Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Décès de deux grévistes de la faim

· Inprecor n° 293, 18 septembre 1989 · p. 24-26 · 2 384 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme

LA REMISE EN APPLICATION de la "circulaire du 1er août" (1)

présidentielle de novembre prochain. Mais ces actions dans question de la démocratie reste à l'ordre du jour en Turquie.

Inprecor a rencontré, à Ankara, Nevzat Helvaci, président de la Ligue des Droits de l'homme (IHD). L'IHD est l'un des (rares)

TURQUIE

Décès de deux grévistes de la faim a provoqué une nouvelle vague de grèves de la faim dans les prisons turques. Deux grévistes, Mehmet Yalcinkaya et

Hüseyin Hüsnü Eroglu sont morts, au 35e jour de la grève, dans des circonstances suspectes.

Le général Evren, principal artisan du coup d'Etat du 12 septembre 1980, va prendre sa retraite après l'élection les prisons montrent que, 9 ans après le coup d'Etat, la cadres où des militants de gauche et d'extrême gauche agissent en commun, et a été à la pointe des actions de solidarité avec les grèves de la faim.

NPRECOR : Alors que le gouvernement d'Ozal multiplle les

Initlatives pour se doter d'une façade démocratique, quelle est la situation du point de vue des

Droits de l'homme, au 9e anniver saire du coup d'Etat ?

Nevzat HELVACI : Nous avons un dicton populaire qui dit : "Nul besoin de guide pour aller au village que l'on peut voir, même de loin". J'espère que personne n'est dupe sur la réalité de la Tur-

Les problèmes peuvent être regroupés en deux chapitres. D'abord, toutes les restrictions anti-démocratiques présentes dans la constitution fabriquée par les militaires, et les lois qui l'accompagnent. Ensuite, des pratiques courantes qui violent même la législation existante.

Par exemple, la torture est encore utilisée couramment comme méthode d'interrogatoire, alors que la constitution l'interdit formellement, et que la Turquie a signé des conventions internationales condamnant la torture. Autre exemple, les conditions de vie dans les prisons, qui sont en totale contradiction avec les normes minimales internationales, et qui ont même été aggravées avec l'adoption de la circulaire du 1er août.

Le gouvernement et l'administration pénitentiaire sont directement responsables de la mort de deux grévistes de la faim, à Aydin. Alors que la grève était à son 35e jour, ils ont décidé de transférer

259 détenus dans une autre prison. Les détenus ont été entassés dans des voitures carcérales fermées, non aérées, par 34°C à l'ombre, avec les menottes au poing. Ils ont dü faire un voyage de

17 heures dans ces conditions ! On ne leur a même pas donné de l'eau. Comme si cela ne suffisait pas, selon des témoins visuels, les détenus ont été frappés à coup de crosse et de matraque à l'arrivée, ce qui s'est terminé par le décès de 2 grévistes de la faim. Actuellement, 2 autres détenus sont à l'article de la mort, 34 sont à l'infirmerie et 3 détenus ont été hospitalisés. Il ne peut y avoir aucune justification légale à cela.

La réaction du gouvernement est totalement politique et inhumaine. Il traite les détenus "d'assassins et de terroristes" et justifie implicitement le traitement qui leur est réservé. Ces actions dans les prisons ont donc également permis de révéler la mentalité du régime. C'est cette mentalité qu'il nous faut condamner.

• Lo gouvernement d'Özal — pourtant polltiquement très affalbll - a cholsi une fols de plus de s'alléner toute l'opinion publlque, comme lors du 1er mal (2). A quol attribuez-vous cet entêtement ?

— Je pense qu'il s'agit, d'une part, de justifier la poursuite des mesures répressives datant de la période militaire, en agitant constamment l'épouvantail de la,

1) La circulaire du 1er août 1988, du ministre de la Justice Topac, avait réintroduit les méthodes ultra-répressives de la période militaire, dans les prisons. Sa mise en application a déjà été à l'origine d'une vague de grèves de la faim, en novembre 1988, ce qui avait contraint le gouvernement à reculer (voir Inprecor numéro 277 du 28 novembre 1988).

2) Lors du 1er mai 1989, en pleine agitation sociale et au sommet d'une vague de grèves dans le secteur public, le gouvernement d'Ozal s'est entêté à refuser d'autoriser la célébration du 1er mai par le mouvement syndical. Pourtant, toute l'opinion publique, et même certains secteurs de la bourgeoisie et de l'opposition de droite y étaient favorables. Un jeune ouvrier de 18 ans a été abattu par la police, lors de la manitestation illégale qui a eu lieu malgré ce véto du gouvernement (voir inprecor numéro 289 du 29 mai 1989).

Page 25

terroriste"; et d'autre "menace part, d'une tactique pour détourner l'attention des problèmes économiques et sociaux. En effet, Özal poursuit la même tactique en alimentant, en permanence, des spéculations et des rumeurs sur sa candidature éventuelle à la présidence de la République.

• A quol attribuez-vous la falblesse des réactions aux décès dans les prisons (3) ?

— On ne peut certes pas parler d'insouciance de la population. Mais les moyens de s'exprimer sont limités par les restrictions légales. Par exemple, un petit parti de gauche (4) a tenté d'organiser un meeting de protestation, la préfecture ne l'a pas autorisé. Plusieurs personnes ont été arrêtées à Izmir ou à Ankara, à l'occasion de diverses actions.

Mais il ne s'agit pas que de répression, le problème a aussi une dimension politique. Les principaux partis d'opposition (5) ne mettent pas ces questions en avant dans leur propagande quotidienne et ne font rien pour donner un espace à cette protestation populaire. En effet, des actions de masse ne pourraient se faire, à l'heure actuelle, qu'avec le soutien et la participation active de ces partis. Or, ils n'en ont pas l'intention.

• Erdal Inönü, le président du

Brevos de la mme lod qual ant

"d'actions de violence" !

- C'est son opinion. Il peut aussi trouver qu'il s'agit d'une action politique et ne pas l'approuver. Mais quelles que soient les motivations subjectives des grévistes, l'Etat ne peut avoir le droit de laisser mourir des gens dans les prisons, et encore moins de les tuer ! On est donc en droit d'attendre une réaction, au moins à ce niveau.

• La presse, même progressiste, n'accorde que peu de place aux grèves de la falm. Pourquol ?

- En effet. Fallait-il absolument que deux personnes meurent pour que les grands quotidiens publient des articles sur l'état des prisons ou sur une grève de la faim qui dure depuis plus d'un mois ! Mais même après 2 morts, certains organes de presse s'entêtent à ne pas trouver l'information digne d'intérêt. C'est aussi une indication de la mainmise du gouvernement - et de certains trusts - sur la presse.

• Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte a été fondée l'IHD ?

- L'IHD a été fondée en juillet 1986. Au début, le ministère de l'Intérieur n'a pas voulu nous enregistrer comme association légale et a tout fait pour faire traîner en longueur les formalités. Aujourd'hui, nous sommes organisés dans

32 départements [sur les 71 que compte la Turquie, ndlr] et nous avons près de 10 000 membres.

Notre première activité a été de recenser les morts et les tortures en prison, car cela avait atteint des proportions graves avec le coup d'Etat. Le résultat de ce travail a été la publication d'un rapport détaillé. D'après ce rapport, publié à l'époque, 149 personnes ont été tuées sous la torture. Aujourd'hui, cela s'élève à 171. Mais en réalité, même ce chiffre est en dessous de la réalité, car nous n'avons consigné que les cas qui d'autres cas nous ont été signalés, pour lesquels nous n'avions pas preuves "formelles".

Un deuxième travail que nous avons effectué a été de faire une enquête sur les conditions de détention et de vie notamment en les comparants avec les normes admises par les Nations-Unies. Dans un rapport que nous avons publié par la suite, nous établi d'une manière irréfutable que les conditions de vie dans les pri-

Turquie étaient bien au-

En 1987, nous avons organisé une campagne contre la peine de mort et pour une amnistie générale. En peu de 150 000 signatures, ce qui est une record pour La Turquie. Toujours en 1987, nous avons organisé un congrès sur les Droits de l'homme, ce qui était aussi une

En 1988, à l'occasion du 40e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'homme, nous avons également organisé une campagne sur trois thèmes : en premier lieu, le droit au travail et l'amélioration des conditions de travail ; la liberté de penser et de s'organiser ; et enfin, les problèmes des exilés politiques, leurs droits à la citoyenneté (6) et leur retour au pays dans des conditions de sécurité acceptables. Une sous-commission a également étudié le cas des travailleurs (essentiellement des fonctionnaires, des enseignants uni-

You du secondaires) avaient été licenciés par les autorités militaires, en vertu du fameux article 1 402 de la loi martiale. A la fin de l'année, congrès des Droits de l'homme.

Cette année, tout en poursuivant nos campagnes précédentes, sommes également penchés sur les censure, de la répression des activités culturelles et intellectuelles.

Les violations des Droits de l'homme en Turqule n'ont pas commencé sous le régime milltaire. Pourquol a-t-on tant tardé à fonder une organisation comme l'IHD ?

- En fait, notre organisation est la troisieme tentative de tonder une ligue des Droits de l'homme en Turquie. Les deux précédentes, fondées en 1946 et

1962, n'ont survécu que quelques mois, avant d'être dissoutes. Pour le moment, nous tenons la route mieux que nos prédécesseurs !

Il est clair que la répression antidémocratique a été quasi-permanente. Mais le degré qu'elle atteint dans les périodes extraordinaires, comme sous le régime militaire, est d'une autre dimension : par exemple, entre 1980 et 1986, plus 650 000 personnes ont été arrêtées, et la plupart torturées. Dans un tel pays, et dans une telle période, la nécessité de la création d'une ligue des Droits de l'homme est plus qu'évidente. Il est vrai que cela aurait dû se faire beaucoup plus tôt, mais un tel retard peut aussi s'expliquer aisément par la répression elle-même, qui entravait toute vie associative : nous avons dû attendre l'abrogation de la loi martiale.

• Une des mauvalses tradition de la gauche en Turqule est l'extrême sectarisme des groupes polltiques Comment avez-vous surmonté ce problème à l'IHD ?

- En effet, dans le passé, les différents courants politiques n'arrivaient même pas à dialoguer entre eux. Depuis le coup d'Etat, on peut dire qu'un certain progrès a été fait dans ce domaine. Cependant, on ne peut pas encore affirmer que les leçons de ces erreurs ont été tirées convenablement. Notre philosophie, en fondant l'IHD, a été de dire que jusqu'à maintenant, nous avons toujours mis en avant nos divergences, mais que désormais, il fallait essayer de s'appuyer sur nos points communs. Pour le moment, nous n'avons pas eu de problèmes sérieux dans ce domaine. Au contraire, des courants qui ont du mal à se réunir en d'autres occasions, arrivent à cohabiter au sein de l'IHD.

• L'IHD se préoccupe-t-elle également de la repression au Kurdistan, dans la mesure, bien sûr, où la législation turque le lul permet ?

- Pour nous, les Droits de l'homme concernent tous le monde, quel que soit son ethnie, sa langue, sa religion, ses convictions, son sexe, etc. En Anatolie de l'Est et du Sud-Est, de graves infractions aux Droits de l'homme ont lieu. Entre autres, le problème du droit de parler sa langue maternelle. La langue kurde a été interdite, des gens ont été

3) En dehors de la présence permanente devant le pénitencier d'Aydin, de rIHD et des mères des détenus, il n'y a eu que quelques actions symboliques de protestation : une manifestation illégale de 300 personnes, à Istanbul, à l'appel du groupe d'extrême gauche Dev-Sol (Gauche révolutionnaire). des actions de groupes féministes, et une grève de la faim symbolique d'intellectuels de gauche renommés.

4) il s'agit du Parti socialiste (SP), héritier du Parti ouvrier paysan (TIKP), d'origine maoïste. C'est actuellement la seule formation légale se réclamant du socialisme.

5) Les principales formations d'opposition parlementaire sont le Parti populiste social-démocrate (SHP, récem ment admis comme membre a l'internationale socialiste), qui a obtenu 28% aux dernières élections municipales du 26 mars 1989 ; et le Parti de la juste voie (DYP, droite), qui a obtenu 26% à ces mêmes élections (voir les deux articles précités d'Inprecor).

6) Plusieurs centaines d'exilés politiques ont été radiés de la nationalité turque par le gouvernement.

Page 26

emprisonnés pour cela, des détenus kurdes se sont vus interdire de parler une autre langue que le turc avec leurs visiteurs. Je pense cependant que ce dernier problème pourra être bientôt surmonté. Ici, je ne m'intéresse bien entendu qu'à l'aspect humanitaire de la question, les revendications politiques ne sont pas de notre ressort. Mais nous refusons toute discrimination et mauvais traitement contre quiconque, quelles que soient ses opinions et ses revendications politiques.

• Avez-vous des liens avec des organisations humanitalres à l'étranger ?

— Nous ne sommes affiliés à aucune organisation internationale. D'ailleurs, toute affiliation à un organisme international est soumis à une autorisation préalable du gouvernement. Nous sommes cependant en contact avec Amnesty international, la Fédération mondiale des Droits de l'homme, etc. Il est clair que la défense des Droits de l'homme nécessite une large solidarité internationale et nous n'avons bien sûr pas l'intention de nous cantonner à une activité nationale ou régionale.

• La répression en Turquie n'a que peu d'échos en Europe occidentale et on peut difficilement pré tendre que la solldarité internationale solt à la hauteur des besoins. Comment l'expliquez-vous ?

- L'opinion publique européenne est, en effet, peu sensibilisée sur les problèmes de la Turquie. Il faut aussi reconnaître que la répression en Amérique latine ou en Afrique du sud, par exemple, est plus grave qu'en Turquie et que les organisations populaires de ces pays ont mieux réussi à faire passer leurs messages. Manifestement, pour la Turquie, nous avons des problèmes de communication. Je pense aussi que les liens économiques et politiques des gouvernements européens avec le gouvernement turc jouent un rôle négatif, dans le sens où ces gouvernements n'ont pas du tout intérêt à se brouiller avec leur allié au sein de l'OTAN, et partenaire économique. Il serait donc important que les organisations humanitaires, démocratiques, politiques, syndicales, soient plus sensibilisées sur les problèmes des Droits de l'homme en Turquie et fassent pression sur leurs gouvernements.

Ankara, le 8 août 1989 propos recuelllis par Erdal TAN

----- pull-quotes on this page -----

EN BREF...

Une erreur sur cette page ?