LA REACTION du Parti communiste italien (PCI) aux événements en Chine n'a pas été une grande surprise. Depuis longtemps, ce parti a rompu les relations qu'il a entretenu avec la direction communiste international, sous quelque forme que cela soit.
Il ne pouvait donc que saisir l'occasion offerte pour réaffirmer définitif des conceptions révolutionnaires, sa vision réformiste, de ces derniers mois en URSS, en Pologne, en Hongrie et soviétique, pendant des décennies, et ne se considère plus comme partie prenante d'un mouvement ou courant sa condamnation du "socialisme réel", son éloignement et son adhésion à la politique internationale de la bourgeoisie italienne.
Livio MAITAN
DEUX exemples, parmi les plus significatifs, le confirment. Le secrétaire du parti, Achille Occhetto a déclaré, le 7 juin 1989, après l'écrasement du mouvement de masse à
Pékin que"le PCI fait aujourd'hui un pas en avant" en déclarant que "non seulement la force propulsive des modèles et des sociétés du prétendu "socialisme réel"
s'est épuisée" (1), mais aussi que "le
PCI est, de façon irréversible, en dehors et contre de telles expériences". On ne saurait reprocher au PCI de condamner les régimes bureaucratiques, mais il ne s'agit pas que de cela. Selon lui, c'est tout le projet communiste et, en dernière analyse, la révolution d'Octobre elle- même qui doivent être rejetés. On doit leur opposer le modèle d'une démocratie conçue comme "valeur universelle", au dessus des classes et des contextes historiques ; en fait, une démocratie parlementaire capitaliste qu'il faut, tout au plus, améliorer et développer.
Le deuxième exemple est encore plus clair. Dans un article publié le 21 septembre 1989, Wlodek Goldkorn, un collaborateur polonais de /'Unita (organe du PCI), déclare sans ambages qu'à l'avenir, l'humanité tentera de faire justement le contraire de la révolution bolchevique : "On essayera de passer du communisme totalitaire à la démocratie de type pluraliste. (...) Le passage d'une économie centralisée au libre marché, d'un régime totalitaire à la démocratie devra se produire, non pas par la voie révolutionnaire, mais par une évolution graduelle. La tâche que se sont fixées
PC ITALIEN
Exception ou
cas typique ?
les élites qui gouvernent l'Etat polonais est vraiment de dimension historique. I s'agit de renverser tous les dogmes sur lesquels a été fondé l'action de la gauche européenne depuis cent ans".
Une longue trajectoire
Nous ne pouvons pas revenir sur toute la trajectoire du PCI depuis le début de son histoire. Mais rappelons que ce parti avait accepté, à la fin des années 20, l'hégémonie stalinienne sur le mouvement communiste international et approuvé toutes les erreurs, toutes les trahisons, et tous les crimes de la bureaucratie soviétique. Et ceci, malgré les divergences qui s'étaient manifestées, y compris au niveau de sa direction, et malgré les critiques qu'Antonio Gramsci avait formulées depuis sa prison. n'est qu'à partir du rapport Khrouthchev au XXe congrès du PC soviétique, en 1956, qu'il a commencé à prendre ses distances et à esquisser un cours partiellement indépendant (en appuyant, toutefois, l'écrasement de la révolution hongroise par l'Armée soviétique).
Deux autres dates importantes ont marqué son évolution. En 1968, le PCI a condamné l'intervention des troupes du pacte de Varsovie, en Tchécoslovaquie. En 1981, après le coup d'Etat militaire du général Jaruzelski, Berlinguer a fait une déclaration retentissante sur l'épuisement de "la force propulsive", issue de la révolution d'Octobre. La direction du parti en a tiré la conclusion que dorénavant, le parti maintiendrait des rapports "avec tous les partis communistes, de même qu'avec toute autre force socia-
1) L'idée d'épuisement de la "force propulsive" de la révolution d'Octobre avait été avancée par Berlinguer, après le coup d'Etat de Jaruzelski en Pologne.
liste, révolutionnaire, progressiste, particulier avec aucun".
Par la suite, le PCI a s'éloignant de plus en plus explicitement, ment de Togliatti, mais aussi de Berlinguer, hél'eurocommunisme et de la "troisième voie", autrement dit, une voie différente aussi bien du modèle soviétique que social-démocrate. En fait, la prise de position du congrès de
La été l'aboutissement de ce processus, où le PCI a proclamé, avec dans la gauche européenne" (2). Sa longue marche vers la social-démocratie touchait ainsi à sa fin. Malgré le tapage autour du "cours nouveau", son dernier congrès n'a enregistré que des réajustements beaucoup plus tactiques que stratégiques, et l'introduction de formules idéologiques de tonalité plus ouvertement libéral-socialiste (3).
Aujourd'hui, la question est de savoir si la transformation du PCI représente ou non un cas exceptionnel. Ses dirigeants se plaisent à mettre en épingle leur originalité et leurs mérites, et ne cachent pas leur satisfaction d'être considérés comme un "modèle" par toute une d'autres partis communistes. Certes, on ne peut ignorer ou sousestimer les facteurs spécifiques qui ont influencé l'évolution du PCI, durant des décennies, mais si on se limite à cela, on risque de ne pas saisir l'essentiel.
Une contradiction intrinsèque
L'essentiel est que les partis communistes "stalinisés" étaient marqués, depuis les années 30, par une contradiction intrinsèque. Ils étaient fondamentalement déterminés par les intérêts et les orientations changeantes de la bureaucratie soviétique. Il ne faut pas oublier que ce lien a représenté, pendant toute une période, un élément essentiel de leur force. Mais en même temps, cette subordination allait à l'encontre de leur besoin de s'enraciner plus profondément dans leur mouvement ouvrier national, de répondre à ses nécessités et à ses aspirations, de suivre ses rythmes de maturation politique, théorique et organisationnelle. En 1938, Trotsky avait déjà évoqué ce problème et esquissé la perspective qui, plus tard, s'est avérée correcte : à savoir, que la crise de l'Internationale communiste "stalinisée" terait avant la crise du système bureautique à l'intérieur de l'URSS (4).
L'histoire du PCI ne peut être interprétée correctement qu'en partant de cette contradiction. Pendant la période allant de 1944 à 1948, celle-ci n'avait pas éclaté, dans la mesure où il y avait
June assez large convergence entre les intérêts de la bureaucratie soviétique et ceux de la bureaucratie du PCI. En 1943, Staline avait dissous l'Internationale communiste dans le cadre de son accord avec les puissances impérialistes. Pour les partis communistes, notamment en Europe occidentale, il prônait une politique d'unité nationale et d'intégration démocraties bourgeoises d'après-guerre. La direction du PCI, qui avait déjà renoncé à toute perspective révolutionnaiaprès le tournant du milieu des années 30, acceptait sans difficulté cette approche, et misait résolument sur une perspective d'enracinement et de développement de son parti dans la société bourgeoise post-fasciste.
La guerre froide
Les difficultés ont commencé avec le tournant de la situation mondiale aboutissant à la guerre froide, à la formation du Kominform (5), nouvelle structure internationale partielle et éphémère, et avec la stalinisation des "démocraties populaires". En fait, au fur et à mesure que le PCI renforçait ses racines nationales, acquérait une force propre, et mécanismes politiques de la société bourgeoise italienne, ses intérêts entraient davantage en contradiction avec ceux de la bureaucratie du Kremlin, le poussant à agir d'une façon plus ou moins autonome
Toutefois, après la fin de la guerre, il a maintenu son allégeance à l'égard du Kremlin pendant une décennie, malgré ce que cela lui coûtait, notamment sur le terrain électoral, désormais prioritaire (6). Le PCI n'a donc commencé à s'éloigner tout à fait des orientations de la bureaucratie soviétique qu'à partir 1956. Par là. il cherchait à surmonter la contradiction intrinsèque qui l'avait marqué auparavant. Sa direction avait pris conscience que toute tentative de résoudre cette contradiction sans renoncer aux conceptions et aux pratiques de l'époque stalinienne aurait eu des conpas spécifiquement "italienne", et la dynamique qui poussait à la surmonter par l'option d'une voie "nationale" ne l'était pas plus. Dans ce sens, l'évolution du PCI, loin d'être exceptionnelle ou spécifique, était typique et correspondait à unę tendance générale fondamentale. Le.paradoxe apparent est que ce sont justement des spécificités incontestables qui ont permis à cette tendance générale de s'exprimer de la façon la plus "pure" et la plus conséquente, dans le cas du PCI.*
En ce qui concerne, l'attitude du PCI face à la perestroïka et à la glasnost, il serait erroné de voir une quelconque contradiction entre son soutien à la glasnost, sur lequel nous pouvons être dans une très large mesure d'accord, et son soutien à la perestroïka qu'en revanche, nous ne saurions partager. En fait, il y a chez les dirigeants du PCI une cohé rence incontestable. Ils ne saluent pas la glasnost parce qu'elle crée un terrain plus favorable à la lutte pour la démocratie socialiste telle que nous la concevons, mais parce qu'elle représente à leurs yeux une confirmation de leur théorie sur la "valeur universelle" de la démocratie et, pour ainsi dire, une réhabilitation de la démocratie bourgeoise classique (avec l'abandon qui en découle, de la critique marxiste de cette démocratie). Selon eux, elle légitime leur position sur l'économie de marché qui, à défaut d'être une "valeur", serait au moins une nécessité universelle.
Finalement, les conceptions esquissées par l'aile gorbatchévienne de la bureaucratie soviétique sont chaleureusement partagées par le PCI, parce qu'elles lui semblent confirmer sa conception réformiste. Selon le PCI, cette conception doit être valable partout, c'est-à-dire non seulement dans les pays capitalistes industrialisés, mais aussi dans les pays sous-développés, et dans les sociétés de transition bureaucratisées. Dans le cas de ces dernières en particulier, les dirigeants du PCI misent sur une auto-réforme de la bureaucratie qui se traduit, aujourd'hui, par leur soutien à Gorbatchev et par une attitude favorable face au "compromis historique" polonais
Dans le cadre de leur orientation, il est probable que les dirigeants du PCI entreprennent des actions convergentes avec les marxistes-révolutionnaires, comme lors des manifestations contre la répression en Chine. Mais les conceptions et les orientations de ce parti ne contribuent nullement à une recomposition positive du mouvement ouvrier, dans un sens anti-bureaucratique et révolutionnaire. Tout au contraire, elles vont à l'encontre de la clarification politique et théorique fondamentale qui s'impose plus que jamais.
9 octobre 1989 2) Le PCI considère désormais les partis sociaux-démocrates d'Europe occidentale comme ses principaux interlocuteurs. Sa fédération de jeunesses a intégré (avec un statut particulier) l'Internationale des jeunesses socialistes, et il a envoyé des observateurs au dernier congrès de l'interna tionale socialiste. Par ailleurs, il ne fait plus partie de la rédaction de la Nouvelle revue internationale, qui est conçue comme une sorte de lien résiduel entre une série de partis communistes
3) Voir Inprecor numéro 211 du 20 janvier 1986 ; numé ro 219 du 12 mai 1986 ; et numéro 286 du 17 avril 1989.
4) Trotsky, Œuvres Tome 19, "Après Münich" 5) Le Kominform a été créé le 5 octobre 1947, pour assurer l'unité d'action des partis communistes sous le contrôle de l'URSS : y participaient neuf partis communistes, c'est-àdire le PCUS, les partis des pays d'Europe orientale, le PCI et le PC francais.
6) Le soutien du PCI au coup de force d'avril 1948, en Tchécoslovaquie - •prélude à l'instauration d'une dictature bureaucratique stalinienne — a incontestablement contribué à la défaite électorale du Front démocratique populaire, ce qui a eu des conséquences durables.