Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

"Les caisses sont vides"

· Inprecor n° 292, 4 septembre 1989 · p. 7-9 · 2 922 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Économie mondiale Stalinisme Europe

LA POLOGNE EST PLONGÉE dans une crise économique qui dure depuis la fin des années 70. Ses principales manifestations sont bien connues. Le déficit du budget de l'Etat a fait dire, en août, à l'un des ministres sortant, que "les caisses sont vides". Cyril SMUGA

IL S'AGIT tout d'abord de l'incapacité de l'industrie polonaise à satisfaire les besoins sociaux tion. On observe un vieillissement accéléré de l'appareil productif et une baisse de la production industrielle, dûs à l'incapacité de la direction bureaucratique à maîtriser les investissements. Incapacité qui a conduit le gouvernement Rakowski à arrêter, début juillet, tous les in-

Men cours, après avoir vainement essavé de faire le tri entre ceux qui sont justifiés et ceux qui ne le sont pas. Il s'agit aussi d'un endettement extérieur colossal - 39 milliards de dollars et près de 9 milliards de roubles — qu'il est hors de question de pouvoir

"Lorsqu'il est impossible de continuer"

Tout cela produit une inflation qui, cette année, se chiffrera en centaines de pour-cent (plus personne n'ose prédire le chiffre). Pour donner un ordre de grandeur, rappelons que le dollar qui, en avril, s'échangeait sur le marché libre à 3 000 zlotys, a atteint plus de 9 000 zlotys, en août. Cette inflation réduit à néant non seulement l'épargne des ménages, mais aussi les fonds d'investissement et de réserve des entreprises.

Les dirigeants de l'appareil d'Etat sont conscients de cette situation, comme ils savent qu'ils ne sont pas en mesure d'en sortir. C'est la principale raison qui a conduit le gouvernement Rakowski à accélérer les réformes législatives entamées par le gouvernement précédent et à engager le pays sur la voie de l'économie de marché.

Laissons la parole à l'un des éditorialistes officiels qui, dans un article au titre savoureux, "Lorsqu'il est impossible de continuer", écrivait dans le quotidien du gouvernement, début juillet: "La continuation du [modèle] actuel de développement signifierait, dans la pratique, la croissance de l'inflation, l'approfondissement du déséquilibre, l'accroissement de l'endettement à l'étranger, la "réduc tion" des besoins en rapport avec des possibilité sans cesse plus petites. Indé pendamment donc des effets des débats de la "table ronde", il faut définitivement rejeter cette variante de la voie vers l'avenir. (...) C'est pourquoi, la situation est aujourd'hui mûre pour jeter un regard différent, non conventionnel, sur les futurs processus économiques. Cela est lié au problème, si discuté aujour-d'hui, de la propriété des moyens de production. Tout le monde est d'accord sur le diagnostic: la propriété sociale, jourd'hui dominante, n'a pas libéré une attitude active envers le travail, n'a pas développé la motivation [à travailler], est devenue, de fait, la propriété de personne. Les produits du travail sont misérables et personne n'est content de leur partage. Il faut donc changer. En ce qui concerne la thérapie, les opinions sont partagés. Il y a les partisans d'une reprivatisation totale. Ceux du fermage, donc de la seule possession. Il y a enfin les partisans de diverses formes de socialisation de la propriété, différentes des actuelles. Tout cela pour que le propriétaire se sente enfin propriétaire" Bien, Rzeczpospolita du 10 juillet 1989).

Le sentiment d'échec et d'impuissance qui transparaît au travers de cet article est partagé par les principaux dirigeants de la bureaucratie. Présentant à la télévision la démission de son gouvernement, Mieczyslaw Rakowski confiait : "Chaque jour, je me sentais écrasé par la conscience que le modèle de la Pologne que je rêve, celui d'un pays économe, gouverné par des lois justes et raisonnable, peuplé de gens assez heureux, contents de leur sort, ne peut être réalisé en un an, en deux ans, ni même en cinq ans" (Trybuna Ludu du 6 juillet 1989).

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C'est ce constat qui a conduit la bureaucratie polonaise à céder devant toutes les pressions de la bourgeoisie impérialiste et à tenter même de devancer les exigences de ses institutions. Le Vice-premier ministre, Ireneusz Sekula expliquait encore : "Si l'économie polodoit coopérer avec l'économie mondiale, avec les pays développés, elle doit être compatible. (...) C'est pour fin 1988-début 1989, nous avions entamé une course contre le temps, pour réaliser en quelques semaines un changement de ce modèle. (...) Le gouvernement a présenté, et la Diète a voté, une quinzaine de lois qui ont qualitativement modifié la forme légale de l'économie polonaise. (...) Personne ne va investir en Pologne, même pas un centime, si cela ne lui profite pas. C'est pour cela que ce programme économique doit faire de la Pologne un espace où on réalise des profits. En Pologne et avec les Polonais. (...) Ce programme, dont nous parlons aujourd'hui, a été bien évidemment présenté dans sa première version à Washington, au FMI, à la Banque Mondiale, au Secrétariat du Trésor et au Secrétariat d'Etat. Il y a été considéré comme le premier programme polonais qui peut obtenir un soutien réel —je souligne — il peut, il a des chances, mais ce n'est pas une certitude" (Rzeczpospolita, 8-9 juillet 1989).

Les exigences du FMI

En effet, Janusz Sawicki, vice-ministre des Finances du gouvernement Rakowski, s'était rendu aux Etats-Unis, fin juin 1989, pour soumettre le projet de programme économique 1989-1992 aux experts du FMI, de la Banque Mondiale et de l'administration américaine. Il raconte qu'on exige que la Pologne "fasse preuve d'une plus grande activité dans le domaine de la politique monétaire, augmente rapidement le taux de crédit, renforce les mécanismes de contrôle des revenus réels, limite le déficit budgétaire non en augmentant les recettes, mais en réduisant les dépenses — en particulier les subventions aux prix de détail. (...) Du point de vue du FMI, les questions essentielles sont : à quel point serons-nous capables de mettre en pratique le programme mis au point avec les institutions internationales et comment ce programme sera-t-il reçu par la société ? En conséquence, (...) ils continuent à exiger que l'engagement créditeur du FMI ne prenne acte qu'après la réalisation, par le gouvernement polonais, de certains éléments de ce programme. Quant à nous, il nous est difficile d'accepter une telle condition" (Rzeczpospolita, 4 juillet

La seule condition inacceptable, pour la bureaucratie polonaise, a été celle qui la privait des crédits minimums, lui offrant une marge de manœuvre face aux revendications inévitables qui allaient surgir dès le début de la réalisation pratique de ce programme. Car, contrairement aux espoirs répandus, tant dans les rangs de la bureaucratie que dans ceux de l'opposition, la bourgeoisie mé fiante ne s'est pas précipitée pour offrir Georges Bush lui-même, malgré ses promesses de plan de sauvetage, n'a pas ouvert la manne aux dollars lors de sa visite en Pologne, début juillet. De même, le sommet impérialiste de Paris n'a pas non plus offert des crédits illimités, se limitant d'ouvrir la voie à une aide alimentaire de la Communauté économique européenne (CEE).

Pourtant, dans la lettre adressée au sommet des sept, le général Jaruzelski n'a pas manqué de souligner que "le rechangements fondamentaux dans la structure de la production et dans les rapports de propriété". Il demandait en conséquence des investisseurs pour qu'ils engagent leurs capitaux en Pologne" et soulignait que "les conditions juridiques permettant de transformer les entreprises étatiques en sociétés à participation du capital étranger, sans limiter l'importance de cette participation, ont déjà été créées". Il réclamait également "l'aide dans la formation des managers et les conseils dans l'élaboration de nouvelles solutions économiques" (Rzeczpospolita du 13 juillet 1989).

Les mesures adoptées par le gouvernement Rakowski représentent, effet, un changement fondamental du cadre législatif de l'économie polonaise. Début juillet, répondant aux attaques de Jacek Kuron qui accusait le gouvernement Rakowski d'avoir entrepris hausses des prix "qui n'entrent pas dans le cadre d'un indispensable programme plus général de marchandisation de l'économie", le bureau de presse de ce gouvernement rendait public le communiqué suivant, qui récapitule les me-

À LA MÈRE POLONAISE

sures prises. "A l'initiative du gouvernement en quelques mois ont été introduits, entre autres :

Les décisions - la liberté totale d'entreprendre et de conduire l'activité économique ; l'égalité des secteurs, en ce qui concerne l'emploi, les impôts et l'accès aux crédits bancaires et aux moyens de production ; ce modèle conduit à la liberté des prix et des salaires ;

- l'unification des conditions pour toutes les formes d'entreprises, y compris étrangères, la liberté de transférer le profit en devises, la possibilité qu'une société soit gérée par un étranger, la liberté pour les sociétés d'employer et de rémusalariés; d'acheter et de vendre la production aux prix de mar-

— la possibilité de créer le marché de devises, la liberté de circulation des devises, la garantie de propriété des devises, la possibilité de l'achat et de la vente des devises par les personnes

— la possibilité de créer de nouvelles banques, fondée sur le principe de la concurrence sur le marché ;

—la division du patrimoine des entreprises étatiques entre une part du Trésor qui forme le capital constitutif et un fond de l'entreprise autofinancée, ce qui favorise la constitution graduelle d'un transfert marchand des capitaux ;

— le Fonds du développement du marché qui favorise la concurrence dans le commerce ;

— le marché libre en ce qui concerne les combustibles moyens de transport (suppression des bons d'essence et des assignats pour les voitures);

— la possibilité d'affermer ou d'utiliser le patrimoine étatique par les socié tés et les personnes privées qui menent une activité économique fondée sur les principes du marché ;

- la liberté dans la commande, l'achat et la transformation des produits agricoles, qui prépare le terrain à la libération de la vente de tous les aliments" (Rzeczpospolita du 7 juillet 1989).

Les premiers résultats de ces mesures ne se sont pas faits attendre. Selon les résultats d'une enquête de Jozef Tulski, entre 1980 et 1988, le nombre de salariés employés dans le secteur privé a presque doublé, passant de 600 000 à 1 180 000. Les petites entreprises familiales restent dominantes dans ce secteur : 668 000 personnes qui y travaillent sont les propriétaires et les membres de leurs familles. Selon Ryszard Sawa, président de la Chambre de l'Industrie et du Commerce privés, récemment créée à Varsovie par les représentants d'une centaine d'entreprises privées, il y a aujourd'hui en Pologne entre 15 000 et 20 000 entreprises privées qui emploient plusieurs dizaines,

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voire plusieurs centaines de personnes (Rzeczpospolita du 14.07.89). Tulski explique également que depuis "la loi sur l'activité économique et sur l'activité des entreprises à capital étranger ont radicalement revivifié le secteur privé*" (Rzeczpospolita du 3 juillet 1989).

L'Office central des statistiques (GUS) donnait la mesure de l'accélération : fin 1988, il y avait 572 000 entreprises privées (en dehors de l'agriculture) ; durant les premiers six mois de l'année 1989, 128 000 nouvelles entreprises privées ont commencé leur activité, soit un accroissement de plus de 20% en six mois ! (Rzeczpospolita du 8 août 1989). Enfin, le 12 juillet, a commencé l'activité du premier "comptoir d'échange des valeurs mobilières", lancé par une société anonyme dont 55% des actifs sont dans les mains de la société américaine Ryan James Ltd. Le comptoir effectue notamment des placement en devises, garantissant un rendement de 20% par an (Rzeczpospolita du 13 juillet 1989).

Quel programme économique ?

Le gouvernement de Mieczyslaw Rakowski n'a pas eu l'occasion d'achever la mise en place de son projet. L'échec électoral du POUP et les mobilisations sociales, en juin et juillet, ont sonné le glas pour lui — il n'avait pas la force de s'y opposer efficacement. Il a cependant rendu un fier service à ses successeurs qui voudraient suivre la voie sur laquelle il s'est engagé : il a mis en pratique, alors qu'il était déjà démissionnaire, la mesure la plus impopulaire de la réforme économique : la libération des prix des biens alimentaires ce qui, dès le 1er août, a produit des augmentations de prix de l'ordre de 300 à 500%. Il a également laissé à son successeur le projet des "fondements du programme économique pour les années 1989-1992", déjà présentés au FMI et à l'administration

Ce projet prévoit notamment : "la transformation des entreprises étatiques en sociétés par actions ; dans ce cadre, la part du Trésor constituera le 'paquet' des employés, garantissant leur participation à la gestion, une partie des actions sera donnée à des banques d'investissement spécialement créées à cet effet, dans le but de mettre en circulation ces actions - les vendre aux enchères sonnes intéressées. Le droit d'acheter et

Men circulation ces actions sera accordé à toutes les banques d'investissement, toutes les entités économiques nationales, les personnes physiques et également - après accord de l'Agence pour les investissements étrangers - les investisseurs étrangers" (Rzeczpospolita du 18 juillet 1989).

Interrogé sur sa vision de l'économie dans un proche avenir, Vice-premier ministre du gouvernement démissionnaire, Ireneusz Sekula, expliquait, lors de l'émission déjà citée : "Ce sera une économie de marché dans laquelle l'interventionnisme de l'Etat sera réduit au minimum, c'est-à-dire que seule l'importation des matières premières stratégiques sera financée et contrôlée centralement, tout le reste sera décentralisé. Une économie sans réglementation, sans distribution administrative, dans laquelle tout est réglé par des

- l'achat et la vente avec une monnaie... véritable. (...) Une économie où le capital pourra librement fluctuer des entreprises moins efficaces entreprises plus efficaces, dans lesquelles il sera mieux employé Et à la suite du capital, nous aurons le déplacement des moyens de production et des gens, qui quitteront les entreprises en faillite pour des entreprises qui travaillent mieux, plus efficacement, qui produisent et donc peuvent payer. Ce sera une économie qui est régie par les lois de l'économie, c'est à dire qui se

Le charme discret du Thatcherisme

"Récemment, madame Thatcher nous a rendu visite, et le général Jaruzelski lui a rendu sa visite. C'est que nous sommes sous le charme de cette Angleterre, en tant que pays où l'économie est florissante. Rappelons son histoire économique : d'abord les brebis, une lle peuplée des brebis, une laine formidable, une industrie developpée — les fameux tissus anglais qui habillaient toutes les armées euro-

Puis est apparue la laine australienne, et les Anglais ont, sans hésiter, passé les brebis au couteau. Ils ont developpé l'industrie lourde, les mines et les aciéries, l'acier anglais, le canon anglais, qui étaient synonyme d'une marchandise excellente.

Puis il est apparu que la pétrochimie est plus portée par la conjonc ture, la transformation du pétrole (d'ailleurs exploité en mer du Nord), l'électronique. Sans hésiter - malgré les grèves, les protestations, aventures, le sang qui a coulé, car même cela avait eu lieu - l'extraction minière a été limitée, la majorité des aciéries fermée, les chantiers navals

Et dans dix ans, lorsqu'une nouvelle génération de produits apparaitra, bien évidemment nous ne devinerons pas comment elle va s'appeler, les Anglais, sans hésiter, vont effectuer une nouvelle volte-face, car c'est le seul moyen pour prendre part à la course avec le reste du monde." Vice-premier ministre du gouvemement Rakowski, le 7 Julllet 1989, à la télévision polonaise (cité d'après Rzeczpospolita, sert d'une monnaie véritable, (...) une monnaie qui remplit toutes les fonctions de la monnaie. Voyez, jusqu'à la fin de l'année dernière, nous avions encore une quinzaine de quasi-monnaies différentes (...). Mais une monnaie véritable existe lorsqu'elle permet d'acheter, toutes les marchandises, lorsqu'il n'est plus nécessaire d'avoir pour cela (...) aucune sorte d'autre autorisation. Et c'est vers un tel système que nous nous dirigeons de manière conséquente. (...) De plus avec cette monnaie polonaise (...) depuis le 15 mars, on peut déjà acheter et vendre des marchandises comme le dollar, la livre sterling, le mark ou le franc ; ces devises (...) peuvent être, depuis cette date, achetées légalement par les citoyens, dans les comptoirs de change, et par les entreprises, lors des enchères. (...) Nous voulons parvenir à une économie véritablement moderne, dans laquelle il y a abondance de tout. La seule chose qui doit y manquer, c'est l'argent. Mais lorsqu'on a de l'argent, on a accès à tout. (...) Lorsque la Diète adoptera la loi sur le marché des capitaux, à une large échelle seront émises des actions des entreprises. (...) Alors ces milliards de zlotys, qui sont dans les mains des citoyens, non pas ceux qui vivent pauvrement, mais ceux qui possèdent ce surplus inflationniste, qui dérèglent le marché avec leurs millions disponibles, pourront s'investir dans l'économie. Non pas dans l'économie en général, comme cela se fait avec l'impôt, mais dans les entreprises choisies ou dans des obligations du Trésor choisies par eux, choix qui peut s'avérer très judicieux car il peut permettre de réaliser un profit en rap-

Intégration dans la CEE

Chez certains dirigeants de la bureaucratie la volonté de se doter d'une référence autre que celle, totalement compromise, de la gestion stalinienne va encore plus loin. Ainsi, dans un article de fond publié dans le quotidien gouvernemental Rzeczpospolita, à la veille du XIII Plénum du CC du POUP et consacré à l'avenir de la politique étrangère polonaise, Bogumil Rychlowski écrit : "A plus long terme, on ne peut exclure la nécessité de tentatives pratiques visant à l'intégration de la Pologne au sein de la CEE, dans un premier temps, en tant qu'Etat associé, puis en tant que membre. En effet, depuis longtemps, la RDA est un participant de fait de cette structure, bien que ses structures intérieures soient très éloignées du modèle exigé par la CEE. On peut donc espérer, à l'avenir, que la Pologne, en tant que pays qui a entrepris des réformes politiques et économiques très avancées remplira les conditions permettant, en accord avec l'idée de la maison commune européenne, de devenir un partenaire intégré de la CEE" (Rzeczpospolita du 27 juillet 1989).

31 août 1989

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