Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Un Etat ouvrier dans un pays arriéré

· Inprecor n° 291, 3 juillet 1989 · p. 6-7 · 1 304 mots

Nicaragua URSS et Russie

appuyée sur les paysans (1). Cette caractérisation n'implique

Un Etat ouvrier dans un pays arrière

POUR DESIGNER LA NATURE du régime sandiniste, nous parlons d'Etat ouvrier ou de dictature du prolétariat pas que les ouvriers constituent la base sociale principale

(en termes numériques) du régime sandiniste, cela n'implique pas non plus que ce soient les ouvriers qui exercent effectivement le pouvoir.

La situation est en fait beaucoup plus complexe.

Arnold BERTHU

LE PROLETARIAT est minoritaire dans la formation sociale nicaraguayenne pré et post- révolutionnaire. En 1978 et 1979, il y avait 40 000 ouvriers d'industrie, produisant essentiellement dans des petites et moyennes entreprises, et environ 60 000 salariés agricoles permanents de souche assez récente. Aujourd'hui, le nombre de salariés agricoles a augmenté et ils ont acquis un degré d'organisation plus élevé. En revanche, le nombre d'ouvriers d'industrie a baissé

(surtout depuis 1987), si bien qu'on peut parler, à ce propos, d'une classe industrielle déclassée, pour reprendre l'expression que Lénine utilisa pour désigner l'état de la classe ouvrière soviétique, en 1920-1921.

La classe ouvrière nicaraguayenne a non seulement diminué en termes numériques, mais elle connaît une situation de rotation dans les entreprises et de va-et- vient très rapide, entre secteur formel et

L'économie mixte au Nicaragua

Etat ou propriétés collectives

Agriculture (1)

25%

Industrie (3)

40%

Commerce intérieur

38%

Services publiques

100% et crédits

Chiffres de 1986

1) calcul réalisé par Baumeister, Revista Nueva Sociedad, numéro 96, Caracas 1988.

2) grandes propriétés de plus de 70 hectares.

3) participation au PIB (source INIES, Bulletin socio-économique, Managua, 1988.

secteur informel. Ce qui ne peut avoir que de effets négatifs sur la conscience de classe. Les travailleurs des services publics, quant à eux, ont augmenté et leur dégré de cohésion et de conscience a progressé.

Pour en venir à la phase actuelle par laquelle passe le Nicaragua révolutionnaire, il faut partir des conditions de la prise du pouvoir et de la difficile transition, prolongée et longue, d'un capitalisme arriéré et dépendant dans un petit pays périphérique, au socialisme.

En juin-juillet 1979, s'est produite une authentique révolution sociale : les masses nicaraguayennes, sous la direction des sandinistes, ont détruit l'appareil d'Etat bourgeois et se sont dotées d'un instrument décisif pour opérer des transformations sociales révolutionnaires. Cet instrument c'est la dictature du prolétariat appuyée sur l'alliance des ouvriers et des paysans. L'instauration de ce nouvel Etat, basé au plein sens du terme sur le peuple en armes, a permis la conquête de la souveraineté nationale, la réalisation progressive des tâches de la révolution démocratique (réforme agraire, conquête du droit d'organisation et d'expression pour les masses, pre-

Secteur Petits et capitaliste moyens producteurs 17%(2) 58% 30% 30% 12% 50% 0% 0% mière Assemblée nationale élue au suffrage universel, etc.), ainsi que des incursions dans le domaine de la propriété privée (nationalisation du système de crédit ; expropriation du clan Somoza, soit environ 20% de l'économie ; établissement du monopole d'Etat sur le commerce extérieur, etc.) (1).

Le FSLN, qui a bien en main cet instrument, a pu démontrer que la dictature du prolétariat est synonyme d'une extension formidable de la liberté d'expression et d'organisation pour les masses. Le nouvel Etat révolutionnaire s'est construit sur l'exclusion de la bourgeoisie du pouvoir effectif et simultanément a fait des concessions à la bourgeoisie anti-somoziste sur le plan économique : le maintien d'un secteur capitaliste significatif dans l'agro-exportation, l'industrie et le commerce (voir encadré). Ces concessions étaient indubitablement nécessaires (voir la résolution du 12e Congrès mondial de la IVe Internationale sur le Nicaragua, en 1985). Elles ont été réalisées à partir d'une position de force que confère le fait de diriger un nouvel appareil d'Etat et de s'appuyer sur le peuple en armes. Au cours des premières années, les conquêtes des masses ont été progressivement consolidées et restent pour l'es-sentiel intactes. Par ailleurs, les sandinistes ont maintenu fermement le pluripartisme, et le pluralisme au niveau des syndicats et des médias.

Dix ans après

Le Nicaragua révolutionnaire, 10 ans après la prise du pouvoir, constitue l'expérience la plus avancée du XXe siècle, du point de vue de la démocratie. Cela ne fait pas de doute, si nous faisons la comparaison entre le Nicaragua et l'URSS après 10 ans de révolution.

En URSS, en 1927-28, la vie politique était réduite à sa plus simple expression : parti unique dirigé par une clique bureaucratique ; absence d'organisation de masse indépendante de l'Etat ; disparition de toute vie dans les soviets ; début de répression massive à l'intérieur du parti unique (et aussi : exclusion de dirigeants comme Trotsky). Sur le plan économique, si la fin de l'agression impérialiste et de la guerre civile avait permis une certaine récupération économique, celle-ci s'était produite au prix d'un développement des inégalités sociales. La couche de paysans enrichis (les koulaks) et de négociants privés s'apprêtait à prendre le pouvoir à la gorge par la grève des semailles. On pourrait aussi mentionner l'état de la Chine de la fin des années 50 (sans par-

1) La dictature du prolétariat appuyée sur l'alliance ouvrière et paysanne ler les masses urbaines semiprolétarisées) est nécessaire pour conquérir une véritable souveraineté nationale, pour réaliser les tâches de la révolution et pour entamer de profondes transformations sociales et économiques. Mais, dans un contexte de relatif isolement de la révolution auquel s'ajoute le caractère arriére et dependant du developpement capitaliste du pays, elle est insuffisante pour mener à bien les transformations jusqu'à leur terme, le socialisme (voir également l'article de O. Nunez, page 9).

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NICARAGUA

DIX ANS

LE NICARAGUA DIX ANS APRES DE REVOLUTION DE LUTTE linsurrection, les grandes réalisations, léconomie,

D'ESPOIR

les USA, les femmes, etc..

Nicaragua aujourd'hul

Numéro spécial été 1989 Comité de solldarité avec le Nicaragua CSN, 14 rue de Nanteull, 75 015 Paris, FRANCE ler de l'Europe de l'Est de la même époque, à l'exception de la Yougoslavie).

Au Nicaragua, en1989, ce minuscule pays confronté à l'agression de la principale puissance impérialiste, la situation est fondamentalement différente et en faveur des masses (en dépit de toutes les difficultés de la vie quotidienne et de certaines erreurs de politique économique). Si on compare sa situation avec celle de Cuba, 10 ans après la révolution, le dégré de socialisation de l'économie y était beaucoup plus avancé qu'au Nicaragua, mais le système politique était figé (parti unique, lien syndicat/ Etat), malgré un degré très élevé d'activité des masses et d'adhésion au régime révolutionnaire.

Enfin, les concessions que font les sandinistes au secteur capitaliste (combien de temps dureront-elles ? Les confiscations de juin 1989, montrent qu'il ne faut pas exclure une nouvelle extension de la socialisation), si elles renvoient apparemment à la perestroïka, ont peu de choses en commun avec les réformes du bloc dit "socialiste" (en particulier la Chine, la Pologne, la Hongrie et l'URSS), car elles partent d'une situation totalement différente : le maintien au Nicaragua, depuis 1979, d'un secteur capitaliste et le caractère terriblement arriéré du développement économique nicaraguayen (2).

30 Juin 1989

2) Les sectaires et les gauchistes ne peuvent pas comprendre cela. C'est le cas par exemple du petit parti moréniste nicaraguayen (le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), membre de la Ligue internationale des travailleurs, LIT) qui explique depuis 10 ans que le FSLN petit bourgeois est en train de reconstruire un Etat bourgeois détruit par les masses en 1979 | Depuis 1979, le FSLN a imposé au Nicaragua un régime bonapartiste de gauche, c'est-à-dire un régime bourgeois fort qui s'appuyait néanmoins sur le mouvement de masse pour faire face à l'impérialisme", dans Correo Internacional, périodique de la LIT, de janvier 1989. Heureusement, malgré son sectarisme gauchiste, le PRT (tout comme le Mouvement d'Action Populaire (MAP), ex-maoiste) n'a ja mais posé d'acte le liant au bloc des partis de droite, et des deux PC (le dit "bloc des 14" partis d'opposition). Inprecor numére 291 du 3 Julilet 1989

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