-à-vis des banques : ami producteur ou camarade producteur, si tu ne payes pas tes dettes, la banque ne pourra plus te faire de crédits. (...) Nous avons discuté avec plusieurs spécialistes internationaux qui sont venus dans notre pays. Tous nous ont dit — et cela avant le soulèvement de Caracas — que, dans une telle situation économique, n'importe quel autre gouvernement latino-américain serait tombé. Aucun autre gouvernement latino-américain ne pourrait adopter les mesures économiques que nous sommes en train d'appliquer. Il est évident que les mesures pour sortir de la crise économique demandent des sacrifices aux travailleurs, et c'est encore plus difficile à supporter si, en même temps, on assiste à l'augmentation des prix des produits d'importation, un prix qui n'est pas fixé par nous, mais par le marché international.
La décision prise par le Gouvernement est donc de renforcer le régime actuel d'économie mixte, pour montrer aux peuples d'Amérique latine, des Caraïbes et du Tiers-monde, qu'il est possible de réaliser une transformation révolutionnaire avec la participation de toutes les forces économiques et sociales, à travers une alliance capable de garantir une augmentation de la production et de faire face à la crise. (...)
Barricada Ler mars 1989