Mazowiecki, proche conseiller de Lech Walesa et directeur de l'hebdomadaire de Solidarité, témoigne de la crise que traverse l'ensemble du bloc soviétique. Elle constitue pour la direction devancer le cours des événements et de se doter d'une marge des élections de juin dernier, comme la vague de grèves qui n'a
POLOGNE
Les conséquences d'une faillite historique
POUR LA PREMIÈRE FOIS, depuis plus de quarante ans, le
Premier ministre d'une "démocratie populaire" n'est pas issu du sérail stalinien. La nomination à ce poste de Tadeusz la domination bureaucratique en Pologne et, au delà, dans bureaucratique polonaise, marquée par son incapacité à surmonter les séquelles de la montée révolutionnaire de
1980-1981 et à "normaliser" son régime, l'ultime tentative de de manœuvre face à la pression populaire, dont les résultats cessé de monter depuis le début 1988, sont l'expression.
Cyril SMUGA
L'ACCESSION d'un représentant de Solidarité au poste de premier gestionnaire du pays marque dans la stratégie de la
"table ronde", mise au point en commun entre les dirigeants de l'opposition regroupés autour de Lech Walesa et la direction Jaruzelski de la bureaucratie.
L'accord de la table ronde a été conçu comme une concession majeure qui devancerait les revendications des masses, en dotant le régime d'une façade démocratisée, et qui permettrait ainsi la réalisation des mesures impopulaires qu'implique le recours élergi aux mécanismes de marché. Mais il s'est avéré insuffisant pour freiner la mobilisation po-
Selon les statistiques officielles, 1988 a été l'année qui a connu le plus grand nombre de journées de grève, depuis la fin 1982. Les services gouvernementaux ont relevé 202 mouvements grévistes auxquels 55 000 travailleurs ont pris part. Au cours de la première moitié de l'année 1989, aussi bien le nombre des grèves que le nombre de grévistes ont décuplé. Et cela, malgré l'appel lancé le 19 janvier par Lech Walesa qui avait déclaré : "La Pologne ne peut pas actuellement se permettre des grèves et je ne voudrais pas que les tensions grévistes se développent (...). Les conditions dans le pays font que chacun peut trouver une raison pour faire grève, mais la sagesse indique que c'est une voie qui ne mène nulle part". Durant le premier trimestre, il y a eu 254 grèves et plus de cent mille grévistes. En avril et en mai, il y a eu 72 grèves, mais leur durée et le nombre de travailleurs concernés ont augmenté. Enfin, en juin - mois des élections ! - et au début juillet, les conflits de travail ont connu à nouveau une nette augmentation : 352 mouvements grévistes, dont des mouvements concernant des branches entières (Rzeczpospolita du 13 juillet 1989). Courant juillet et surtout au mois d'août, les grèves ont été encore plus nombreuses, avec y compris des grèves générales régionales, certaines à l'appel des structures officielles de Solidarité, d'autres soutenues par ces structures après coup, et à contre-cour.
La constitution d'un gouvernement dirigé par un opposant est une nouvelle concession aux exigences des travailleurs. On peut cependant douter qu'elle soit suffisante, tant la situation matérielle de la population s'est aggravée et tant est forte, dans ses rangs, l'aspiration à en finir, une fois pour toutes, avec tout ce qui rappelle de près ou de loin la domination bureaucratique de ces 45 dernières années.
C'est sous le double effet d'un effondrement du modèle stalinien, et de la prise de conscience de la réalité de cette crise par la direction de l'appareil de l'Etat-parti polonais, que l'opposition est parvenue à occuper les devants de la scène politique. Les dirigeants de la bureaucratie polonaise, confrontés depuis vingt-cinq ans à des explosions sociales successives avaient, en effet, déjà tout essayé.
25 années d'échec bureaucratique
A la fin de la guerre, les staliniens ont réussi à établir leur appareil d'Etat, en s'appuyant essentiellement sur la massive présence militaire soviétique et par la répression bureaucratique.
En 1956, lorsque le mécanisme de la déstalinisation en douceur avait été bouleversé par l'explosion des grèves ouvrières, les communistes polonais avaient rappelé à leur tête Wladyslaw Gomulka (ancien secrétaire du parti, mis au banc pour "déviation titiste"), puis avaient négocié un compromis avec la hiérarchie catholique, et abandonné la collectivisation des campagnes. Isolant ainsi l'avant-garde ouvrière avant de la réprimer, et en vidant de leur contenu les conseils ouvriers, ils étaient parvenus à rétablir la stabilité de leur régime.
Mais la boite de Pandore du pluralisme, une fois entreouverte, avait déstabilisée le système. En 1968, devant la radicalisation de la jeunesse et la dissidence intellectuelle à l'œuvre dans le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) lui même, l'appareil du parti eut recours à une ignoble campagne antisémite. De
plus, le POUP, s'étant coupé de l'intelligentsia, perdit sa colonne vertébrale idéologique péniblement constituée lors de la déstalinisation, sombra dans la médiocrité et devint un repère d'arrivistes.
En décembre 1970, face à la grève qui embrasa les ports de la Baltique l'appareil, après avoir eu recours à la troupe, changea une nouvelle fois de secrétaire général et capitula devant les exigences matérielles des grévistes. Pendant dix ans, le nouveau secrétaire général, Edward Gierek, tenta d'imposer une idéologie de la consommation, agitant le mirage de la voiture individuelle pour tous, face aux travailleurs qui aspiraient à accéder à ce pouvoir qui, constitutionnellement, leur appartenait.
La rupture avec la classe ouvrière
L'expérience se solda par un lourd endettement extérieur et une crise économique sans précédent. Quant aux aspirations à la consommation ainsi réveillées, mais qui restèrent insatisfaites, elles produisirent, en été 1980, la plus grande montée sociale que la Pologne ait connue dans son histoire. Solidarité était née, et la rupture entre la bureaucratie et la classe ouvrière était définitivement consommée. Face à la rapide politisation du mouvement qui commençait à poser la question du pouvoir, l'appareil eut une nouvelle fois recours à la force, en décembre 1981.
L'état de guerre ne parvint pas à canaliser le déferlement du mécontentement. Cependant, en destructurant Solidarité, la répression permit une autonomisation de ses sphères dirigeantes. La direction de Solidarité abandonna peu à peu ce qui, dans le programme du syndicat élaboré en 1981, permettait d'avancer vers une alternative socialiste et démocratique : l'aspiration à la socialisation à la fois de l'économie et de l'Etat au travers d'un système articulé d'autogestion des producteurs.
La tentative de résoudre la crise économique par une réduction de la consommation ouvrière et paysanne et la surexploitation des salariés fut infructueuse. La bureaucratie perdit le peu de marge de manœuvre économique qui lui restait, et gaspilla toutes ses réserves en tentant d'étein-dre le feu gréviste qui couvait, par des concessions salariales au coup par coup.
Devant la remontée de la radicalisation populaire qui accompagna l'émergence sur la scène politique et sociale d'une nouvelle génération militante, le sommet de l'appareil prit conscience que sa seule planche de salut ne pouvait être qu'un compromis politique avec les dirigeants de Solidarité (devenus, entretemps, adeptes du libéralisme économique), et l'acceptation des conditions de la bourgeoisie impérialiste, afin d'ouvrir la voie aux investissements étrangers, pour permettre de remettre à flot la production et d'assurer la survie de l'Etat virtuellement en faillite.
Le résultat de cette prise de conscience fut l'entrée au sein du Fonds monétaire international (FMI) ; la volonté farouche de sortir de l'isolement diplomatique dans lequel l'ont plongé les mobilisations de solidarité avec Solidarité, et qui ont imposé aux gouvernements impérialistes une prise de distance avec Jaruzelski ; la libéralisation intérieure par étapes successives ; et enfin, l'accélération des réformes politiques et économiques, une fois que laruzelski parvint à juguler les résistances de l'appareil. Confronté au choix entre l'inconnu et la certitude de l'échec, la bureaucratie polonaise choisi le saut dans l'inconnu.
Ce saut fut pourtant - autant que faire se peut - préparé par une lente mais continue modification des rôles respectifs des divers appareils au sein du régime. Ainsi, sous couvert de la militarisation, l'équipe du général Jaruzelski écarta l'appareil du parti de la gestion quotidienne, restructura l'administration étatique, entreprit une transformation accélérée des directeurs d'entreprises en "managers" dotés d'une large autonomie de décision et les encouragea à procéder à des expérimentations, tamment au sein des sociétés ano-
L'appareil administratif et économique de l'Etat, au sens propre, abandonna au POUP le bavardage idéologique d'origine stalinienne et développa un discours pragmatique proche des thèses libérales prônées par les dirigeants de l'opposition. Les forces de police, et en particulier les unités anti-émeutes (ZOMO), ainsi que le corps des officiers en civil qui constitue la police politique, furent largement renforcés. Ce dernier, sous la houlette du général Kiszczak, et à l'instar de son chef, joua un rôle clé dans la préparation des réformes politiques. Enfin, l'équipe de Jaruzelski fit accepter aux dirigeants de Solidarité une modification de la Constitution qui garantit au président (l'élection du général Jaruzelski à ce poste était acquise et admise par les dirigeants de Solidarité) des pouvoirs suffisamment étendus pour que a bureaucratie ne soit pas obligee de s'accrocher sans cesse au hochet démodé du "rôle dirigeant du POUP"
La constitution, dès le début de ce processus, d'un gouvernement dirigé par un membre de Solidarité, n'entrait certainement pas dans le cadre des prévisions de ceux qui menèrent à bien les négociations de la "table ronde". Certes, un tel gouvernement cherchera sans doute à éviter de mettre en danger l'essentiel du fragile compromis passé il y a six mois. Par ailleurs, les hommes de Jaruzelski - ceux du POUP, mais aussi ceux des deux partis satellites que les dirigeants de Solidarité, pour les besoins de la cause, ont présenté comme fondamentalement différents des premiers, alors qu'il s'agit largement d'une seule et même famille - garderont un œil sur le fonctionnement de ce gouvernement. Il n'empêche que, aux yeux de ses troupes, c'est le second échec que subit la bureaucratie, après l'échec électoral.
Crise du POUP
Cela risque d'aggraver les failles au sein du POUP, voire même, de provoquer des passages accélérés de certains éléments de la nomenklatura "dans le camp des ennemis". Car le moral des troupes du général Jaruzelski est bas, et nombreux sont ceux qui ont le mal de mer. C'est ce qu'à souligné Mieczyslaw Rakowski après son élection au poste de premier secrétaire du POUP : "Nous vivons dans une période qui rend parfois difficile de trancher entre ce qui est novateur dans le socialisme, nécessaire et indispensable, et ce qui est une concession opportuniste conduisant à diluer les principes sur la base desquels notre mouvement a été fondé et desquels est née la Pologne populaire". Pire, le parti a tendance à cesser de jouer son nouveau rôle de lien idéologique entre les nomenklaturistes investis dans divers appareils. Rakowski souligne que "dans de nombreuses organisations de base, l'activité a disparu ou est en train de disparaître", avant d'exhorter : "Nous, camarades, tout en apercevant et en analysant en profondeur les raisons de nos faiblesses, erreurs et échecs, nous ne devons pas à toute occasion tomber à genoux devant l'adversaire politique. (...) Nous sommes deux millions ! C'est une grande armée. Elle a en elle une grande force. Aujourd'hui elle est dans une large mesure bloquée, mais il ne doit pas en être ainsi. Ne permettons pas qu'on nous étouffe ou qu'on nous mette à terre par les cris démagogiques ou la négation totale des résultats historiques des décennies passées, durant lesquelles il y a eu des changements révolutionnaires, profitables à la nation, dont nous sommes issus et auxquels nous som-
mes liés pour toujours" (Rzeczpospolita du 31 juillet 1989).
Cela n'a pas pu empêcher les divisions de se faire jour au sein d'un parti qui se réduit d'ailleurs comme une peau de chagrin. La moyenne d'âge de membre avoisine les 50 ans. De plus, selon Mariusz Gulczynski, un politologue membre du POUP, sur 2,1 millions de membres, 900 000 sont des dirigeants de divers niveaux. Le reste des effectifs du POUP est fourni - outre un très grand nombre de retraités — par l'appareil des syndicats officiels (OPZZ), déconsidéré pour son rôle après la dissolution de Solidarité et disposant de peu de liens dans les entreprises. Cet appareil tente de se distinguer en critiquant le gouvernement, en soutenant les grèves qui éclatent spontanément et en tentant d'en prendre la tête, dans l'espoir de pouvoir concurrencer ainsi Solidarité. Il a aussi essayé — sans grand écho — de faire de la surenchère lors de la "table ronde", notamment en soulevant question de l'échelle mobile.
Des divergences explosives
Des divergences d'intérêts existent objectivement entre, d'une part, les retraités, dont Gulczynski dit que "leurs biographies se sont terminées au moment de la crise du socialisme" et pour lesquels "admettre que ce qui a été fut injuste, équivaut à remettre en cause le sens de leur vie", et d'autre part, les nomenklaturistes, qui se sont lancés à fond dans l'aventure de la privatisation, et les apparatchiks du syndicat officiel, l'OPZZ C'est un des fondements de la crise du parti qui a éclaté ouvertement lors du Xille plénum du POUP, fin juillet de cette année. En présentant sa démission du poste du secrétaire du Comité central (CC) chargé des questions économiques, Wladyslaw Baka, après avoir critiqué la politique gouvernementale en ce qui concerne la lutte contre l'inflation et la stabilisation du zloty, a souligné qu'il
"une divergence au sujet des conceptions et des méthodes de résolution des problèmes socio-économiques du pays". Tout en affirmant son accord sur les choix généraux - économie de marché, privatisations — il a critiqué la manière dont cela est réalisé. En particulier, il a stigmatisé "la création des sociétés anonymes parasitaires, qui vendent des matériaux et matières premières déficitaires, et en tirent des bénéfices fabuleux" et a insisté sur la nécessité de déprioritairement l'actionnariat (Rzeczpospolita du 31 juillet
Pourtant, et c'est là l'élément nouveau lié à la modification du rôle du parti dans la structure du pouvoir bureaucratique, l'éclatement annoncé par certains des représentants en vue, tels le professeur Jerzy Wiatr ou le secrétaire du comité central Leszek Miller, a pu être évité par une modification des normes de fonctionnement. La résolution par le plénum précise en effet: "L'unité n'est possible que dans les conditions d'une démocratie interne développée. Cela implique la liberté de discussion, la possibilité d'apparition de diverses tendances et positions politiques, y compris le droit de formuler des plate-formes programmatiques alternatives. Cela n'exclut pas également que la minorité garde (Rzeczpospolita du 2 août 1989).
La désignation de Tadeusz Mazowiecki au poste de Premier ministre va aggraver également les tensions au sein de Solidarité, y compris dans ses milieux dirigeants. Après la surprise que constitua pour eux, leur écrasante victoire électorale, les dirigeants les plus proches de Lech Walesa ont tout fait pour s'en tenir au cadre, déjà partiellement caduc, des accords de la "table ronde".
Solidarité à la dérive
L'épisode de l'élection, le 19 juillet, du président de la République, raconté par un journaliste polonais, en témoigne. "L'analyse du vote montre que la candidature de Wojciech Jaruzelski est passée grâce à l'effort commun de la coalition et d'une partie de l'opposition. (...) La coalition a perdu 12 votes contre et 16 abstentions, en tout 28 votes. Ces pertes ont été comblées par l'opposition qui a donné un vote pour, sept votes non valables et l'absence de onze députés. (...) Les votes non valables ont été le fait des représentants de l'opposition qui étaient en fin de liste des membres de l'Assemblée (par exemple Paszynski, Stelmachowski, Stomma, Trzeciakowski, Wielowieyski), c'est à dire ceux qui, en approchant l'urne, pouvaient savoir vers quoi s'orientait le résultat. Leur décision était donc une option en faveur du général Jaruzelski, c'est-à-dire égaledes garanties qu'avait données l'élite oppositionnelle de ne pas gêner cette élection" (Przeglad Tygodniowy du 30 juillet 1989).
Lorsque l'on appris que Jaruzelski devait son élection aux votes des parlementaires élus sous l'étiquette de Solidarité, le syndicat fut traversé par un vent de colère. Il est significatif que c'est à la suite de cela que, contrairement à la d'opposition constructive envers le gouvernement que le général Kiszczak avait été chargé de former, Lech Walesa surprit tous ses collaborateurs en déclarant dans un communiqué, le 7 août dernier : "Les dernières décisions prises par le pouvoir, en ce qui concerne la nomination du nouveau Premier ministre, démontrent que le monopole actuel sera maintenu. Cela renforce la crise de confiance et représente aux yeux de la société la confirmation des craintes que rien n'a changé pour l'essentiel. (...) Une fois encore, je m'élève contre la formation du nouveau gouvernement par le général Kiszczak. La seule solution dans la situation actuelle est la nomination d'un conseil de ministres fondé sur la coalition de Solidarité, du ZSL et du SD" (Rzeczpospolita du 8 août 1989). Qui plus est, il avait avancé oralement qu'il était partisan d'un gouvernement "sans les communistes", ce que les dirigeants parlementaires de Solidarité se sont em-
"Privatisation" de la nomenklatura Le comportement personnel de Lech Walesa est d'ailleurs l'objet de nombreuses critiques publiques de la part des autres dirigeants de Solidarité. Ainsi, dans l'hebdomadaire Tygodnik Solidarnosc (numéro 10, 1989), Maciej Poleski écrit : "Le symbole des deux dangers [il s'agit de "l'arbitraire des dirigeants" et du "syndicalisme orthodoxe"] pourrait être le cas du sénateur Andrzej Machalski. Voici un homme qui (...), dès le printemps 1989, est devenu chef du bureau exécutif du Comité civique. Et alors que dans le programme électoral de ce Comité on pouvait lire que Solidarité s'opposera à l'appropriation par la nomenklatura des moyens de production (la "privatisation" de la bureaucratie), Machalski, qui se "privatisa" lui même, devint membre de l'équipe Walesa. Par la suite, fut fondée la société ORTUS, entre l'ancien secrétaire du Comité central, Waldemar Swirgon, qui dirige l'activité économique de LZS, et la coopérative UNICUM que préside Andrzej Machalski. N'est-ce pas là un cas typique de "privatisation" de la nomenklatura ? On regrette l'époque où un dirigeant de la grève d'août 1980 s'était vu obligé de quitter la Commission nationale, car il avait pris en catimini, des mains du préfet de Gdansk, un bon pour pouvoir acheter une voiture ...!"
Le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki poursuivra, selon toute vraisemblance, la politique économique de son
Mieczyslaw Lech Walesa l'a réaffirmé dans une récente interview au quotidien italien // Messaggero : "Personne n'a jusqu'ici emprunté la voie qui mène du socialisme vers le capitalisme. Et c'est ce que nous essayerons de faire : revenir à la situation d'avant-guerre (lorsque la Pologne était un pays capitaliste), après avoir traversé une longue période de socialisme (...) Nous prenons pour modèle écono-
ment du 11 août, dans la région de | méfiance envers les structures de Solimique et politique les pays occidentaux qui ont obtenu de bons résultats (II Messaggero, 22 août 1989).
Cela d'autant plus que, bien avant d'avoir été investis de responsabilités groupe Walesa se sont prononcés pour le respect des exigences du FMI. Ainsi, le professeur Witold Trzeciakowski, sénateur de Solidarité, avait, depuis plusieurs mois, fait connaître un plan économique sensé aller à la rencontre des vœux des institutions financières internationales. Il se prononçait en faveur de la transformation des créances en actions des entreprises polonaises, signalant que dans ces entreprises "il n'y aura pas d'autogestion, mais plutôt une forme plus modeste de participation" et expliquait que la politique d'austérité est la seule possible car, "si la société n'est pas d'accord, nous risquons d'être totalement coupés de la technologie occidentale, ce qui signifie la continuation de l'effondrement de l'économie polonaise" (Gazeta Wyborcza du 29 mai 1989). Et il est probable qu'au sein du futur cabinet, Witold Trzeciakowski obtienne un des portefeuilles importants dans le domaine de l'économie.
A aucun moment les dirigeants de Solidarité n'ont envisagé de refuser de payer la dette extérieure ! Pourtant, si depuis le début 1971 et jusqu'à la fin 1988, la Pologne a obtenu 48 milliards de dollars de crédits divers, elle a, durant cette même période, remboursé 44 milliards de dollars. Son endettement reste de 39 milliards de dollars, dont près de 12 milliards représentent les intérêts capitalisés.
Le tournant marchand
Get sa "pathologie"
Jusque-là, les dirigeants du Groupe parlementaire civique (OKP) réaffirment leur accord général sur les orientations de la réforme économique marchande et sur la nécessité de la privatisation, tout en soulignant leur différence, en mettant en exergue les "pathologies" du processus de privatisation en cours. Ainsi, introduisant au nom de l'OKP le débat parlementaire sur le bilan du gouvernement Rakowski, Ryszard Bugaj, expert économique connu de Solidarité, "les transformations pathologiques de la propriété de l'économie" et en particulier, "le développement rapide, secteur étatique, du nombre de sociétés anonymes qui apportent à l'économie plus de pertes que de bénéfices", ainsi que "les faits connus qui témoignent qu'on ne respecte pas le principe admis que la mise en location des entreprises étatiques se fera par appel d'offres". Un autre député de l'OKP, Adam Matuszczak, a rappelé que selon une étude récente, près de 13% des sociétés anofont que jouer un rôle d'intermédiaire.
Ces critiques font écho à une très grande colère parmi les travailleurs, concernant les manifestations de ''la privatisation de la nomeklatura", critiques d'ailleurs reprises également, depuis peu, par le POUP. Elles ont d'ail-leurs en commun d'une part, une idéalisation des mécanismes marchands et de l'autre, la répulsion devant leurs manifestations concrètes. Témoignant de la naïveté de la conception du marché répandue parmi les élus de Solidarité, le député Marek Jurek affirmait pour sa part : "Nombre d'entre nous souhaite la privatisation fondée sur la généralisation de l'accès à la propriété, sur une bourse fonctionnant normalement, et aussi sur la participation des salariés à la propriété. Ce qui nous inquiète, c'est le fait que les ouvriers restent des prolétaires et que la 'nomenklatura' se transforme en capitalistes" (cité d'après Rzeczpospoli-
L'idéalisation naïve du capitalisme, identifié à l'abondance des biens, est répandue tant parmi les militants de Solidarité que plus généralement au sein de la société dans son ensemble. Elle est un sous-produit du modèle de la société de consommation lancé durant les années 70 par la bureaucratie, alors par Edward Gierek ; des années de propagande stalinienne sur le thème "de rattraper et dépasser" l'Occident ; et enfin, de l'idéologie développée par les économistes polonais, tant les officiels que les experts de Solidarité. Elle peut, dans un premier temps, faciliter l'aspiration à une restauration du capitalisme. Mais le retour de bâton risque d'être à la mesure des désillusions, car le modèle de l'économie de marché à la polonaise, c'est-à-dire d'une économie ballottée au gré des exigences du FMI, sera aux antipodes des visions naïves d'aujourd'hui.
De plus, et les militants de Solidarité sont très sensibles sur ce point, la réalisation de ces projets constitue un facteur de division potentielle des forces syndicales. En témoigne un événement récent. Lors de la discussion préparatoire a la grève générale d'avertisse-
PALIND
1818:2 DANZIGR
Gdansk, dont le but était de forcer le général Jaruzelski à accepter un Premier ministre issu des rangs de Solidarité, Alojzy Szablewski, le dirigeant du syndicat du Chantier naval "Lénine" s'est opposé à la grève, puis, mis en minorité, a expliqué que de toute manière, il n'appliquera pas la décision car "je n'ai pas lutté dans le but de sauver le chantier, pour le mettre en danger aujourd'hui: une telle grève peut gêner les intérêts de Basia Piasecka-Johnson" [II s'agit de la multimillionnaire américaine qui s'est proposé pour reprendre le chantier dans le cadre d'une joint-venture, ndlr] (cité d'après Polityka du 19 août 1989).
Quelle politique ouvrière ?
Les choix politiques et sociaux de la direction Walesa n'ont pour le moment pas permis de profiter de la légalisation de Solidarité afin de reconstruire un syndicalisme hégémonique, comme 1980-1981. Solidarité compte actuellement 2.7 millions de membres et beaucoup de structures syndicales rechignent à verser leurs cotisations à la centrale - ce qui témoigne du manque de confiance envers la direction. Lech Walesa se satisfait d'une telle situation : "Je ne cherche pas a faire un syndicat ton— déclarait-il à une journaliste de Polityka (19 août 1989) — car une Solidarité de 10 millions de membres serait un bâton contre le pouvoir et le gouvernement, et moi je ne veux pendre personne. Aujourd'hui, il faut être Polonais avant d'être syndicaliste et une telle attitude impose une autre hiérarchie de valeurs : d'abord l'économie, ensuite le reste".
Ainsi, la crise du régime et les concessions qu'il est amené à faire sont aujourd'hui sans commune mesure avec ce qu'on avait connu en 1981. Mais le niveau d'auto-organisation des masses est beaucoup plus faible. Lors des grèves, les travailleurs forment leurs co. mités, mais en l'absence d'une impulsion pour les centraliser et alors que la
VOUS CONDUiSEZ NON, VOUS CONDUISEL.
J'INSiSTE... NON, NON, J'iNSiSTE
VOUS DEVEZ NON, PAS DUTOUT
MAIS... Si.Si . ...Si JE Dois.•
JARULETSKI
darité reste grande, ces formes primitives d'auto-organisation ne parviennent pas à se développer.
La question du pouvoir, posée objectivement par le résultat des élections de juin et l'incapacité de la direction bureaucratique, ne trouve pas de débouché politique dans la mouvement ouvrier. Car le gouvernement de large coalition que Mazowiecki s'apprête à former ne sera pas perçu par les travailleurs comme étant leur gouvernement, même s'il pourra jouir, durant un temps, d'un préjugé favorable.
Quelle politique ouvrière peut-elle permettre de renforcer la confiance en soi et l'activité des masses ? C'est la question qui est posée, aujourd'hui, devant les militants politiques radicaux opposés à l'orientation de Lech Walesa. II est aisé de présenter une liste de revendications qu'un gouvernement authentiquement ouvrier devrait satisfaire et que les organisations syndicales, les cond'autogestion, les groupes politiques d'opposition pourraient mettre en
Les revendications ouvrières
Il s'agit d'une part, de celles qui ont trait à l'actuelle situation économique et qui rappellent celles avancées il y a 9 ans, en août 1980 : échelle mobile des salaires et prestations sociales, réduction des revenus supérieurs au double du salaire moyen, suppression des privièges, etc. En liaison avec cela, il s'agit d'avancer le refus des diktats du FMI et des autres centres impérialistes, et le non paiement de la dette. Sans oublier les revendications qui concernent les libertés : suppression de la censure, liquidation de la police politique, droits syndicaux dans l'armée et la police, fin du monopole sur les médias, tous les dirigeants économiques et, en premier lieu concernant la suppression des privilèges du POUP en tant qu'organisation politique - et en particulier, celle déjà avancé en 1981 lors des référendums dans de nombreuses entreprises : la non prise en charge par l'entreprise des salaires des permanents du POUP en son sein. Celles enfin, qui ont trait à la question du pouvoir politique : élections libres et à la proportionnelle d'une Assemblée constituante, d'autant plus d'actualité que le POUP s'apprête à proposer une modification de la Constitution par l'actuelle Assemblée nationale qui, faut-il le rappeler, n'a été que partiellement élue.
Si autour de telles revendications le mouvement de masse auto-organisé pouvait renaître, il pourrait poser la question d'un gouvernement de Solidarité responsable devant les comités de base et chargé de réaliser ces revendica-