Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

La grève des mineurs à la loupe

· Inprecor n° 293, 18 septembre 1989 · p. 10-16 · 7 754 mots

Syndicalisme URSS et Russie Stalinisme Écologie

S ELON le jugement una-

nime des media et des commentateurs officiels du gouvernement soviétique, cette grève aurait été l'expression du soutien populaire à la perestroïka. Mais ce point de vue a été remis en cause par Gorbatchev lui-même, lors de son intervention au Soviet suprême : "Cela a été, pour nous, l'épreuve la plus difficile des quatre années de perestroïka. Nous avons eu Tchernobil, ainsi que d'autres épreuves difficiles. Cependant, les événements actuels représentent, à mon avis, l'épreuve la plus grave et la plus difficile" (1).

L'arrière-plan de la grève "La perestroïka a secoué le peuple, notamment la jeunesse", a affirmé A. Evsyukov, porte-parole du comité de grève de Kemerovo, dans le Kouzbass. Il a ajouté : "Dans les dernières années, la conscience politique de la population a connu un développement très rapide" (2). Avec la perestroïka, deux changements importants ont marqué le rapport des ouvriers avec les bureaucraties économique et politique. D'une part, ayant testé la situation lors d'un nombre croissant de grèves locales — plusieurs desquelles étant mentionnées avec sympathie dans la presse - les ouvriers ont graduellement abandonné leur crainte de la répression. De plus, le déluge de critiques dressées par la presse et par les autorités centrales contre l'administration économique, et notamment les ministères, a eu l'effet d'encourager la protestation ouvrière.

D'autre part, la réforme des salaires et les autres changements dans les entreprises, liés à la réforme économique ont sapé le traditionnel rapport de complicité entre les ouvriers et la gestion, sans pour autant le remplacer par une autre forme de collaboration économiquement plus viable. Cette remise en cause unilatérale d'un contrat social implicite - dont l'influence a été particulièrement corruptrice sur la conscience des travailleurs - a libéré les ouvriers et les a amenés à protester contre leurs conditions de vie et de travail misérables ainsi que contre l'autoritarisme administratif, toléré jusqu'ici en échange de nombreuses "concessions" faites par l'admi-

UNION SOVIETIQUE

La grève des mineurs à la loupe...

LA GRÈVE DES MINEURS de juillet 1989 a été la première action ouvrière indépendante et de masse, sous la perestroïka, et le mouvement de grève le plus imposant depuis la révolution d'octobre. A la différence des élections de ce printemps, pour le Congrès des députés du peuple, elle ne s'est pas déroulée dans un cadre préétabli par le régime. Par conséquent, ce mouvement mérite d'être soigneusement analysé en tant que révélateur de la nature et des aspirations de la classe ouvrière soviétique (notamment russe).

David SEPPO nistration (3). Ce changement d'orientation des mineurs à l'égard de l'appareil de gestion est reflété par les mots suivants de Yuri Boldirev, mécanicien des mines et membre du comité de grève de

Donetsk : "Dans l'industrie minière, les dirigeants ont manifesté une attitude de plus en plus méprisante vis-à-vis de leurs subordonnés. La grossièreté et l'abandon de toute dignité humaine sont en train de se répandre. Jusqu'à hier,les gens considéraient cela comme le style normal du business dans ce secteur.

Mais aujourd'hui, avec le processus de démocratisation, cette méthode de gestion est devenue totalement inadmissible. Même les dirigeants de l'ancienne génération regardent d'un œil très critique la réforme dans ce domaine et ont exprimé maintes fois leur manque de confiance" (4).

Face à cette remise en cause des relations traditionnelles entre l'appareil de gestion et les mineurs, ces derniers ont commencé a ressentir d'une manière plus aiguë l'absence de toute organisation capable de défendre leurs intérêts.

Ils perçoivent les syndicats comme les représentants de la direction, et la démocratie d'entreprise, établie formellement par la loi sur l'entreprise d'Etat, a progressé de manière très limitée.

Au fond, la grève des mineurs a été une protestation contre la mauvaise gestion bureaucratique de l'économie. Les mineurs ont protesté contre la tendance, propre au système, de traiter les ouvriers, et en général la population, non pas comme un but de la production, !

mais plutôt comme un élément secondaire dont les exigences peuvent être ignorées. Cette tendance s'est manifestée de façon éhontée dans l'industrie du charbon, depuis la décision adoptée par les autorités en 1958, de modifier l'équilibre énergétique en remplaçant progressivement le charbon par le gaz et le pétrole. Cela implique une réduction de l'investissement dans l'industrie charbonnière, qui se traduit aussi dans une réduction du budget consacré aux dépenses sociales (logements, infrastructures, etc.) dans les régions minières En même temps les mines de charbon, ainsi que les autres industries extractives, ne sont pas en mesure d'exploiter les changements introduits par la réforme économique afin d'augmenter les revenus : elles ne peuvent ni modifier leurs produits, ni concentrer la production sur des marchandises à prix élevé, ni échanger leurs marchandises avec des biens de consommation ou les vendre directement aux consommateurs, en dépassant le plan.

La pollution industrielle

La pollution industrielle est extrêmement grave dans les régions minières. A Novokuznestsk et Kemerovo, l'espérance de vie est inférieure de dix ans par rapport à la moyenne nationale (5). La situation écologique est généralement désastreuse, notamment dans le Donbass, avec ses mines aux puits ouverts. "Cette violence contre notre terre et sa nature, tout à fait unique, s'est poursuivie pendant des décades", dit Evsyukov. "La région - poursuit-il - est en train d'être noyée par les déchets industriels. Ses sources d'eau et ses rares terres cultivables poussent leur dernier soupir. La taïga est anéantie par les pelles mé caniques des excavateurs, sous le talon de fer des nouveaux monstres industriels "(6).

Si les salaires et les pensions, dans les mines, de charbon sont les plus éle-

1) Trud, 25 juillet 1989.

2) Sobesdink, numéro 31, juillet 1989, p. 10.

3) Voir D. Mandel, "Revolutionary Reform' in Soviet Factories : Changing Relations between Workers and Managers", Socialist Register 1989, London, Merlin Press, 1989.

4) Trud, 4 août 1989.

5) Moskovskie novosti, numéro 30, 1989, p. 3.

6) Sobesednik, numéro 31, 1989. p. 10.

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vés de l'industrie soviétique, c'est cause des conditions de travail qui sont les pires et les plus dangereuses. Malgré cela, lors du dernier plan quinquennal (1986-1990), les salaires des mineurs ont seulement augmenté de moitié par rapport au taux moyen de l'industrie dans son ensemble. Par conséquent, l'industrie a perdu 34 000 ouvriers dans les trois dernières années (7). Selon Boldyrev : "Les conditions de travail dans l'industrie minière non seulement ne s'améliorent pas, mais plutôt se détériorent. (...) Le prestige fonctionnel du mineur est tombé à zéro et la valeur de son travail s'est amoindrie. Aujourd'hui, les salaires des mineurs sont souvent inférieurs aux rémunérations de ceux qui travaillent en surface, et leur faible augmentation est immédiatement absorbée par la flambée des prix des services et des biens de consommation" (8).

Grogne contre les conditions de travail

La loi fixe la journée de travail des mineurs à six heures, mais en réalité, elle heures à cause du temps perdu pour le transport et le l'autre. Ces heures supplémentaires ne sont pas rémunérées (9). De plus, ouvriers ne perçoivent pas les augmentations de 40% sur le salaire de base pour le travail nocturne, et de 20% pour le travail du soir, prévues par un décret de 1987 (10). Un autre facteur particulièrement irritant, bien que commun à toute l'industrie, est le retard dans la livraison des pièces de rechange et des infrastructures (véhicules, bois de construction, etc.), ce qui provoque des longues pauses dans la production et, par conséquent, une diminution des salaires. Ce problème est ressenti de manière particulièrement aiguë depuis l'introduction du système de compte-rendu des dépenses (cost-accounting). les effets des salaires élevés sont neutralisés par l'inflation et par la détérioration de la qualité des produits alimentaires et des biens de consommation du secteur d'Etat.

Une autre source du mécontentement des mineurs est la réduction des jours fériés, une mesure adoptée il y a dix ans par le ministère, avec l'aval des syndicats (les travailleurs n'ont pas été consultés). Cette mesure confirme une fois de plus la politique du ministère : augmenter la production avec un minimum d'investissements de capitaux et, surtout, aux frais des mineurs qui peuvent consacrer de moins en moins de temps à leurs familles.

Il faut ajouter à cela, si l'on veut comprendre l'explosion de la grève, la corruption des autorités locales et l'impuissance des ouvriers face à elles. Ce problème n'est pas nouveau, mais il est devenu intolérable sous la perestroïka. Plusieurs revendications ouvrières auraient pu être satisfaites par les autorités locales et, du moins en principe, par les conseils ouvriers d'autogestion. La loi des entreprises d'Etat donne formellement aux ouvriers (à travers les conseils) le pouvoir de fixer leurs propres conditions de travail. Mais au niveau local, il n'y a pas eu de démocratisation, et les autorités continuent à ne considérer comme dignes d'attention que les désirs de leurs supérieurs dans la hiérarchie bureaucratique. D'autre part, les privilèges bureaucratiques demeurent intacts. "Les saunas et les voyages, lors des vacances d'été, ne sont réservés qu'aux dirigeants", affirme un ouvrier. Ces déclarations ont été reportées par un journaliste soviétique qui les a écoutées "à maintes reprises, lors des meetings et dans les conversations privées"

En même temps, les mineurs ont vu se dessiner, au-dessus de leurs têtes, un énorme appareil bureaucratique. Ce dernier est perçu par les ouvriers comme une armée de parasites incapables de gérer efficacement l'économie et vivant à leurs dépens. Les travailleurs voient la richesse qu'ils produisent disparaître sans laisser aucune trace, totalement appropriée par cette bureaucratie. Lorsqu'on dit aux mineurs que les grèves coûtent des millions de roubles, ils indiquent avec amertume les réserves de charbon qui ne peuvent être déplacées, et risquent de prendre feu à cause du manque de camions.

Le mouvement de grève

La profondeur de l'insatisfaction des mineurs n'était pas un secret pour les autorités. En janvier, Trud publiait une lettre de trois ouvriers décorés de Mezhduretchensk, qui accusaient les autorités d'incapacité à résoudre les problèmes sociaux", d'inefficacité et d'"attitude contraire à la perestroika". A ce genre de critiques, le ministère n'a opposé que des vagues promesses. Cette lettre n'a pas encore reçu de réponse.

La grève des mineurs s'est produite à la suite d'une vague de grèves sans précédent dans l'histoire deux millions d'heures de travail perdues, dans la première moitié de 1989, avec une moyenne de 15 000 ouvriers en grève par jour (12). L'industrie charbon elle-même a fait l'expérience de douze grèves, pendant la première moitié de 1989, avec les mêmes revendications que celles de juillet. Mais les mineurs n'ont obtenu que des promesses et des concessions partielles.

Finalement, les mineurs de Shevyakov, dans le Mezhduretchensk, ont imposé un tournant. Au début de juillet, ils ont présenté une liste de revendications au comité central du syndicat de l'industrie charbonnière, au comité local du parti et au directeur de l'entreprise, en proclamant la grève pour le 10 juillet si leurs revendications n'étaient pas satisfaites. Les négociations, entamées le 4 juillet, n'aboutirent à aucun résultat. La grève s'amorça dans la nuit du 10 au 11 juillet. A midi, quatre autres mines du dé partement et les autres entreprises de la ville avaient adhéré à la grève. 12 000 mineurs marchèrent en tenue de travail, dans l'artère principale de la ville, et s'assirent sur l'asphalte de la place, en face du siège du parti. Ils élurent un comité de grève qui présenta une liste de 41 revendications économiques et écologiques (13).

L'ultimatum

Ce même jour, Trud publia une interview du porte-parole de l'Union générale du conseil des syndicats, Shelaev, qui expliquait l"ultimatum" du syndicat des mineurs au ministre. Les revendications principales de cet "ultimatum" étaient les suivantes : droit des mineurs à déterminer collectivement leurs conditions de travail ; journée de repos commune le dimanche; augmentation de 40% sur le salaire de base pour le travail de nuit ; remboursement du temps perdu pour les transports ; priorité des besoins sociaux dans le cadre des investissements centraux des capitaux. Cet "ultimatum", non seulement n'incluait pas toutes les revendications des mineurs, mais il accordait aussi au ministère une année pour agir, en le menaçant, en cas de refus, d'une protestation symbolique

Le 12 juillet, le ministre Moscou. La réunion dura toute la nuit et se poursuivit le jour suivant, tandis que dans la place centrale se déroulait un meeting auquel assistaient entre 5 000 et 20 000 ouvriers. A trois heures de l'après-midi du 13 juillet, le comité grève annonçait que 36 des 42 revendications avaient été satisfaites et lançait un appel à la reprise du travail. Les mineurs le repoussèrent. Ce même jour, le comité de grève de la ville envoyait une lettre ouverte au gouvernement soviétique, demandant une provision supplémentaire de nourriture pour la Sibérie et l'Extrême-Orient, la fin des privilèges bureaucratiques, et l'ouverture immédiate d'un débat publique sur le projet pour la adoptée le 7 novembre 1990. La lettre demandait aussi que les dirigeants du parti et du gouvernement viennent dans le Kouzbass, appelant à une grève géné-

8) Ibid., 2 août 1989.

9) Ibid., 21 juillet 1989

10) Ibid., 11 juillet 1989.

11) Argumenty i fakty, numéro 30, 1989, p. 7.

12) Trud, 29 juillet 1989.

13) Sotsialistitcheskaya industriya, 3 août 1989, Trud 12 juillet 1989.

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rale dans la région pour accélérer leur arrivée. Les mines de Mezhduretchensk reprirent le travail le 14 juillet (14).

Partout, le scénario était à peu près le même. Les mineurs occupaient les places centrales des villes, y tenant des meetings permanents. Les patrouilles ouvrières maintenaient l'ordre. A la demande des comités de grève, la vente d'alcool fut interdite. A quelques exceptions près, les ouvriers assuraient l'en-

Le 15 juillet, dans le hall du Palais de la culture de Novokutznetsk débordant de mineurs, le ministre et le premier secrétaire de la région recommencèrent le même marathon des négociations de dant, ils ne devaient plus faire face à 5 mines et 12 000 ouvriers, mais à 158 mines et 177 000 ouvriers. La négociation fut beaucoup plus dure. Les mineurs exigeaient la présence de Gorbatchev et du Premier ministre Ryzhkov, comme seule garantie leur assurant de ne pas être dupés encore une fois (15).

La reprise du travail Ces deux dirigeants ne se déplacèrent pas, mais le 16 juillet, Gorbatchev télégramme pour les informer qu'une délégation de haut niveau, incluant des membres du Politburo ainsi que le secrétaire du Comité central, Slyunkov, devait bientôt arriver, ce qui, à son avis, aurait justifié une rapide reprise du travail. Mais les ouvriers voulaient des résultats concrets. Le 18 juillet, le comité de grève régional, remarquant que les pourparlers s'étaient bien amorcés et les principales revendications satisfaites, décidait une reprise du travail dès la nuit. Beaucoup de mineurs suivirent l'appel, mais le jour

64 015 ouvriers étaient encore en grève. Dans le Kouzbass la reprise du travail ne devint générale que le 21 juillet (16).

Dans le Donbass, la grève commença à Makeeva le soir du 15 juillet. Malgré les assurances du gouvernement sur la validité des accords du Kouzbass pour toute l'industrie, les mineurs insistaient pour négocier avec des représentants officiels du gouvernement. Le mouvement de grève dans le Donbass s'étendit depuis Makeeva, à partir du 18 juillet. C'était comme si les accords et la reprise du travail dans le Kouzbass avaient poussé les dans l'action. Un comité grève régional fut constitué à Donetsk. Globalement, en une 110 mines avec 90 000 miéconomiques, les mineurs du Donbass mirent également en avant des revendications politiques. Le 20 juillet, les grèves concernaient tous les centres miniers ukrainiens.

La commission gouvernementale arriva à Donetsk le 20 juillet, et le protocole de l'accord fut signé le 22. Le jour même, Gorbatchev et Ryzhkov appelèrent les mineurs à retourner au travail. Dès le matin du 24 juillet, 73 mines de la région de Donetsk avaient repris le travail, mais 50 demeuraient en grève, en exigeant des garanties législatives. Une délégation du comité de grève de Dodéputés du peuple du Donbass se rendit à Moscou et eut un entretien avec Ryzhkov, au Kremlin, le 24 juillet. On dessina un programme d'action concret pour toute l'industrie charbonnière. Ryzhkov demanda encore une fois la fin de la grève, ce qui fut décidée le jour suivant. La grève en Ukraine et dans la Russie méridionale se termina seulement le 27 juillet, lorsque les dernières mines reprirent le

Dans le bassin de Petchora, à l'extrême nord du pays, la grève s'amorça le 19 juillet et se termina le 24, après que le député du peuple, V. Luzhnikov, eut informé le Soviet suprême des revendicaneurs ne reprirent le travail que le jour suivant, après avoir vu les photocopies des accords signés (18). Dans le bassin de Karaganda, au Kazakhstan, le troisième complexe minier du pays, la grève commença dans la nuit du 19 au 20 juillet et se conclut les 22 et 23 juillet (19). Après la fin de la grève, au lieu de se dissoudre, les comités de grève se transformèrent en comités ouvriers de contrôle sur l'application des accords.

Les revendications économiques...

La liste complète des revendications des mineurs ne fut pas publiée par la presse qui mentionna de manière très vague les revendications plus politiques, non inclues dans les accords signés. Dans leur ensemble, ces revendications peuvent se résumer en quatre catégories fondamentales : salaires, conditions de travail, écologie et pouvoir politique.

GREVES " ENTRE NOUS, ÇA NE T'EMBÊTE PAS QUAND TOUS LES TRAVAILLEURS DU MONDE S'UNiSSENT?"

Dans le Donbass, selon la liste donnée aux correspondants occidentaux par la centrale ukrainienne du service d'information, les revendications relevaient des deux premières catégories: salaires supplémentaires pour le travail de nuit ; inclusion du temps de déplacement dans l'horaire de travail ; dimanche férié ; établissement d'une liste des tâches nuisibles ; retraite après 20 ans de travail dans les puits ; augmentation des pensions ; 3 années de congé-maternité avec garantie du salaire ; paiement intégral des salaires en cas de retard et de désorganisation de la gestion ; aucune diminution de salaire en cas de changement de travail ; prohibition des transferts punitifs ; allocation des profits des subbotniki syndicaux (travail volontaire non rétribué dans les jours fériés) décidée par les assemblées ouvrières, etc.

•politiques et écologiques

D'autres revendications économiques, dépassant les limites des entreprises, concernaient la distribution de l'eau, du gaz, de l'électricité ; l'augmentation des quotas de savon ; le droit à un appartement pour tous les mineurs, après dix ans de travail ; l'augmentation des quotas alimentaires selon les normes médicales ; etc. Ensuite, venaient les revendications économico-"politiques" : réduction du personnel administratif ; paiement du salaire lors des grèves, en puisant aux fonds syndicaux, prohibition de la création de nouvelles coopératives alimentaires et médicales, et création d'un système d'autofinancement économique régional (20). La revendication de l'autonomie des entreprises ne figure pas dans la liste présentée au ministre, le 11 juin, par le Comité central du Syndicat des mineurs. Cependant, elle a été présentée par les autorités comme s'il s'agissait de la revendication centrale des grèves.

Au delà des revendications générales de caractère écologique, toute une série de mesures spécifiques concernant l'environnement étaient sollicitées, comme par d'un système de purification dans les de Mazhduretchensk, l'abandon du projet d'édificaélectrique de Krapivinski sur le fleuve Tom ; et l'arrêt des essais atomiques à Semipalatinsk, au Kazakhstan (21). Les autres revendications s'attaquaient directement au pouvoir et aux privilèges bureaucratiques. Tout comme la requête d'arrêter l'ouverture 14) Trud, 15 juillet 1989. 15) Argumenty i fakty, numéro 30, 1989. 16) Trud, 19 juillet 1989. 17) Vesty iz SSSR, numéro 13/14, 1989. 18) Trud, 12 juillet 1989. 19) Ibid., 23 juillet 1989. 20) Manchester Guardian Weekly, 30 juillet 1989, p. 7. 21) New York Times, 14 juillet 1989: LIbération, 15-16 juillet 1989 ; Trud, 22 juillet et 5 août 1989.

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de coopératives (un des aspects les plus voyants de la réforme économique). Ces revendications ont été traitées beaucoup de précautions, pour ne pas dire qu'elles ont été largement cachées par la presse. L'insensibilité des bureaucrates locaux était un des thèmes majeurs des meetings, où l'arrivée des autorités officielles suscitait souvent des commentaires du genre : "Voici la mafia de la ville"(22). Le remplacement des directeurs des entreprises, des trusts, des conseils collectifs des travailleurs, que des dirigeants des soviets, du parti et des syndicats locaux, était une des revendications les plus répandues. On demandait la tenue immédiate de nouvelles élections, notamment pour les soviets (23). Les mineurs voulaient rempropres dirigeants des comités de grève. A Tchervonograd, en Ukraine occidentale, les ouvriers exigeaient également la destitution du premier secrétaire du Parti communiste ukrainien, Tcherbitsky, ainsi que du premier secrétaire du parti dans la ville, du chef de la police, du chef du KGB, ainsi que la création d'un syndicat indépendant nommé "Solidarité" (24).

Remise en cause du "rôle dirigeant du Parti"

Les mineurs revendiquaient, des changements fondamentaux sur le plan politique plus général. Par exemple, la suppression de l'article 6 de la Constitution, qui établit le "rôle dirigeant du Parti", et l'élection du Congrès des députés du peuple au suffrage universel, ce qui signifiait, au fond, revendiquer la fin du pouvoir bureaucratique. La demande de l'élection directe du porte-parole du Soviet suprême était une remise en question implicite de la légitimité de Gorbatchev lui-même. Les revendications anti-bureaucratiques formulées à Mezhduretchensk furent reprises par tous les autres mineurs. A Prokop'evsk, plusieurs ouvriers allèrent même inspecter les appartements des autorités lo-

La base sociale limitée de la perestroika de Gorbatchev réduisait considérablement ses options de choix. La répression aurait discrédité complètement a réforme économique aux yeux des ouvriers et aurait été un cadeau pour tous les éléments de l'appareil opposés à la perestroïka. D'autre part, la profondeur des critiques ouvrières à l'égard du gouvernement excluait toute possibilité régler la question par quelques concessions et par des vagues promesses. !! faut ajouter à cela qu'une prise en compte sérieuse des revendications des mineurs risquait de provoquer une réaction en chaîne, et de soulever une vague de grèves dans tout le pays. Gorbatchev ne voulait pas de cette grève. Mais, dès qu'elle fut déclenchée, il décida d'en * tirer des avantages autant que possible, en essayant d'élargir sa base sociale, très faible auprès de la classe ouvrière, et, en même temps, de saper les positions de ses ennemis au sein de la bu-

La réponse du gouvemement

La formule était simple, mais astucieuse : il présenta les grèves comme un grand mouvement populaire de soutien à la réforme économique. En méme temps, il essaya de diriger toute l'insatisfaction ouvrière contre les bureaucrates locaux et les ministères, accusés de retarder l'application de la réforme. Cela explique l'affirmation, répétée à plusieurs reprises, que la revendication centrale des ouvriers était l'autonomie des entreprises, même si, en réalité, elle n'avait pas ce caractère prioritaire au début des grèves.

L'emphase avec laquelle on abordait le thème de l'autonomie des entreprises permettait d'attribuer au ministère et aux autorités locales toute la responsabilité concernant la situation des mineurs. Révélateur, à ce propos, était le jugement du porte-parole du conseil syndical régional du Donetsk : "Le développement industriel du Donbass a été fait au détriment de la sphère sociale. Cela a été la conséquence du pouvoir arbitraire et dictatorial des ministères et des pouvoirs centraux, avec la complicité des autorités locales" (26).

En réalité, cette négligence de la sphère sociale était la conséquence du système bureaucratique dans son ensemble, du pouvoir arbitraire de la bureaucratie sur le peuple soviétique. Cela n'aurait jamais eut lieu sous un système pendamment du niveau de planification centrale. S'il s'agissait de distribuer correctement les responsabilités, alors fallu commencer par mettre en accusation, avant tout, le Politburo et le secrétariat du Parti qui ont choisi cette structure économique et établi le cadre dans lequel opèrent les ministères.

La même tactique a permis à Gorbatchev d'exploiter la grève pour affaiblir l'opposition bureaucratique à la perestroïka. Face à la multiplication des mouvements de grève, il rassurait les secrétaires du Parti en soulignant que ce dernier (c'est-à-dire son appareil) demeurait la force dominante, malgré la nécessité de changer ses méthodes de domination. En même temps, en insistant sur la nécessité de rénover les cadres du Parti, de la base au sommet, il lançait ainsi un avertissement très clair: soit vous vous alignez sur la nouvelle ligne, soit vous serez licenciés. Il proposa aussi la tenue de meetings locaux du Parti, avec le gouvernement et les syndicats, afin de discuter des revendications ouvrières, y compris celles concernant le limogeage des dirigeants non grata (27). Tout cela dans une double perspective : d'une part, empêcher une vague de grèves à l'échelle nationale et, d'autre part, utiliser les ouvriers pour se débarrasser des bureaucrates locaux hostiles

Si l'idée de l'autonomie des prises fut relancée avec toute la force de l'appareil idéologique, les autres revendications issues des grévistes (comme par exemple la fermeture des coopératives), et qui remettaient en cause la réforme économique, n'étaient guère mentionnées. Gorbatchev s'y référa seule fois, lors d'un discours, pour dire qu'il s'agissait d'une "voie facile, mais probablement pas la meilleure" (28).

La position officielle se réduisait à dire que les revendications des travailleurs étaient justifiées, mais que les grèves n'étaient pas la méthode la plus efficace pour les satisfaire et que, par conséquent, le gouvernement pression sur l'opinion publique pour convaincre les mineurs de reprendre le travail. Les autorités locales adoptèrent la même position, en soutenant verbalement les revendications des mineurs tout en s'opposant aux formes de leur lutte. Cependant, dans la pratique, elles demeurèrent passives durant les grèves. Les organisations syndicales n'osaient pas s'opposer aux grèves et ne jouèrent presque jamais un rôle dirigeant.

La "fermeté"...

Tout en adoptant une attitude tolérante vis-à-vis de la grève des mineurs, le gouvernement prit des mesures visant à arrêter le mouvement et à empêcher son extension à d'autres catégories de travailleurs. Par exemple, il amorça des pourparlers avec les cheminots qui menaçaient d'entrer en grève le 1er août. Mais, en même temps, il fit comprendre aux cheminots que, le cas échéant, ils ne seraient pas traités avec la même indulgence que les mineurs. Un ouvrier de la région de Tchernigov déclara qu'on l'avait obligé à signer un engagement de ne pas entrer en grève. Il concluait que cette attitude du gouvernement, au lieu de favoriser une compréhension réciproque, ne faisait "qu'augmenter la tension existante" (29).

Voici donc la "fermeté" qui, d'après beaucoup d'intellectuels soviétiques, serait nécessaire pour assurer le succès de la réforme. Mais cette attitude sou-

22) Sotsialistitcheskya industriya, 15 juillet, 1989 ; Libé-

24) Manchester Guardian Weekly, 30 juillet 1989.

26) Ibid., 2 août 1989.

28) Sobesednik, numéro 31, 1989, p. 2.

29) Argument i fakty, numéro 32, 1989, p. 1.

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lève un dilemme : la récente expérience polonaise prouve qu'une réforme économique marchande ne peut être introduite par un "Cavaignac" (30). C'est la raison pour laquelle Jaruzelski a accepté que Mazowiecki, un intellectuel de Solidarité "ami des ouvriers", devienne Premier ministre.

L'accord

L'entente se divisait en deux parties : l'accord économique qui fut signé, l'accord politique, qui ne fut pas rendu publique, mais qui trouva néanmoins son expression en une série de mesures adoptées par les autorités. Les protocoles économiques étaient partout similaires, mais répondaient aussi aux exigences spécifiques des différentes régions. Le protocole du Kouzbass publié par Trud contient 17 points, Gorbatchev ait fait référence à un accord

L'article premier garantit une autonomie juridique et économique totale aux mines, en accord avec la loi sur les entreprises d'Etat. Les entreprises peuvent adopter différentes formes de propriété étatique (coopératives, leasing, L'article 2 permet aux entreprises de vendre la production excédentaire par rapport aux contrats d'Etat, à des prix fixés par la loi, dans le pays et ailleurs. Par conséquent, l'ampleur mandes étatiques doit être révisée. L'article 3 fixe une augmentation du prix du charbon correspondant d'extraction et de conservation de l'équilibre écologique de l'environnement. L'article 4 permet aux entreprises de corriger les plans productifs, et de fixer, de autonome, le montant des laires, ainsi que les conditions d'exploitation des mines.

quatre articles représentent la réponse du gouvernement aux revendications concernant les salaires et les investissements sociaux. L'augmentation de ces derniers est donc liée, au fond, à une augmentation de la productivité et à un effort du côté des mineurs. Sous le vieux système, l'augmentation de la propénalisait les entreprises les plus efficaces en faisant baisser les salaires, et en augmentant les quotas de production dans le D'autres articles donnent satisfaction aux revendications ouvrières concernant les conditions de travail (travail nocturne mieux rémunéré ; transports inclus dans l'horaire de travail ; dimanche férié ; retraite ; vacances ; prévention des maladies professionnelles ; réduction du personnel administratif).

Les éléments plus politiques de l'accord n'ont pas été mentionnés par la presse centrale. Cependant, en a parfois fait référence à une amélioration des provisions alimentaires et à une augmentation du salaire supplémentaire régional des mineurs sibériens. On a parlé aussi de nouvelles élections pour les comités syndicaux et les conseils collectifs de travail. Dans plusieurs cas, les directeurs des mines ont été licenciés immédiatement après la grève.

Parmi les 48 points de l'accord du Donbass figure également la prohibition des coopératives médicales, alimentaires et commerciales (32). Par ailleurs, les mineurs de Karaganda avaient raison d'affirmer que les media avaient donné une information très incomplète au sujet des revendications ouvrières.

A la revendication de nouvelles élections et de remplacement des autorités locales, Gorbatchev a répondu en revenant sur sa décision de renvoyer les élections pour les soviets locaux, de l'hiver 1989 au printemps 1990. Il s'agissait d'une concession aux bureaucrates locaux, qui craignaient un avaient demandé un peu plus de temps pour préparer l'échéance électorale. Apparemment, aucune décision n'a été prise en ce qui concerne la démocratisation du Congrès des députés du peuple et du Soviet suprême, ainsi que la discussion sur un nouveau projet de constitution (33).

Une masse d'abrutis ?

La grève des mineurs a démenti la vision, répandue au sein de l'intelligentsia soviétique, représentant les ouvriers d'abrutis et de déclassés, et comme une base sociale potentielle pour une réaction bureaucratique de type fasciste. Selon cette vision, les ouvriers ne seraient pas capables de gouverner et il faudrait conférer le pouvoir à des gens "compétents", issus des "classes éle-

En dépit du caractère spontané du mouvement - les comités de grève furent constitués seulement après le début de la lutte - les mineurs ont déployé une discipline et une organisation remarquables. Il n'y eut pas de violences. Les grévistes formèrent leurs propres milices. La police a relevé une baisse significative des crimes. Partout, on prohiba la vente de boissons alcooliques. A Donetsk, deux mineurs ont été démis de leurs mandats pour être apparus ivres sur la place principale. Les comités de gurnissant des services primaires pour demandèrent aux entreprises la population, de ne pas entrer en grève. Les ouvriers eurent le souci de l'entretien des mines. Dans le puits ouvert de la mine de Sibiringskii, les ouvriers continuèrent à extraire le charbon nécessaire pour empêcher l'extinction des fours du Complexe métallurgique de Sibérie occi-

La grève révéla aussi un haut niveau de conscience politique parmi les ouvriers. Il est clair qu'ils n'étaient séduits ni par les idéologies nationalistes, ni par les programmes bureaucratiques sur "la loi et l'ordre". La grève démarra comme un mouvement pour des revendications économiques, mais bientôt, les mineurs comprirent que la question de fond était celle des garanties, et que la seule veritable garantie était le pouvoir, c'est-àdire la démocratie. Les ouvriers manifestèrent une grande méfiance vis-à-vis des autorités bureaucratiques, y compris les plus élevées. Ils mirent de côté les autorités locales et ne se contentèrent même pas de négocier directement avec le ministre. Ils ignorèrent les appels de Gorbatchev et Ryzhkov à une reprise du travail avant la conclusion des négo-

Après la signature de l'accord, beaucoup de mineurs insistèrent encore pour obtenir des garanties législatives auprès du Soviet suprême (considéré comme l'institution la plus démocratique). Gorbatchev fut obligé de faire une déclaration assez embarrassante lors d'une séance de cet organisme : "A Donetsk, les mineurs veulent mettre formellement au courant le Soviet suprême des docula commission conjointe. Parmi les gens a surgi, pour ainsi dire, un manque de confiance. (...) La même chose s'est passée dans les autres régions minières" (36).

Le fait que Gorbatchev ait demandé à Eltsine d'appeler à la fin des grèves, non pas au nom du Soviet suprême, mais au nom du courant "radical" du Parlement, montre la gravité extrême de ce manque de confiance. Si les mineurs des autres régions croyaient, comme l'affirmaient les autorités, que les accords du Kouzbass étaient valables pour toute l'industrie, ils n'auraient pas poursuivi la grève (37).

Même après la reprise du travail, beaucoup de mineurs demeuraient très sceptiques. C'est la raison qui explique leur choix de maintenir les comités de grève en tant qu'organes de vérification de l'application des accords, ainsi que les déclarations selon lesquelles les grèves n'étaient pas terminées, mais

30) Louis Cavaignac, général français qui massacra les ouvriers lors de l'insurrection de 1848.

31) Trud, 23 et 25 juillet 1989.

32) Argumenty i fakty, numéro 30, 1989, p. 4.

33) Le Monde, 26 juillet 1989.

34) Voir "Rabochie vne politiki ?" (Les ouvriers hors de la politique ?), Agitator, numéro 16, 1989, pp. 4-5.

35) Trud, 4 juillet 1989.

36) Trud, 25 juillet 1989.

37) Ibid., 8 août 1989.

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TIANANMEN SEOUARE SCENTE INTRODITE grèves n'étaient pas terminées, mais seulement suspendues. nons le travail - déclarait le porte-parole du comité de grève de Pavlograd - mais nous attendrons un mois. Si les choses ne changent pas, nous reprendrons la lutte jusqu'à sa conclusion victo-

Les journalistes soviétiques ont remarqué que les comités du Parti, la véritable autorité dans les villes en temps normal, avaient soudainement disparus durant la grève, et étaient devenus l'objet des sarcasmes des ouvriers. Même la Pravda critiqua les autorités locales, en les accusant de ne pas avoir accompli leur rôle (39). Ce vide fut rempli par les comités de grève. Voici le commentaire de Trud : *// se créa soudainement une situation particulière. Les comités de grève se transformèrent, au véritables autorités dans les villes. Ils s'occupaient des services, des transports et du maintien de l'ordre. Du matin au soir, des gens qui ne s'étaient jamais engagés dans aucune organisation se mirent au service des comités. Ils se souciaient de résoudre tous les problèmes, parfois en demandant l'aide de spécialistes (réparations, interventions médicales, déplacements, etc.). Nous avons vu jusqu'à quel point la classe ouvrière est capable de mener une action indépendante et organisée au service de la cause commune" (40).

Le rôle de premier plan joué partout par les dirigeants ouvriers, lors de la grève, a souligné encore plus le silence et l'absence des intellectuels qui furent clairement pris au dépourvu. Ce qui n'est pas étonnant, si l'on pense que la vision de la classe ouvrière comme une masse Monde écrivait, le 19 juillet, après huit jours de grèves : "Les intellectuels de Moscou ont amorcé une discussion passionnée : devrions-nous y aller? devrions-nous proposer une médiation ? devrions-nous soutenir la grève? et sous quelle forme ?" (41).

Un mouvement de soutien à la perestroika ?

Ce schisme entre les ouvriers et l'intelligentsia a une base réelle : l'intelligentsia soutient, dans sa grande majorité, le projet de réforme du gouvernement et pense que la masse des ouvriers s'y oppose. De là, l'insistance de la presse soviétique sur la revendication de l'autonomie des entreprises, présentée comme preuve du soutien des gré vistes à la perestroïka. Puisqu'il ne s'agissait pas, en réalité, d'une revendication centrale des mineurs, le gouvernement a proposé cette mesure comme solution au problème du financement de leurs exigences sociales et économiques. Il s'est adressé aux mineurs en ces termes : si vous travaillez de manière plus efficace, nous vous donnerons le surplus de votre travail afin de satisfaire vos besoins. Les travailleurs ont accepté cette proposition. Mais maintenant se pose la question : la classe ouvrière a-t-elle adhéré à la réforme marchande de Gorbatchev ? Seul l'avenir pourra y répondre définitivement. Cependant, il y a déjà des éléments qui nous poussent au scepticisme

Au fond, la grève a posé le problème du pouvoir. Les ouvriers revendiquaient essentiellement le contrôle sur la production et sur les surplus économiques. En cohérence avec la logique de la réforme marchande, et dans le but de la faire avancer, le gouvernement a essayé de canaliser ces aspirations dans une optique d'opposition à la planification centralisée, et de création de groupes de contrôle décentralisés au niveau des entreprises. De cette façon, le gouvernement voulait détourner les ouvriers de la lutte pour un contrôle collectif sur le cadre général dans lequel agissent les entreprises autonomes.

Un leader des grévistes intervint à la télévision soviétique pour proposer la tenue d'un congrès national des mineurs du charbon, sans les représentants de l'industrie, mais sa proposition ne fut pas reprise (42). L'autonomie prises n'a pas beaucoup de sens dans le cas de l'industrie extractive, où les profits dépendent, en dernière analyse, des conditions naturelles. Les mines charbon du Donbass sont très fondes et ont été déjà largement exploitées, ce qui implique des frais de production beaucoup plus élevés que dans le Kouzbass, où le charbon se trouve presque à la surface. C'est le sens de justice des ouvriers qui les pousse à s'opposer à une logique absurde de compétition entre mines autonomes, dans un système où les prix sont fixés par le marché. Même en Pologne, où les dirigeants de Solidarité sont décidément favorables au marché, il n'y a que 4% des travailleurs (d'après un sondage récent) qui sont disposés à subordonner leurs salaires aux lois du marché (43).

Les accords ne sont pas clairs sur ce point, puisqu'ils prévoient une augmentation du prix du charbon correspondant aux frais réels d'extraction. Cela veut dire que les prix du charbon se baseront sur les frais locaux, et non pas sur les conditions du marché (avec plusieurs produits en compétition) ? Dans ce cas, on irait bien au-delà du "nivellement" si vigoureusement contesté.

"Moscou nous exploite!"

Une autre tentative est celle de canaliser le sentiment d'exploitation répandu au sein de la classe ouvrière - qui travaille sans voir aucune amélioration de ses propres conditions de vie - vers une dérive centrifuge et corporative. Le porte-parole du comité de grève de Ke merovo a affirmé : "Les citoyens du Kouzbass ont compris que, jusqu'à maintenant, on a appliqué une politique coloniale dans le bassin : prendre tout ce qu'on peut, investir le moins possible" (44). Il s'agit exactement du même argument prôné par les séparatistes dans les républiques nationales: Moscou nous exploite ! Il n'y a probablement aucune région en Union soviétique où ce sentiment ne soit pas répandu. Encore récemment, un économiste écrivait que "les citoyens de Moscou, non seulement ne vivent pas mieux, mais probablement pire que ceux des autres villes" (45).

Evidemment, le problème n'est pas celui d'une injuste redistribution des revenus et de la richesse entre les différentes régions, mais celui de la nature anti-populaire et gaspilleuse de la ges tion bureaucratique. Mais cela ne signifie pas que l'autonomie des régions et des entreprises soit la solution adéquate L'application des critères de rentabilité de marché aux bassins du Donbass signifierait la fermeture d'un grand nombre de mines, le déplacement de dizaines de milliers de familles de mineurs, et la mort de plusieurs communautés. Il y a quelques années, les mineurs britanniques luttèrent durement contre l'application de ces mêmes critères dans leurs mines.

Lors d'une table ronde qui eut lieu quelques mois avant le début grèves, un chercheur de l'Institut de l'economie nationale du Conseil des ministres expliquait la vague montante des

39) Argumenty i fakty, numéro 30, 1989 ; Pravda, 25

42) Gazette (Montréal), 21 juillet 1989.

"Dorogaya moya stolitsa..". Nedelya,

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grèves en ces termes: "Les ouvriers s'aperçoivent que leurs conditions de vie ne s'améliorent pas parallèlement aux progrès des entreprises où ils travaillent. Nous pouvons observer ce processus dans les mines et dans l'industrie métallurgique. Dans plusieurs mines, les ouvriers arrêtent de travailler (...) jusqu'à ce que leurs revendications soient satisfaites. C'est la manière de résoudre le problème des provisions alimentaires et des conditions de vie" (46).

Cette analyse ne fut pas contestée par les autres participants au débat. Ils se bornèrent à affirmer que l'ancien système d'organisation de la production était tout autant injuste. Ce jugement a d'ailleurs été confirmé par un groupe de sociologues (sans doutes favorables aux réformes marchandes), dans une étude publiée par la Pravda: "La menace d'une protection sociale insuffisante a fait son apparition sous les nouvelles conditions de gestion économique, dans les cas de réduction massive de personnel et de restructurations radicales, comme par exemple la liquidation de certaines entreprises. Cela a été à l'origine d'une montée du malaise social, mais aussi de la radicalisation des travailleurs" (47).

Le sentiment égalitaire

De plus, l'interprétation des grèves comme un mouvement favorable à la perestroika est démentie par le sentiment fortement égalitaire dominant au sein de la classe ouvrière. La lettre suivant exprime un jugement populaire assez courant au sujet de la conception qui présente le marché comme une base pour la justice sociale : "On nous a appris la formule : 'de chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail' (qui devrait être le principe de base de la réforme). Est-ce que cela signifie qu'un jeune dirigeant de coopérative, un joueur de football ou un musicien rock devraient percevoir des chiffres fantastiques, tandis que quelqu'un comme moi, qui a connu la guerre, le froid et la faim, et a travaillé 44 ans, devrait recevoir des miettes ? (...) Une usine grandit et s'enrichit sous le nouveau système économique faisant grimper les prix. Dans cette usine, un mécanicien gagne bien, même très bien, puisque son salaire dépend des profits. (...) Mais il y a aussi des usines plus pauvres, qui produisent des biens essentiels pour la société, mais dont les prix ne peuvent pas être élevés sur le marché. L'usine est pauvre, et le mécanicien qui exécute les mêmes opérations que son collègue de l'autre usine est pauvre, lui aussi. Travail égal, vies différentes. J'ai écouté à la radio que nous avions 40 millions de pauvres. Que se passera-t-il dans l'avenir ? Notre pays sera-t-il divisé entre une classe de riches et une classe de pauvres ?" (48).

La question de fond sous-jacente aux grèves — le pouvoir — n'a pas été résolue. Tôt ou tard, la même dynamique qui a engendré cette grève amènera les ouvriers à se rassembler et à s'organiser dans l'ensemble de l'industrie pour faire face à leurs problèmes communs qui ne peuvent être résolus, ni par le ministère, ni par les forces du marché.

La perspective

Ce rassemblement devra poser deux sont les fonctions centrales qui relèvent de la compétence du ministère, et comment démocratiser le ministère qui dirige les industries où travaillent les ouvriers ? C'est peut-être l'orientation prise par les travailleurs industriels de la pêche d'Extrême Orient (dont la situation est assez similaire de celle des mineurs) : de centaines de collectifs ont demandé un congrès spécial de leurs syndicats pour même question qui était à l'origine des mineurs : "Où vont les millions tirés de notre dur travail de 12 heures par jour en mer ? Le comité central du syndicat est-il d'accord avec cette attitude de 'saccage' du pouvoir central ? (...) La richesse produite par les pêcheurs va n'importe où, mais elle ne sert certainement pas à satisfaire leurs besoins" (49).

Ce rassemblement devrait aussi affirmer, avec force, la nécessité d'une coordination avec les travailleurs des autres secteurs. La logique inhérente au mouvement pousse vers la revendication d'une planification démocratique à l'échelle nationale, sans éliminer le plan ni le laisser aux mains des bureaucrates. Depuis que la production marchande a imposé son hégémonie en Europe, les classes populaires ont toujours lutté contre le marché "libre" et pour une régulation économique publique, capable d'assurer la sécurité et la justice sociales. Il n'y a aucune raison de penser que le mouvement indépendant de la classe ouvrière en Union soviétique agirait différemment.

Le mot clé est sans doute "indépendant". Les comités teurs des germes d'une organisation indépendante des ouvriers, une organisation qui existe déjà au niveau urbain et régional dans les aires minières. Les ouPLANTA vriers attribuent à ces comités des fonctions beaucoup plus larges et importantes que celles d'une simple vérification des accords. Selon le dirigeant du comité de grève de Kemerovo : "Nous avons décidé de tenir des meetings dans les mines, afin de réfléchir sur le rôle joué par les organisations publiques, lors de la grève, et pour étudier le fonctionnement des conseils collectifs de travail et des comités syndicaux. Autrement dit, pour vérifier les responsabilités de chacun et peut-être aussi, pour proposer de nouvelles élections. Mais les comités de grève de la ville ne sont pas disposés à céder leur pouvoir. Depuis le 1er août, ils fonctionnent comme des organisations publiques : ils contrôlent l'application des accords et défendent les droits sociaux et économiques des ouvriers... " (50).

Une nouvelle page dans la perestroika Il reste à voir si l'intelligentsia établira des contacts (et sous quelle forme) avec les comités ouvriers. Le problème se pose tout d'abord pour l'aile gauche des "informels" , et pour l'intelligentsia intégrée dans les institutions

Enfin, il y aura le test des élections pour les soviets locaux. Après l'expérience de cette grève, et en présence des comités ouvriers, il sera beaucoup plus difficile — dans les villes minières et dans les autres centres industriels - de tenir des élections selon le système antidémocratique utilisé pour élire le Congrès des députés du peuple et le Soviet suprême. La menace du rétablissement d'un pouvoir soviétique authenti-

(c'est-à-dire totalement indépendant de la bureaucratie du Parti) est ici très concrète. On ne peut pas savoir quelle serait l'attitude des bureaucrates régionaux du Parti face à de tels soviets.

Dans la ville de Berezovsko, au Kouzbass, les comités ouvriers ont déjà manifesté leur méfiance vis-à-vis des soviets locaux, et notamment à l'égard du président du Comité exécutif. Le comité de Mezhduretchensk a appelé la populaI tion à demander la destitution des députés du peuple, et le retour de ceux qui ont été refusés par les autorités. Les députés du peuple du Kouzbass se sont réunis récemment à Prokopevsk, et ont décidé, sous la pression des comités des élections pour les soviets locaux en

La grève des mineurs a ouvert une nouvelle page dans la perestroika: la classe ouvrière apparaît maintenant, sur la scène, comme un sujet politique indépendant.

4 septembre 1989

46) "Zabastovski v SSSR: novaya sotsial'naya real'nost". Sotsiologitcheskie issledovanioya, numéro 1. 1989, p. 32.

47) Pravda, 16 juillet 1989.

48) Sotsialistitcheskaya industriya, 2 juillet 1989

49) Trud, 27 juin 1989.

50) Trud, 3 août 1989.

51) /bid. 2 août 1989

52) Sotsialistitcheskaya industrya, 3 août 1989.

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