l'occasion du 21e anniversaire de l'écrasement du Printemps de Prague ; dernièrement, une nouvelle vague de répression a frappé les opposants, notamment Petr Cibulka, connu pour ses défense des personnes injustement emprisonnées (VONS), et
PC TCHECOSLOVAQUE
"Un syndicat des employés"
LE PARTI COMMUNISTE tchécoslovaque (PCT) semble totalement imperméable aux vents de glasnost soufflant depuis Moscou. En août dernier, les forces de l'ordre dispersaient à coups de matraque une manifestation à activités culturelles "parallèles" en Moravie, et qui purge sa quatrième peine en dix ans ; une trentaine d'oppositionnels sont actuellement emprisonnés pour raisons politiques.
Inprecor a rencontré, à Prague, Petr Uhl, marxiste révolutionnaire, membre de la Charte 77 et du Comité de l'a interrogé sur le fonctionnement du PCT.
Petr UHL : J'ai toujours du mal à m'exprimer sur le PC tchécoslosans expliquer vaque tout d'abord qu'il ne s'agit pas d'un Parti communiste, ni même d'un parti politique proprement dit. C'est une structure hiérarchique qui regroupe 1,7 million de personnes en Tchécoslovaquie, une hiérarchie de pouvoirs et de compétences.
La plupart de ses membres y ont adhéré pour bénéficier d'un peu de privilèges dans la vie quotidienne : ce sont des gens qui ne se réclament ni du marxisme révolutionnaire
(ou réformiste), ni de quoi que ce soit d'autre. En Tchécoslovaquie, on ne dit même pas "je suis communiste", on dit
"je suis adhérent du Parti". Bien entendu, certains membres du Parti, surtout ceux qui travaillent dans le domaine de la répression, qui ont des tâches impopulaires ou qui sont critiqués, adoptent une phraséologie marxiste et expriment une critique anti-capitaliste du type : "A l'Ouest, c'est encore pire", etc., pour se motiver eux-mêmes, pour justifier leurs activités. Mais c'est plus ou moins un alibi psychologique.
J'ai lu hier dans Rude Pravo (Organe du Comité central du PCT) une longue interview du camarade Nyers, l'un des responsables de la direction hongroise, où il explique comment, après la prise
(reprise) du pouvoir en 1956, le Parti hongrois (PSOH) a évolué, et quels étaient les courants idéologiques en son sein. Après la mort de Kadar, ces courants se sont restructurés. Cela m'a profondément étonné que Rude Pravo publie une telle interview où l'existence de tendances au sein du PSOH, déjà avant la mort de Kadar, est clairement explicitée.
Or, on sait que chez nous il n'y a pas de débats dans les cellules ou dans les organisations de base, sauf sur des problèmes très concrets, liés au fonctionnement de l'entreprise ou à la productivité. Mais il n'y a pas de débats politiques proprement dits à la base du parti.
• Le Parti ressemblerait donc un peu à un syndicat des employés...
- C'est, en effet, un groupe qui défend ses propres intérêts. Le manque de débats à la base est lié au silence qui entoure les débats éventuels au sommet, s'ils existent - et il en existe certainement. Bien sûr, ces débats arrivent jusqu'aux cadres moyens, surtout dans les comités de région ou de district. Je suppose que maintenant des débats politiques ont également lieu parmi les per-
C'est surtout ce qui se passe au sommet qui est intéressant, et d'ailleurs, les journalistes occidentaux nous interrogent toujours sur les courants au sein du Parti. Ils pensent aux contradictions éventuelles entre Jakes et Adamec, le Premier ministre. Il est clair qu'après son arrivée au poste de secrétaire général, Jakes et ses proches ont liquidé les extrêmes. D'une part, Vasil Bilak qui repré sentait l'aile conservatrice et dogmatique la plus dure ; et d'autre part, un peu auparavant, Lubomir Strugal, l'ancien Premier ministre qui, sous l'influence de la politique de Gorbatchev et encouragé par les développements en URSS a clairement exprimé, même publiquement, sa volonté de faire une réforme économique la plus profonde possible, et dans les plus brefs délais. Il envisageait apparemment, même si c'était moins clair, de la lier à une réforme de la gestion, non seulement économique mais également politique, des droits, des libertés, de la culture, de la vie sociale. C'est aussi Strugal qui, à l'époque, a un peu soulevé les problèmes d'ordre démocratique. Il a été limogé et remplacé par Adamec qui continue sa ligne, mais d'une manière bien plus timide. Ce dernier est assez prudent. Il ne se compromet jamais avec la répression directe, ne l'approuve pas explicitement, mais essaye de l'excuser.
A part cela, une fois débarrassée de plusieurs personnes qui représentaient les extrêmes (non seulement Strugal et Bilak mais d'autres), cette direction ap paraît unie ou réunie, même si des tensions subsistent, parce que certains veulent faire les réformes plus vite, tandis que d'autres avertissent du danger que représenterait un nouveau printemps de Prague, etc. Mais il ne faut pas voir cela seulement sous l'angle purement politique, il existe aussi des tensions personnelles : il semble que Stepan veuille remplacer Jakes dans sa fonction, et qu'il essaye de le compromettre d'une manière ou d'une autre.
A la différence de la Pologne, évidemment, de l'Union soviétique et de la Hongrie, le Parti communiste tchécoslovaque — sa direction, son appareil, sa base - se présente comme un instrument intact et apte à réagir, à "gérer" la société, c'est-à-dire à la dominer. Il s'appuie sur toutes les courroies de transmission classiques, les syndicats ; les organisations de jeunesses, de femmes ; les autres partis politiques; et même une grande partie de la hiérarchie catholique, des prêtres, des journalistes, etc. Tout le système hiérarchisé et bureaucratique fonctionne assez bien jusqu'à présent, ce qui est en contradiction avec la conscience croissante des gens simples, parfois même de membres du Parti qui sont actifs (dans un sens critique), qui expriment leurs critiques ouvertement, certains allant jusqu'à s'engager dans des mouvements indépendants (mais pas en tant que membres du Parti).
A l'intérieur du Parti lui-même, il n'existe donc pas de courants structurés qui soutiendraient un processus de réformes ?
- Pas dans la base du Parti. Mais une telle tendance est représentée dans la direction : c'est l'aile Adamec. Il est sûr qu'Adamec a beaucoup d'amis politiques qui le soutiennent dans l'appareil du Parti, même au niveau des régions et des districts. Il est certainement appuyé par de nombreux ministres, et des directeurs de grandes entreprises qui forment l'aile technocratique. En revanche, Jakes est soutenu par beaucoup de dogmatiques qui sont restés dans l'appa-
reil. Dans ce sens, on peut considérer que deux ailes existent, mais cela ne concerne pas la base de l'organisation.
• Comment expliques-tu qu'à l'heure où en Pologne, en Hongrie et en URSS, les partis essayent de s'auto-réformer pour survivre, le PCT reste si monolithique ?
— Il y a de nombreuses différences entre les partis dits communistes: en Pologne, le Parti est en décadence, en faillite complète, en crise, et il cherche à se sauver. Et c'est sans doute en Hongrie que la situation est la plus favorable pour le Parti: grâce à sa politique de réformes, il est certain déjà aujourd'hui de garder une base assez importante dans la société. Il risque certes de perdre les prochaines élections, mais même si l'opposition (le Forum démocratique, par exemple) les gagne, sa participation au pouvoir est assurée. Le Parti restera toujours présent dans le système poéconomique, et social du pays.
J'ai l'impression qu'en URSS, comme en Tchécoslovaquie, mais dans un contexte tout à fait différent, il y a un fossé entre la direction et la base. Il me semble que la base n'est pas encore suffisamment "réanimée", elle est peut-être plus active qu'en Tchécoslovaquie mais elle ne fait que se défendre. Ce que je note plutôt, c'est que le Parti joue un rôle conservateur en Union soviétique, plutot qu'un röle progressiste, qui est à attribuer davantage aux mouvements indépendants, aux fronts populaires, aux mouvements de l'intelligentsia, etc. où, bien sûr, nombre de communistes, de membres du Parti sont actifs, mais pas le Parti dans son ensemble. Mais ce qui est caractéristique de l'Union soviétique, c'est le déplacement du pouvoir, qui va du président du Parti aux organes d'Etat qui sont déjà à moitié démocratiquement élus.
Ceci dit, les différences entre les partis soviétique, hongrois ou polonais n'expliquent pas pourquoi aucun mouvement ne se manifeste au sein du Parti tchécoslovaque. Cela est dû à des causes historiques : la direction de ce parti est arrivée au pouvoir, ou plutôt, a été confirmée dans son poste par l'invasion soviétique, en 1968. Ensuite elle a accompli la normalisation, et est donc complètement liée au brejnevisme. Les geants du PCT ne peuvent dire, aujourd'hui, "pendant vingt ans, nous avons l'invasion soviétique était néfaste", "nous devons refaire à peu près tout le chemin parcouru durant le printemps de Prague, parce que c'était juste, parce c'est Moscou qui le fait maintenant, et parce que c'est la seule issue", etc. C'est impossible, alors ils réagissent de manière défensive, et se limitent à des positions conservatrices.
Ainsi le PCT cherche les amis où ils sont, c'est-à-dire en République démocratique allemande (RDA) et maintenant, en Chine et en Albanie. Il a entamé des contacts très amicaux avec les Chinois. Quand le ministre de la Défense nationale s'est rendu, pendant quinze jours, en Chine, on a publié des reportages très favorables, surtout sur l'armée chinoise. Les liens diplomatiques avec l'Albanie ont repris au niveau des ambassadeurs, et l'on n'écrit absolument rien contre la Roumanie, sauf pour donner du "Camarade Ceaucescu". Les dirigeants tchèques savent très bien que cela déplaît profondément à la population, c'est pourquoi ils ne font pas étalage de ces contacts. Les liens les plus affirmés sont ceux avec la RDA, même si, ces derniers jours, ils ont été mis en veilleuse à cause de la pression soviétique sur Berlin-Est, dont le résultat a été le recul des autorités est-allemandes sur la question des exilés en direction de la République fédérale allemande.
• Tout à l'heure, tu as évoqué l'existence d'autres partis politiques, pourrais-tu apporter quelques précisions ?
— Il existe en effet plusieurs partis politiques en Tchécoslovaquie, qui sont issus de la situation de 1945-48, où il y avait un Front national qui s'est constitué lors de la Seconde Guerre mondiale, émanation de la résistance. Les communistes y jouaient un rôle important, mais on y trouvait également des sociaux-démocrates qui ont été "avalés" par le PC, en 1948 ; des socialistes nationaux, le Parti Benes qui s'est transformé en Parti socialiste (PS) ; et une survivance du Parti populaire (PP), un parti chrétien populiste. En Slovaquie (1) il existait encore deux autres partis dont je ne connais pas bien l'origine historique, en revanche, le Parti démocrate de Slovaquie a été interdit. Il n'existait pas d'autres partis après la guerre.
C'était un système de démocratie dirigée et limitée : le Front national monopolisait tout le pouvoir, et le poids du PC y était très important. En 1948, le PC a changé ce système : il a pris tous les pouvoirs, mais a maintenu l'existence de la plupart des autres partis, en les affaiblissant. Il a pu prétendre ainsi que la Tchécoslovaquie était dotée d'un système démocratique avec plusieurs partis. Je pense que l'objection de la direction tchécoslovaque aux nouvelles propositions de l'URSS sur le pluripartisme est justifiée. Ils disent "En Tchécoslovaquie le pluripartisme a toujours existé, c'est l'Union soviétique qui doit, elle, l'introduire maintenant"
Ces partis ont-ils des groupes parlementaires, et y a-t-il différents candidats lors des élections ?
- Chaque parti a un groupe parlementaire. Le Front national présente une liste unique de candidats, où il n'est pas précisé s'ils proviennent du PC, du PS du PP, d'autres partis, ou d'un syndicat, de l'organisation des femmes, etc., dans la mesure où les élections se déroulent à plusieurs niveaux (municipales, autres représentations, etc.). La prépondérance des communistes existe toujours, et bien sûr, cette liste est tout d'abord discutée au sein du PC, avant d'être présentée au Front national qui y apporte quelques corrections. Finalement elle sera présentée comme la liste unique du Front national, et pour chaque poste il n'y aura qu'un seul candidat. Les membres du PC ont, bien entendu, la majorité absolue au parlement, et les représentants des petits partis sont présents parce que celui-ci les a choisis parmi les plus loyaux et les plus serviles à l'égard du régime.
Cependant, on observe un mouvement très intéressant. Alors qu'aucune évolution n'est visible au sein du PC, dans les petits partis (Parti socialiste et Parti populaire) une immense opposition se manifeste base, mais aussi au niveau des cadres moyens, c'est-à-dire parmi les permanents et les responsables élus au niveau des districts et des régions. Cette opposition contre leur direction apparaît ouvertement dans leurs bulletins internes, mais il s'exprime aussi une certaine réflexion dans les journaux qu'ils éditent.
En effet, si ces partis sont ridicules par leur nombre et par leur poids, tous deux, tant le PP que le PS, éditent leur quotidien : Démocratie populaire pour le PP, et Libre parole pour le PS. Dans Libre parole, surtout, on peut lire des exemple, la proposition du Parti socialiste sur la nouvelle loi d'association et de réunion est vraiment très progressiste, et ne pourra jamais être votée au parlement. Finalement, la discussion à la base commence plutôt dans les autres partis que dans le Parti communiste.
Prague, 7 octobre 1989 propos recuelllis par Irène Volpet
1) La Tchécoslovaquie est une fédération composée des Pays tchèques et de la Slovaquie.