nombreux biens immobiliers du fameux Cartel de Medellin (voir présent, le succès escompté. La série d'attentats à la bombe,
L'explication de cette impuissance du gouvernement doit être recherchée dans l'imprégnation de la mafia dans le tissu social dans le narcotrafico, malgré les allures de blanche colombe et
COLOMBIE
"Narcoguerre"
et "narcodollars"
C'EST L'ASSASSINAT du sénateur libéral
Luis Carlos Galan, le 18 août dernier, qui déclancha la "guerre totale" que le président colombien, Virgilio Barco Vargas, lança contre les trafiquants de stupéfiants, les narcos. Cela se traduisit par une mobilisation militaire et policière impressionnante, l'arrestation de près de 11 000 personnes, la saisie de encadré page 12), dans diverses régions du pays. On y trouva des lots entiers d'armes, de munitions, plusieurs tonnes de drogue, ainsi que des automobiles, des avions et des hélicoptères. On chiffre la valeur de ce butin à 200 millions de dollars.
Mais toute cette opération n'a pas eu, au moins jusqu'à à Bogota et à Medellin, contre les institutions bancaires, les journaux, et les sièges politiques, démontre que les cartels conservent une grande capacité de manœuvre.
colombien et son infiltration dans l'appareil d'Etat... sans oublier le rôle des Etats-Unis qui sont aussi impliqués les déclarations vertueuses de leur président Bush.
Rodrigo O'FARRELL
EN 1974, FUT créée la siniestra" (le
"ventanilla sinistre), de quichet la de la Républibanque que. Sans aucun contrôle, on pouvait y déposer les dollars d'origine douteuse, et recevoir son équivalent en pesos, parfaitement propres. Cette année, les rentrées furent de l'ordre de 500 millions de dollars. En 1987, le flux de "narcodollars" par ce "guichet" atteignit les
1 200 millions de dollars, ce qui équivaut à 4% du Produit intérieur brut (PIB) du pays. En 1988, les profits globaux du
Cartel de Medellin pourraient osciller entre 5 et 10 milliards de dollars, dont près de 2 milliards ont été ré-injectés dans l'économie colombienne, le reste demeurant dans des banques étrangères et des dépôts clandestins de dollars en brut.
Les amnisties tributaires sont un autre mécanisme pour blanchir les dollars du trafic de stupéfiant (le "narcotrafico"). Chaque nouveau président, au début son gouvernement, décrète une telle amnistie. Ainsi l'ont fait Lopez Michelsen, Julio C. Turbay, Belisario Betancur et Virgilio Barco. Les grands capitaux mafiosi ont ainsi été assainis fiscalement. L'achat de "bons de dette publique extérieure", d'origine officielle et autorisés par le Congrès, au moment où la Banque internationale lui refusait de nouveaux crédits, fut un nouveau moyen de canaliser de telles ressources.
L'ascension du narcotrafico
Ainsi donc, la classe dirigeante colombienne a toujours inventé des moyens pour bénéficier du capital narco. Elle a tenté d'administrer elle-même cet argent, de peur que la nouvelle classe émergente ne puisse arriver, en peu de temps, à contrôler l'économie du pays. Cependant, plus les incursions économiques des mafiosi prenaient de l'ampleur, plus leur action politique devenait autonome et violente.
En 1985, la mafia a éliminé un ministre de la Justice, Rodrigo Lara Bonilla, qui s'opposait à ses desseins L'année suivante, c'est Guillermo Cano, directeur de l'un des quotidien les plus important du pays, El Espectador, qui est tué, et quelques mois plus tard Jaime Padro Leal, ex-candidat à la présidence pour l'Union patriotique. La série de meurtres de personnalités politiques et de magistrats ou de policiers incorruptibles se poursuivit sans cesse durant ces derniers années. Les autorités répondirent toujours par des opérations spectaculaires. Elles militarisèrent les villes, restreignirent les libertés, capturèrent quelques vendeurs de drogue, confisquèrent des armes et détruisirent quelques laboratoires. Cependant, jamais l'épine dorsale du trafic de stupéfiants ne fut touchée.
Les 16 et 17 août dernier, furent également assassinés un magistrat de la Cour suprême de justice, le commandant de la police d'Antioquia, et trois militants de gauche. Mais c'est l'assassinat, le lendemain, du sénateur libéral Luis Carlos Galan qui força le gouvernement à réagir plus énergiquement.
L'assassinat du sénateur Galan Agé de 46 ans, le sénateur libéral était, d'après toutes les enquêtes d'opinion, le candidat le plus sérieux à la présidence de la République. Cette fois-ci, les sicarios (les tueurs de la mafia) étaient allés trop loin. Galan était un libéral du centre modéré. Il commença sa carrière politique à 25 ans, comme ministre de l'Education. Responsable d'une scission qui amena le Parti libéral à perdre les élections présidentielles de 1981, Galan avait réintégré, les rangs des libéraux depuis quelques mois, après avoir gagné l'appui des grands caciques qu'il critiquait auparavant.
Son intransigeance face au narcotrafico, réalité qu'il combattit depuis le début des années 80, et ses positions en faveur d'un assainissement du système politique, lui donnèrent une immense popularité dans les grands centres urbains. Cela lui permit d'apparaître comme le leader charismatique de l'unique courant à l'intérieur des libéraux qui était capable de négocier la paix avec la guérilla et d'offrir une ouverture démocratique. Son assassinat provoqua une violente réaction de protestation au sein de la population qui exigeait, de longue date, le dé-
mantèlement des grou-pes paramilitaires. Virgilio Barco céda à cette pression, en déclenchant sa "guerre totale"
Mais les résultats sont loin d'être à la hauteur du la campagne gouvernementale : sur les 10 797 arrestations effectuées à partir du 19 août, 7 297 correspondent à des individus soupçonnés d'être liés, d'une façon ou d'une autre, au trafic de drogue. Mais, au début du mois de septembre, à peine 3 500 d'entre eux sont encore détenus, le reste été relâché "manque de preuve". De plus, les arrestations n'ont touché que des personnes de second rang des deux Cartels. Si on excepte Eduardo Martinez Romero, le trésorier supposé du Cartel de Medellin, et Fredy, le fils de Gonzalo Rodriguez Gacha, le troisième chef de cette organisation criminelle, aucun des "gros poissons" ne tomba aux mains des autorités. ailleurs, aucun des puissants bunkers du Magdalena Medio, véritables nerveux depuis lesquels Pablo Escobar et Jorge Luis Ochoa, chefs du Cartel de Medellin, dirigent leurs gigantesques réseaux (lorsque les choses se compliquent en ville), ne furent attaqués
L'explication de cet échec n'est pas un secret en Colombie. La corruption, ainsi que les menaces et assassinats de fonctionnaires ont réussi à "ramollir"
hauts dirigeants de l'Etat. Deux ministres de la Justice de Virgilio Barco, Edmundo Lopez Gomez et José Manuel Arias Carrizosa, passèrent à la postérité comme de tristes sectateurs de la mafia. Le premier refusa l'extradition de deux chefs du Cartel de Cali, et le second révoqua cinq autres extraditions, décidées par le gouvernement de Belisario Betancur (1).
Corruption et infiltration
Les richissimes Cartels de Medellin et de Cali ont également réussi à corrompre des secteurs entiers des Forces armées, de la police et du pouvoir judiciaire. Les chefs des cartels sont systématiquement informés par responsables de la police, avant chaque raid contre leurs propriétés. Le paiement de tels services est substantiel. Il n'est pas rare que de hautes personnalités soient arrêtées pour relation avec la mafia ou possession de stupéfiants : en septembre 1986, un chef de l'armée fut capturé avec 80 kg de cocaïne ; en mai dernier, c'était au tour d'un colonel de la police d'être interpellé en possession de 400 kg de cocaïne ; plus récemment, un ex-capitaine de l'armée, qui appartenait à un réseau de renseignement de Pablo Escobar, fut capturé en possession d'importants documents secrets du gouvernement et des Forces armées, qu'il allait livrer aux mafiosi. Jusqu'à aujourd'hui, plus de 1 700 militaires ont été expulsés des Forces armées pour des raisons
Il y a quelques semaines, Maza Marquez, directeur du DAS (les
services de sécurité de l'Etat), échappa miraculeusement à un attentat, à Bogota. Par la suite, il fit d'importantes révélasur l'infiltration dans l'armée, ce qui lui attira les foudres de Jaime Guerrero Paz, ministre de la Défense. Celui-ci exigea la destitution de l'incorruptible directeur du DAS, qui avait également dénoncé le rôle des militaires dans les nombreux massacres de paysans, en 1988, perpétrés par des groupes d'extreme droite. Le president Barco, obligé de faire cesser ce conflit entre les militaires, préféra rester avec Maza, et demanda la démission
L'alliance entre les trafiquants drogue et les militaires n'est pas seulement le fait de la corruption d'une poignée d'officiers, mais de la nette convergence d'intérêts entre ces deux groupes sociaux. Dans sa lutte "contre le commujusqu'à lors, n'avait trouvé d'alliée aussi décidée que la mafia. Pour étendre leur pouvoir à de grandes zones agraires, où ils avaient acheté des dizaines de milliers d'hectares pour blanchir leur argent, les trafiquants de stupéfiant entrèrent en conflit avec les organisations de guérilla. Au début, la mafia payait "l'impôt révolutionnaire" récolté par la guérilla (c'est à cette époque que l'ambassadeur nord-américain, Lewis Tambs, employa le terme de "narcoguérilla"). Mais après s'être renfor-
1) C'est en 1888 que, pour la première fois, une loi fut édictée par le Président Rafael Nunez, réglementant l'extradition d'inculpés. En 1980, la Colombie passait un accord avec les Etats-Unis sur l'extradition des trafiquants, En 1984, une vingtaine de trafiquants furent ainsi extradés. La Cour suprême de Colombie annula cet accord en 1987. Mais suite à une vague d'assassinats de magistrats et juges, Virgilio Barco menaça de remettre le traité en vigueur, ce qu'il fit, en utilisant les pouvoirs de la Loi martiale.
cée sur le terrain, elle cessa de le faire et préféra s'allier avec des propriétaires fonciers, des éleveurs et des militaires Elle engagea des groupes "d'autodéfense" (bandes civiles autorisées par la oi et soutenues par l'armée dans la "lutte contre la subversion") et se lança, ainsi, dans une croisade pour exterminer la guérilla, les syndicats agricoles et toute résistance populaire.
L'armée toléra l'activité des groupes d'autodéfense, ou dans certains cas, la renforça. Plus de 1 200 militants des organisations de gauche, l'Union patriotique, le Front populaire et A Luchar (2), sans compter des dizaines de professeurs, de prêtres, de journalistes et de juges, furent donc assassinés par les paramilitaires, entre 1987 et 1988. Dans les régions où la guérilla disposait d'un soutien populaire, la mafia fut également à l'origine de massacres de paysans.
La CIA s'en mêle...
Il est fort possible que les services secrets américains, la CIA elle-même, aient joué un rôle dans la stabilisation des cartels de la mafia en Colombie. En juillet 1988, le Washington Post révéla qu'à la fin de 1986, les maîtres du Cartel de Medellin avaient tenté d'entrer en contact avec l'administration nord-américaine. En échange d'une amnistie tacite, ils auraient proposé, par l'intermédiaire d'un avocat de Miami, des informations sur la guérilla colombienne, les activités de conseillers cubains, la livraison d'armes par Kadhafi et la présence dans les rangs de la guérilla, de combattants palestiniens, angolais, argentins, ou équatoriens. Toujours selon le Washington Post, l'administration nord-américaine n'aurait pas pris l'offre au sérieux. Il est difficile de savoir de façon exacte ce que décida réellement Washington. Mais ce qui est sûr, c'est que la date d'une telle proposition coïncide justement avec l'apparition du plan de liquidation de la gauche colombienne, dans lequel l'alliance entre l'armée et le narcotrafico a été un facteur important !
De plus, il existe une vieille relation entre le narcotrafico colombien et la CIA. Lorsque le scandale de l'Irangate était à son apogée, une émission de la chaîne de télévision CBS établit que le colonel North était en contact avec des agents de la CIA qui facilitèrent l'entrée en Floride d'avions chargés de cocaïne colombienne, après qu'ils eurent livré des armes et des explosifs à la Contra nicaraguayenne. Selon la CBS, qui se basait sur les témoignages de pilotes incarcérés aux Etats-Unis, la CIA pouvait, grâce la cocaïne, "acheter, pour la Contra, des armes en plus grande quantité, de meilleure qualité, et encore plus sophistiquées".
Le sénateur nord-américain John Kerry, membre de la Commission des relations extérieures du Sénat, signalait, dans une lettre au Département de justice (publiée le 30 octobre 1986, par le Miami News), qu'il avait été abordé par un informateur qui lui assura avoir participé à des opérations de drogue avec le mafiosi colombien Jorge Luis Ochoa et du personnel de la CIA. Cette même source confirma que la CIA avait envoyé des armes en Colombie, et qu'au retour, les avions utilisés pour ce transport rapportaient de la cocaine embarquée par Ochoa, avec la complicité d'agents locaux de la CIA.
Plus tard, une revue colombienne publia un curieux témoignage: l'exépouse d'un trafiquant de drogue affirma qu'Eugene Hansefus (3) atterrit plusieurs fois sur l'aéroport de Barranquilla (Colombie), pour charger de la cocaïne du Cartel de Medellin, avant (ou après) son passage au Costa Rica, où il livrait les chargements d'arme destinés à la Contra nicaraguayenne.
La "guerre totale" de Barco contre le narcotrafico a servi également de prétexte à Washington pour augmenter son ingérence militaire en Colombie, par une "aide" de 65 millions de dollars et la proposition d'envoi de troupes. Jusqu'en mars 1989, les Etats-Unis avaient seulement octroyé 10 millions de dollars à la Colombie, pour combattre le narcotrafico. Quant aux campagnes aux EtatsUnis même, pour la réduction de la consommation de stupéfiants, elles ne peuvent avoir d'autre effet que de favoriser le développement du trafic illégal et de ses désastreuses conséquences en Colombie. Mais nul n'ignore que ce qui préoccupe réellement les Etats-Unis -plus que le narcotrafico - est l'existence de la guérilla en Colombie. Toute cette opération servira donc, en réalité, à renforcer l'armée dans sa lutte contre
Les "narcofascistes" visent le pouvoir
Quelques semaines avant l'assassinat de Galan, des groupes d'extrême droite, appuyés par le narcotrafico, ont fondé leur propre mouvement politique : le Mouvement de restauration nationale (Morena), dans le but d'occuper un espace politique sur le terrain électoral. On sait que derrière la pré-candidature du libéral Alberto Santofimio Botero, et de différents aspirants au Congrès et aux mairies, se trouve le narcotrafico, qui s'est infiltré déjà dans des enclaves importantes de l'entreprise privée, de la justice, des Forces armées, des secteurs officiels et dans l'Eglise. La campagne électorale, perturbée de fait par l'assassinat de Luis Carlos Galan, promet d'être pleine de rebondissements Plusieurs candidats ont déjà annulé leurs apparitions en public et ont annoncé qu'ils limiteront leur campagne de propagande aux apparitions à la télévision. La variante plus droitière du libéralisme pourrait sortir victorieuse de l'actuel climat de guerre.
Vers un coup d'Etat ?
La "guerre contre le narcotrafico" peut aussi entrer dans une nouvelle phase, avec l'entrée en scène d'"assesseurs" militaires nord-américains et l'intensification des attentats contre les établissements publics. L'idée de "négocier" avec les cartels de la drogue commence à être défendue par le maire conservateur de Medellin. Personne ne sait, dans l'état actuel des choses, ce qui se négocierait concrètement avec les Cependant, les auteurs de la proposition assurent que c'est l'unique solution à la violence actuelle, car la voie répressive ne résoudrait rien et renforcerait le terrorisme de droite. Aussi, l'idée de rétablir la peine de mort commence à se faire entendre dans les cercles conservateurs, ainsi que la demande d'envoi de août dernier, un éditorial du quotidien El Espectador résumait la situation actuelle avec ces mots: "// est certain que le phénomène du narcotrafico est en train d'acquérir de l'importance: de l'assassinat de militants de gauche et d'expulsion de la guérilla de ses zones, le narcotrafico est passé à un nouveau stade et il est maintenant en train de livrer une bataille pour le pouvoir, aux côtés de l'extrême droite".
D'autres observateurs n'écartent pas désormais la possibilité d'un coup d'Etat militaire, si les mesures annoncées par Virgilio Barco n'aboutissent pas à une victoire nette sur les trafiquants de drogue. Les facteurs objectifs qui vont dans ce sens ne manquent pas. Barco n'a même pas réussi à organiser, derrière lui, l'unité du bipartisme traditionnel. Il donne l'impression d'être en train de lutter seul et avec des armes prêtées. Mais il est évident qu'il s'efforce de gagner la guerre contre les trafiquants. Il sait qu'en cas d'échec, il pourrait être lui-même, ainsi que ses ministres, parmi les prochaines cibles des sicaires de la mafia.
10 septembre 1989
2) Sur les organisations de la gauche colombienne, voir Inprecornuméro 285 du 3 avril 1989.
3) Eugene Hansefus, est le mercenaire américain dont l'avion avait été abattu au Nicaragua, alors qu'il transportait du matériel pour la Contra.