Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

Du kadarisme au multipartisme

· Inprecor n° 295, 16 octobre 1989 · p. 3-4 · 2 189 mots

Europe de l'Est URSS et Russie

L'EVENEMENT survenu est de taille. Le Parti socialiste ouvrier hongrois (PSOH) s'est transformé en Parti socialiste hongrois

(PSH). La décision a été acquise par le vote de 85 % des 1 274

Au delà des symboles qui accompagnent cette transformation

(la disparition de l'organe du Parti de la mention "Prolétaires de tous les pays unissez-vous" et les délégués entonnant l'hymne national hongrois, "Dieu bénisse les Hongrois"), cette décision marquera l'histoire et aura des répercussions sur l'évolution

PC HONGROIS

Du kadarisme au

multipartisme

délégués au Congrès extraordinaire qui s'est tenu du 6 au 9 octobre, à Budapest. des autres pays de l'Europe de l'Est. Robert NOIREL

ON NE PEUT comprendre ce qui se passe, aujourd'hui, en Hongrie sans un retour en arrière jusqu'au kadarisme (1) qui se caractérise par une manière très particulière de normaliser la société hongroise, sans l'étouffer complètement.

Ce qu'on appelle le kadarisme ne doit pas être compris comme une politique néo-stalinienne cohérente, mais plutôt comme une pratique, celle du régime qui succéda à la sanglante répression de 1956-1958, et qui mit fin aux espoirs de la Révolution des conseils ouvriers (2). La répression assurée par les chars soviétiques dans les rues de Budapest s'est poursuivie, bien après 1956, par des arrestations massives (plus de 20 000) et des exécutions, dont celle d'Imre Nagy, en 1958. Janos Kadar, secrétaire général du Parti avait été mêlé à tout cela : il fut même, début novembre 1956, l'auteur de l'appel aux Soviétiques pour qu'ils interviennent directement.

Mais l'équipe dirigeante qu'il anime évolua progressivement vers une attitude plus ouverte à partir du Congrès du PSOH de 1959. Elle va, dans les années 60, rechercher un compromis entre les aspirations de la population et les nécessités de ses liens avec la direction soviétique. Sa marge de manœuvre s'élargit par le double effet de la répression des conseils ouvriers, d'un côté, et de l'autre, la mise à l'écart de l'aile la plus conservatrice du régime stalinien. Ce compromis, qui semble approuvé par Khrouchtchev (au pouvoir jusqu'en 1964) passe par l'amnistie (lois de 1960, puis de 1963), l'amélioration des relations avec l'Eglise catholique (1964) et la réforme économique (1966).

Durant cette période, les concessions du régime peuvent se résumer de la manière suivante : limitation de l'encadrement de la population, laissant assez libre la sphère de la vie privée ; accent mis sur les possibilités de consommation (surtout dans les années 70), manifestant un net contraste avec les autres pays de l'Est; respect d'une propriété privée limitée dans l'agriculture, mais surtout, transformation du fonctionnement des kolkhozes (responsabilité accrue dans la définition des plans de production); ouverture sur l'Europe capitaliste, notamment dans l'assouplissement du régime des visas ; relative liberté de création pour les intellectuels, même dans des domaines "risqués" comme la sociologie ou l'histoire.

Le tribut payé à 1956

Le kadarisme fut donc une volonté d'éviter au maximum les conflits avec les aspirations populaires, de réduire la répression, tout en conservant le contrôle du Parti (unique en droit depuis 1956, en fait depuis 1948) sur la société, un parti fermement tenu en main par sa direction. Reconstitué après l'effondrement de 1956 (190 000 membres, en février 1957, contre 900 000, en octobre 1956), il retrouve à peu près 600 000 adhérents, au début des années 70 et, sans doute, plus de 800 000, dans les années 80.

Les années 80 vont marquer, par étapes, la fin de cette situation où le pouvoir, en échange de certaines concessions, est à peu près assuré de sa tranquillité face aux travailleurs ayant durement subi le choc de l'échec de 1956. L'ombre du "grand frère" soviétique pesant évidemment lourd dans la balance.

Pourquoi alors cette évolution qui devait conduire à l'effondrement du "système Kadar" ? Les changements, survenus en URSS, depuis l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, ont pesé, sans nul doute, sur son évolution. Les envoyés spéciaux de journaux hongrois à Moscou ont transmis les idées des organes de presse soviétiques les plus favorables à la perestroïka et à la glasnost. Les réformateurs du Parti s'en sont inspirés. Dans la population, la crainte du "gendarme" soviétique, de son éventuelle intervention pour empêcher des réformes profondes, a diminué considérablement. "Changement de cap et réforme"

Mais, surtout, il faut souligner les transformations internes à la Hongrie. Les nouvelles générations ne se contentent plus des concessions limitées des années 60-70. Par ailleurs, la situation économique s'est détériorée dans les années 80, affaiblissant encore plus le pouvoir. Une des premières manifestations de la crise de la société hongroise fut l'élaboration, dès 1986, puis la publication, l'année suivante, d'un travail de 68 experts, discuté au Comité central. Intitulé "Changement de cap et réforme", il critiquait les erreurs du gouvernement dans la politique économique et proposait. sa démission. Assez inhabituel dans un pays de l'Est, sauf dans les textes circulant en "samizdat"!

Les auteurs de ce rapport avaient pu compter sur le soutien d'imre Poszgay, dirigeant du PSOH, président du Front patriotique du peuple, organisation de masse traditionnellement subordonnée au parti communiste. Celui-ci allait en faire un instrument de sa volonté de faire évoluer la société hongroise. Il avait senti que le statu quo de la période précédente n'était plus possible.

Les premiers mois de l'année 1988 voient une accélération du processus en cours, avec la préparation de la Conférence du Parti pour le mois de mai. L'équipe dirigeante, incapable de comprendre ce qui se passe, fait comme si de rien n'était : Janos Kadar multiplie les discours lénifiants.

Pendant ce temps, des organisations nouvelles se créent, en marge des institutions officielles : le Forum démocratique hongrois ou l'Union démocratique des travailleurs scientifiques, par exemple. Les réformateurs du Parti s'expriment publiquement. Ils entament le processus de création du Front de mars, avec des personnalités non communistes. Dans le pays, se font jour des signes de fermentation : le 15 mars, des milliers d'habitants de Budapest manifestent pour le 40e anniversaire du soulèvement de 1848 contre la domination autrichienne. Cette démonstration a lieu sans autorisation aucune.

C'est dans ce contexte que se déroule la Conférence du PSOH, en mai 1988. Elle marque un tournant décisif

1) Du nom de Janos Kadar, secrétaire général du parti, de 1956 à 1988.

2) Voir l'interview de Pal Demeny, dans Inprecor numéro 294 du 2 au 15 octobre 1989.

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dans l'histoire du Parti: la plupart des membres du Bureau politique sont éliminés. En premier lieu, Janos Kadar, "promu" au titre honorifique de président du parti, voie de garage pour celui qui dirigeait le pays depuis plus de trente ans. Une nouvelle équipe prend la direction : ses membres sont, à des degrés très divers, des réformateurs. Le plus engagé dans cette voie est Imre Poszgay qui a des liens avec les oppositionnels du Forum démocratique. Il jouit, par ailleurs, d'un réel prestige dans l'opinion.

Funérailles officielles

Depuis mai 1988, rien n'est plus comme avant. Le PSOH contrôle toujours les trois quarts de l'Assemblée nationale et reste dominant dans le pays. Mais, d'autres courants sont tolérés et des dirigeants réformateurs du PC admettent publiquement l'idée du multipartisme. En septembre 1988, le Comité central accepte de discuter avec divers groupes, dont le Forum démocratique.

La fin de l'année et les premiers mois de 1989 voient surgir une extraordinaire floraison de mouvements politiques nouveaux, et même la renaissance des partis d'avant 1948 (Parti social-démocrate, Parti des petits propriétaires). Dans le PSOH, on voit également naître des courants de gauche critiques. Cela ne va pas sans réactions au sein du Parti communiste, où les kadaristes se regroupent dans des associations comme la Société Ferenc Munnich. Fondée en novembre 1988, celle-ci regroupe les éléments de la "vieille garde" du Parti, ainsi que des retraités de l'armée ou de la police, opposés à la libéralisation en cours.

Février 1989 marque tournant. Le Comité central du PSOH accepte officiellement la perspective du multipartisme. En mars, les groupes oppositionnels se coordonnent au sein de la Table ronde de l'opposition. Des dismenées, avec le Parti communiste, pour définir un mode de transition vers la démocratie. Le 15 mars, à Budapest, une manifestation géante, non officielle, mais cette fois tolérée, est organisée par l'opposition pour l'anniversaire de 1948. Le 16 juin, nouveau symbole : les funérailles officielles d'Imre Nagy, enfin réhabilité, ont lieu. La cérémonie est retransmise par la télévision, mais cela n'empêche pas 100 à 200 000 personnes d'y assister.

En cet automne 1989, tandis que la situation dans lesautres pays de l'Est connaît une évolution accélérée, le Parti à la veille de son Congrès extraordinaire. Bien qu'affaibli (15 à 20 % de pertes en deux ans), le PSOH conserve 750 000 adhérents (17 % de la population du pays). Il est plus divisé que jamais entre ses divers courants, allant des réformistes les plus audacieux aux conservateurs kadaristes.

A l'intérieur du PSOH, les débats portent sur le degré admissible de libéralisation de l'économie, mais aussi sur les rapports avec les autres courants politiques existants. Cette dernière question devient de plus en plus urgente. En effet, l'an prochain (au printemps ou en été), des élections libres (les premières à l'Est) doivent avoir lieu. S'il est minoritaire, le PSOH acceptera-t-il de céder ou de partager le pouvoir ?

Ce n'est plus une hypothèse d'école. Un sondage réalisé par l'Institut de recherche sur l'opinion publique hongroise, en mars-avril dernier, le montre bien. Il donne 50 % des voix au PSOH dans les campagnes, en cas d'élection, mais le score tomberait à 24 %, à Budapest ! Comme la capitale représente plus de 20% de la population de la Hongrie, et qu'elle anticipe probablement sur l'évolution dans le reste du pays (où les groupes oppositionnels ne sont pas encore aussi connus), il y a là de quoi inquiéter la direction du parti. D'autant plus qu'à la veille du Congrès, un nouveau sondage ne lui donne plus que... 9 % sur tout le pays, contre 52 % au Forum démocratique. Même si ces derniers chiffres doivent être pris avec précaution, ils sont impressionnants.

Un congrès historique

Cet été, les diverses élections partielles ont été remportées par les candidats du Forum démocratique. Cela a alimenté les débats du PC hongrois : faut-il accepter une coalition avec une partie de l'opposition ? C'est ce que prône Poszgay qui, avec 34 % des intentions de vote, est le principal candidat de l'élection présidentielle, prévue pour le 25 novembre prochain.

C'est dans cette ambiance chahotique que s'est déroulé le dernier Congrès du PSOH. Sept plate-formes étaient présentées au vote des délégués, peu habitués à un tel choix. On peut les regrouper en trois grands courants, avec des

En pointe, ceux qu'on appelle main-

"socialistes réformateurs" avec Imre Poszgay pour chef de file.

de la démocratisation, aussi d'une claire référence à la socialdémocratie, ils sont de chauds partisans du développement de l'économie de marché. En politique extérieure, ils prônent une "finlandisation", qui placerait leur pays en dehors du Pacte de Varsovie, tout en reconnaissant l'existence de rapports privilégiés avec l'URSS et "l'influence" de celle-ci. Malgré leurs poids dans le Parti, ces réformateurs ont eu besoin d'une alliance pour le diriger.

Cet accord s'est réalisé avec un courant qui se réfère à l'héritage communiste, la Plateforme démocratique populaire. Rezsö Nyers, le président du nouveau parti (il était déjà président du PSOH), a œuvré à ce rapprochement.

Enfin, les "traditionalistes" : Berecz et Grosz (éphémère successeur de Kadar, à la tête du Parti communiste, en mai 1988) en sont les figures de proue. Avec, là aussi, des nuances entre ceux qui veulent revenir à l'ancien système, et ceux qui pensent que les réformes sont allées trop vite et trop loin. Il y a, probablement là, la base d'un Parti communiste (ex-PSOH) maintenu, et d'une scission, sans doute, assez nettement minoritaire. Mais, rien n'est encore tranché. On y verra plus clair, fin octobre, lorsque les quelques 700 000 ou 750 000 adhérents de l'ancien PSOH auront décidé d'adhèrer ou non au nouveau PSH. Les observateurs prévoient qu'ils seront environ 500 000 à le faire.

Les deux années qui viennent de s'écouler ont bouleversé toutes les données de la situation politique dans ce

Le multipartisme, l'organisation d'élections libres y sont maintenant acquis. Or, depuis dix-huit mois, cela a été la base essentielle des débats, rieur et en dehors du PSOH.

Aujourd'hui, les débats vont prendre une autre tournure. Les relations extérieures de la Hongrie et, surtout, la question de l'organisation économique et sociale de ce pays, vont venir sur le devant de la scène. Un exemple en a été donné, dès ce Congrès, avec la discussion sur la présence du nouveau parti dans les

Les social-démocrates étaient hostiles, mais Nyers échouer leur proposition. Les problèmes essentiels des mois et années à venir seront liés aux rythmes d'introduction de l'économie de marché et à ses conséquences sociales. En effet, au delà du résultat du Congrès, il reste une inconnue : le comportement de la classe ouvrière. Plutôt passive dans le processus que nous avons évoqué, confrontée ques, elle reste, pour le moment, atten-

On peut, de ce fait, prévoir des reà l'intérieur du nouveau Parti socialiste hongrois, comme dans les autres forces politiques du pays. Les clivages ne seront pas nécessairement alors ce qu'ils furent depuis deux ans. •

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