Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

La résistance ouvrière

· Inprecor n° 291, 3 juillet 1989 · p. 32-33 · 1 651 mots

Chine Syndicalisme

LE MOUVEMENT OUVRIER et les étudiants de Hong-Kong ont"

Lee Cheuk Yan, secrétaire général de l'organisation ouvrière,

Christian Industrial Committee, est une figure importante de ce mouvement de solidarité. Lee a été témoin du massacre de la nuit du 3 juin. Il était allé personnellement à Pékin, pour apporter aux étudiants la somme de 2 millions de dollars de

Cet argent lui a été confisqué par la police et il a été détenu largement soutenu les étudiants de Tiananmen, leur fournissant tentes, vivres, matériel.

Hong-Kong, fruit de collectes du mouvement de solidarité.

pendant trois jours. Militant chrétien radical, Lee a côtoyé pendant plusieurs jours les militants de l'Union autonome des ouvriers de Pekin.

Notre envoyé spécial, Laurent Carasso, l'a rencontré à Hong-Kong.

INPRECOR : Qu'est-ce qui t'as le plus frappé dans le mouvement ?

LEE CHEUK YAN :

C'est l'indépendance du mouvement. Il n'y avait jamais eu dans l'histoire de la

Chine — depuis sa libération, en 1949, jusqu'à ce jour - que des mouvements dirigés par le sommet, que ce soit au moment de la révolution culturelle ou lors d'autres mobilisations politiques. Mais cette fois c'est le peuple lui-même, les ouvriers, les étudiants et les intellectuels qui ont organisé un mouvement à la base, de bas en haut et non pas de haut en bas. Un mouvement pour la démocratie, contre la bureaucratie et la corruption du parti. Ce qui m'a également impressionné, c'est le fait qu'ils aient ressenti la nécessité de s'organiser, d'avoir leur propre organisation. Les étudiants ont construit leur organisation autonome et ils avaient le projet de construire une organisation au niveau de l'ensemble du pays, et pas seulement à Pékin. Les ouvriers mirent également sur pied l'Union autonome des ouvriers, à l'échelle de ainsi que des syndicats dans plusieurs villes.

Ces deux mouvements avaient franchi une première étape dans ce processus d'organisation autonome. Ce qui est tragique, c'est qu'ils n'avaient commencé que depuis un mois, et cet embryon de démocratie, écrasé par l'armée, les tanks et les balles. Après le massacre, commence une période de terreur blanche, d'arrestations, de condamnations à mort, on encourage la délation. C'est un peu la répétition de ce à quoi on a assisté pendant la révolution culturelle. On distille la peur dans la population, et aussi la falsification des faits, c'est une atmosphère très

• Penses-tu qu'à travers cette volonté d'auto-organisation, Ils manifestalent leur refus de soutenir tel ou tel courant, et qu'lls ne pourralent résoudre leur problème que par eux-mêmes ?

— Les ouvriers m'ont dit très clairement ce qu'ils pensaient de la Fédération générale des syndicats. Pour eux, c'est un syndicat qui ne défend pas vraiment les intérêts des ouvriers et dont le seul avantage est qu'il distribue des tickets de cinéma ! Les étudiants pensent la même chose de la Fédération étudiante dont tous les dirigeants ont plus de quarante ans. Ce ne sont pas des étudiants ! C'est pour cela qu'ils voulaient agir par eux-mêmes. Par ailleurs, ils n'ont jamais dit "A bas le Parti communiste", ils voulaient seulement réformer le parti, avoir le droit de s'organiser librement, pouvoir contrôler le parti, mettre fin à la corruption. Au début, les porte-parole du Parti se disaient d'accord avec ces revendi-

Mais le Parti ne pouvait accepter que l'on donne de lui cette image, ni que tous ses vices soient ainsi exposés au peuple chinois. Il a été défié par les étudiants et les ouvriers. Le Parti ne pouvait accepter que la fonction du pouvoir lui soit contesté par la base. Tant que les questions sont soulevées par le sommet, pas de problème. Mais si la base

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remet en cause les décisions, exige la démocratie, veut avoir son mot à dire sur ce qui va ou ne va pas, défie la direction, alors il faut écraser toute opposition.

Tu as rencontré les militants de l'Union ouvrière, Ils n'en étalent

- Oui, ce n'était pas encore une grande organisation à Pékin. Ils étaient venus spontanément pour soutenir les étudiants. D'abord, ils servirent de protection aux étudiants, les entourant de lignes de service d'ordre. Ensuite, ils annoncèrent qu'ils formaient l'Union autonome des ouvriers de Pékin. Leur déclaration officielle date de la mi-mai. Ils n'ont eu droit qu'à 2 ou 3

Ce qu'ils m'ont dit de leurs revendications a fait apparaître une similitude avec celles des étudiants : contre la corruption des bureaucrates, pour la démocratie, pour une participation réelle aux décisions dans les entreprises. Ils avaient déjà rédigé des statuts, étaient en train de mettre sur pied une direction, de faire des adhésions. Je pense qu'ils avaient une centaine de membres, pas plus. Ils avaient prévu de faire le tour des usines pour expliquer aux ouvriers le besoin de s'organiser, de se former politiquement, et donc de se faire enregistrer officiellement et d'exiger des droits légaux pour le syndicat. En même temps, ils étaient très courageux, ils disaient que si jamais il ne restait plus qu'un seul d'entre eux à l'issue du combat, il continuerait à brandir le drapeau de l'Union autonome des ouvriers, pour

Aujourd'hui, même s'ils ont été écrasés, l'importance de cette Union des ouvriers ne pourra pas être ignorée, car elle représente un espace pour les travailleurs en Chine. Je pense que dans l'esprit des ouvriers il restera gravé. Le moment venu ressurgira le drapeau de l'Union autonome des ouvriers. Evidemment, maintenant, la situation est très critique, des travailleurs sont recherchés, certains arrêtés et condamnés Mais l'heure viendra où les travailleurs chinois s'organiseront de nouveau.

• Avalent-ils eu le temps d'établlr une charte revendicative ?

— En fait ils n'avaient pas de revendications particulières, comme des augmentations de salaires ou d'autres exigences économiques, à la différence de mouvements dans d'autres parties du monde. Ils étaient porteurs d'aspirations plus fondamentales, les mêmes que les étudiants : "A bas les bureaucrates ! A bas la corruption !" Et ils disaient clairement que si les travailleurs sont pauvres, c'est que les bureaucrates tirent profit du peuple. Ils voulaient bénéficier du fruit de leur labeur. En fait s'ils ne demandaient pas précisément le blocage des prix ou des augmentations de salaires, c'est que leur exigence était idéologique, fondamentale, pour leurs intérêts à long terme.

• Avalent-lls eu le temps de se structurer dans les entreprises ?

- Ils étaient surtout dans Tiananmen, mais ils avaient des appuis dans plusieurs entreprises, qu'ils espéraient organiser. Et il est très significatif que deux jours avant le massacre, les journaux de Pékin aient annoncé que 40 entreprises avaient dénoncé l'Union autonome des ouvriers de Pékin comme illégale. Si 40 entreprises prenaient au sérieux l'Union, c'est qu'elle y avait des sympathisants dans au moins 40 entreprises. Et l'une de ces entreprises est une très grande usine de 220 000 ouvriers, l'Aciérie de la capitale. C'est une usine aussi symbolique pour la classe ouvrière chinoise, que les chantiers navals de Gdansk, en Pologne. Et j'ai appris que pour empêcher les ouvriers de venir soutenir les étudiants, l'armée avait encerclé l'aciérie.

• Visiblement, dans un premier temps, la police s'est acharnée tout particullèrement sur les ouvriers...

— Oui, il y a au moins cinq villes où a été annoncée l'arrestation de militants d'Unions autonomes des ouvriers. Ces organisations existaient au moins dans ces villes et évidemment ce sont les principales villes industrielles.

Ainsi, en un laps de temps très court, le mouvement s'était étendu à plusieurs villes. Les militants m'avaient dit, à Pékin, que des travailleurs étaient venus d'autres villes pour les rencontrer. Un réseau national commençait à s'organiser. Cela prouve bien le mécontentement général vis-à-vis du parti et la volonté d'avoir des organisations en propre.

• Que représente ton organisation, le Christlan Industrial Commit-

— Au départ, nous sommes liés à l'Eglise. Mais nous sommes fondamentalement présents dans le mouvement ouvrier à Hong-Kong. Nous soutenons surtout les mouvements indépendants. A Hong-Kong le mouvement est scindé entre les organisations liées à Pékin, celles qui sont liées à Taïwan et les indépendantes. Nous pensons que les syndicats doivent être indépendants de tout régime politique. Nous voulons défendre des objectifs politiques, mais nous pensons d'abord que les travailleurs doivent s'organiser eux-mêmes et diriger les syndicats. C'est exactement ce qu'ont voulu faire les travailleurs à Pékin et nous essayons de le faire dans un contexte différent. Nous faisons un énorme travail pour promouvoir la formation syndicale, pour donner des armes aux travailleurs dans le combat quotidien. Le Christian Industrial Committee appartient au mouvement syndical indépendant et notre but est d'arriver à construire une puissante fédération indépendante à Hong-Kong.

• Quelle est la situation des travallleurs à Hong-Kong ?

— Les travailleurs d'Hong-Kong sont les victimes d'une économie ultra-libé rale. Nous n'avons pas de sécurité sociale, pas de prise en charge médicale. S'il y a le moindre accident, les travailleurs sont abandonnés à eux-mêmes. !| y a aussi une grande précarité des revenus. Un grand nombre de travailleurs, en particulier les ouvriers, sont payés à la journée ou à la tâche. Pas de travail, pas de salaire ! En cas de baisse d'activité les travailleurs ne sont pas rémunérés. Pas de sécurité sociale, pas d'assurance chômage, rien ! C'est une politique capitaliste ultra-libérale typique.

Les travailleurs n'ont aucune voix au chapitre. Le gouvernement à Hong-Kong n'est pas élu. C'est un Conseil formé de représentants socio-professionnels qui choisit le gouvernement. Les syndicats ont deux sièges à ce Conseil. Cela veut dire qu'à Hong-Kong, les travailleurs n'ont même pas le droit de vote. Aussi, lorsque l'on critique le manque de démocratie en Chine, il faut aussi critiquer le gouvernement britannique qui dénie, ici, les droits démocratiques élémentaires aux travailleurs. La manière dont est désigné le Conseil rappelle le fonctionnement qui existait en Europe au Xille ou au XIXe siècle, lorsque les aristocrates avaient tout le pouvoir. Ici les capitalistes ont tous les sièges et ne laissent au Conseil que quelques strapontins pour les travailleurs. On nous promet cependant, qu'en 1991, 10% du Conseil sera directement élu !

Propos recuelllis par Laurent Carasso

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