Inprecor 1974–2004

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CUBA

L'affaire Ochoa

· Inprecor n° 295, 16 octobre 1989 · p. 10-14 · 5 808 mots

Cuba URSS et Russie Afrique australe Chine

dévorera pas ses propres enfants"... Cette prédiction de Fidel général héros de la république, et trois officiers du ministère de

Abrantes, membre du Comité central du Parti communiste. Ce dernier, qui avait bénéficié, en juin, de la réaffirmation publique celle d'autres responsables de son ministère, ainsi que de la rétrogradation et de la mise en retraite de nombreux autres.

PC CUBAIN

L'affaire Ochoa

"CETTE REVOLUTION ne fera pas comme Saturne, elle ne

Castro (1) serait-elle caduque ? En juillet et août 1989, un l'Intérieur ont été exécutés ; quatre ministres ont été destitués, dont le ministre de l'Intérieur, José du soutien et de la confiance de Castro a cependant été condamné à vingt ans de prison, quelques semaines après l'exécution d'Arnaldo Ochoa. Son arrestation a été suivie de

Il s'agit d'un véritable démantèlement du ministère.

Janette HABEL

JAMAIS des responsables historiques rédu gime n'avaient été si durement condamnés, depuis la prise du pouvoir. Il ne s'agit pas non plus, cette fois, de vieux responsables communistes accusés de sectarisme ou de complicité avec Moscou, mais pour la plupart, de fidélistes de souche. C'est pourquoi, cette crise est la plus grave que la direction cubaine ait connue.

Trafic de devises et d'ivoire en Angola par des combattants "internationamalversations au Panama par listes", des chargés d'affaires cubains, opérations frauduleuses et trafic de drogue, voilà ce qui motive les accusations de

"négligences dans l'accomplissement du service, corruption, usage irrégulier de ressources et appropriation illégale de fonds de l'Etat pour des frais ne relevant pas du ministère de l'Intérieur", (...) faiblesses et copinages qui ont abouti aux graves problèmes du ministère et à la création d'entreprises non autorisées, se livrant à des activités relevant du commerce extérieur" (2). Les interrogatoires des accusés (3), celui de Padron en particulier, le réquisitoire du procureur Escalona, ministre de la Justice, et le discours de Castro devant le Conseil d'Etat (4)

ont mis en évidence l'ampleur de la corruption, le viol des règlements et des lois par ceux-là mêmes qui étaient chargés de les faire appliquer.

Mais analyser l'ampleur comment donnée au procès et la gravité des sanctions ? Il faut examiner les aspects juridiques et démocratiques (véracité des faits, conditions du jugement, droits de la défense), et s'interroger sur les responsabilités à tous les niveaux, mais nombre d'interrogations restent sans réponse. La signification politique et la portée des événements, trois ans après les débuts du processus de rectification, doivent être au centre de l'analyse.

La "Cuban Connection"

"Plus d'une fois, on a offert à Cuba des quantités d'argent fabuleuses pour nous proposer de coopérer au commerce de la drogue et, bien que nous soyions un pays soumis au blocus américain, nous n'avons jamais accepté ici un seul commerce en rapport avec la drogue. Par conséquent, j'affirme que c'est une infamie totale d'essayer d'impliquer Cuba dans le trafic de drogue ; je dis catégoriquement que pas un centime dû au trafic de drogue n'a pénétré dans ce pays ; et je ne connais aucun cas de fonctionnaire qui, en 26 ans de révolution, ait participé à ce trafic... Nos résultats en ce domaine sont les meilleurs du continent" disait Fidel, en 1985 (5).

Le 4 juillet 1987, le directeur de la Drug Enforcement Agency (DEA) déclarait : "Cuba est profondément impliquée dans le trafic de drogue dans cet hémisphère. Le gouvernement cubain, ou certaines personnes appartenant au gouvernement de ce pays utilisent Cuba pour faciliter le narco-trafic dans cet hémisphère" (6). Deux ans après, une atmosphère de tension extrême, le scandale Ochoa éclatait à La Havane.

La réalité du trafic de drogue ne semble pas faire de doute. On ne voit d'ailleurs pas quel profit la direction cubaine aurait pu tirer de la publicité d'une affaire qui la dessert profondément, et qui est aussi contraire aux principes et aux valeurs éthiques dont se réclame la révolution. A Cuba, les inculpations firent l'effet d'un tremblement de terre. Cependant, le déroulement du procès n'a pas permis de dissiper un malaise profond, car il n'a clarifié ni l'ampleur des responsabilités, ni la finalité du trafic de drogue, ni les motivations des condamnés à mort ou des autres inculpés. Or, c'est peu de dire que ces derniers faisaient partie de l'élite révolutionnaire, au moins pour Ochoa, les frères La Guardia, ou Abrantes. Ils étaient surtout partie prenante du "noyau dur" des fidélistes au cœur de l'appareil d'Etat, ceux à qui les missions les plus difficiles et les plus délicates pouvaient être confiées : la responsabilité de la mission militaire en Angola pour Ochoa, la tâche hautement secrète et périlleuse de fonder un organisme chargé de tourner le blocus américain au sein du ministère de l'Intérieur (le Département MC) pour les frères La Guardia. De tels antécédents, de telles responsabilités méritaient autre chose qu'une procédure sommaire et des tribunaux d'exception.

Deux poids, deux mesures

La défense s'est contentée, comme à l'accoutumée (7), de rechercher la reconnaissance par les accusés de leurs trahisons. Il est vrai qu'il s'agissait d'avocats commis d'office ; vu les traditions cubaines, cela n'aurait rien de surprenant si, peu de temps après le procès, un dissident notoire, Elizardo Sanchez (responsable d'une organisation de Droits de l'homme), arrêté avec deux autres personnes le 6 août dernier pour avoir qualifié "d'assassinats" l'exécution des quatre officiers cubains, n'avait été autorisé par le ministre de la Justice à choisir librement son avocat pour assurer sa défense (8). Même si Ochoa et les autres inculpés étaient accusés de haute trahison, on peut s'étonner de la différence de traitement entre un opposant au régime et un ancien héros de la République.

Or, Ochoa a parfois fait preuve d'un humour dont il était coutumier, mais n'a pas vraiment coopéré avec la justice pour éclaircir, en particulier, la destination des fonds. Dans l'ensemble de ses interventions, il a assumé la responsabilité des opérations effectuées ("J'ai dit,

1) Voir Carlos Franqui, Vie, aventures et désastres d'un certain Fidel Castro, 1988, Ed.Beifond, p.111. Voir également Granma, 23 juillet 1989.

2) Le Monde, 2 août 1989.

3) Granma, 16 juillet 1989.

4) Granma, 23 juillet 1989.

5) Castro, Cuba Socialista, mars/avril 1988, cité par Juan Marrero.

6) Cité dans Cuba Socialista, ibid.

7) La compréhension et l'autocritique des erreurs commises font partie des circonstances atténuantes reconnues. Voir à ce propos le livre de Jorge Valls Mon ennemi, mon frère, éd. Gallimard, 1989.

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dès le début, que je suis le responsable de toute cette affaire"), mais il a nié les malversations à des fins privées et les a justifiées par des besoins militaires. Si cela ne change rien à la gravité des faits, le "mobile du crime" ne saurait être négligé : or l'avocat n'en a rien dit. Le procureur a centré l'accusation sur la trahison d'Ochoa, mais l'enchaînement des faits est resté obscur. Comme l'a dit Ochoa lui-même, de nombreux témoins interrogés par le Tribunal d'honneur étaient absents lors du procès sommaire instruit par la Cour martiale spéciale, et de nombreux éléments d'information auxquels il se réfèrait ne furent pas publiés dans Granma, ni rappelés par la défense.

Guerre difficile en Angola

Ochoa ne manqua pas de souligner également que les opérations de troc sur le marché noir en Angola (transactions de sucre contre des diamants ou contre de l'ivoire) afin de récupérer des devises pour construire un aéroport relevaient "d'un commerce qui a toujours existé en Angola. (...) Au Tribunal d'honneur, on a mélangé les deux choses, mais ce n'est pas juste ; celui-là se faisait à part, c'était le département des Finances qui en était chargé. Lorsqu'Estupinan [l'un des inculpés, ndlr] effectue un voyage à Cuba pour demander 80 millions de kwanzas (9) et qu'il ne les obtient pas, alors je décide tout simplement : 'On va vendre une partie de ces choses, et de toutes façons construire l'aéroport'...Tout a commencé ainsi". Autrement dit, les opérations de troc diverses se faisaient soUS l'égide du ministère des Finances et du ministère de l'Intérieur (dont le responsable s'est suicidé en juillet dernier), et ces opérations commerciales, hormis le trafic de drogue, étaient presque routinières.

Le caractère disparate et fragmentaire des informations ne permet pas d'avoir de certitudes. On peut déduire des propos d'Ochoa que la construction d'aéroports, afin de permettre l'atterrissage d'avions en provenance de Cuba pour préparer la bataille de Cuito Carnavale, était urgente. A l'époque, Fidel Castro en a évoqué l'importance et souligné la rapidité et l'efficacité des travaux. Si l'on comprend bien les propos d'Ochoa, les fonds accordés par La Havane n'étant pas suffisants, il a fallu se débrouiller avec les moyens du bord. Il faut rappeler le contexte des événements : l'armée angolaise encerclée et des unités cubaines menacées par l'armée sud-africaine à la suite d'erreurs militaires évoquées par Castro (qui en a implicitement rejeté la responsabilité sur 'URSS), les tensions qui en ont découlé, et l'envoi de renforts massifs décidé par La Havane en un temps record.

Il ne s'agit pas de faire d'Ochoa une victime innocente : il avait lui-même fait exécuter, en Angola, trois jeunes soldats cubains (viols de femmes angolaises), ce qui fut rappelé par Raul Castro, dans sa déclaration au Conseil d'Etat (10), et il a probablement été écrasé lui aussi par son propre marteau. Mais, il a bénéficié d'une certaine popularité pendant son procès (11), à la différence de José Abrantes dont la peine - vingt ans de prison - fut, par comparaison, ressentie par certains comme insuffisante (sans doute aussi à cause du peu de sympathie dont bénéficie le ministère de l'Intérieur auprès de l'opinion). Cela est sans nul doute dû au fait qu'il est apparu guidé par des préoccupations "professionnelles". Mais également parce que son discours, plus politique, a fait apparaître l'autonomie des dirigeants de haut rang, leurs pouvoirs quasi illimités, et la dégradation personnelle d'anciens militants révolutionnaires devenus des dirigeants désabusés et cyniques, confirmant le vieil adage selon lequel, le pouvoir absolu corrompt absolument....

Au procureur qui lui demandait s'il était habilité à prendre ce genre de décisions, Ochoa répondit naturellement : "J'ai fait beaucoup de choses sans autorisation. Je pense que dans ce cas précis il n'y avait rien d'illogique à le faire".

Des habitudes étaient prises, des mécanismes créés. Il est manifeste qu'en Angola, hors de tout contrôle, les militaires cubains n'étaient pas regardants sur les moyens, ce qui provoqua de nombreuses tensions avec les Angocain en créant des entreprises de façade, et en utilisant tous les moyens financiers et commerciaux pour réaliser des opérations "frauduleuses" au profit de Cuba. Ces opérations étaient légitimes face à un embargo imposé depuis trente ans et qui, malgré les pronostics optimistes, n'a nullement été assoupli depuis l'élection de George Bush (13). II ne s'agit donc pas de mettre en cause le droit à l'autodéfense de Cuba, y compris sur le plan économique et commercial. Mais il est vrai qu'en ce genre d'affaires la promiscuité commerciale n'est pas des plus vertueuses.

Le milieu dans lequel évoluaient les agents du MININT était un milieu de gangsters. Or, les moyens matériels quasiment illimités (y compris en devises), dont disposait le Département MC, en faisaient un Etat dans l'Etat. Personne ne contrôlait les responsables, et ces derniers ne contrôlaient pas ceux qui étaient sous leurs ordres. Il y avait une logique propre à ce département spécial. Les patrons des bateaux qui sont utilisés pour briser blocus, ainsi que les hommes d'affaires qui servent d'intermé diaires, sont des trafiquants qui ne font aucune différence entre la drogue et le reste de leurs activités. Comme l'a déclaré l'inculpé Martinez, "on me voit comme une personne qui se livre à des affaires illicites", et le trafic de la cocaine n'en est qu'une de plus.

Il faut ajouter la nécessité, pour les entreprises commerciales créées à l'extérieur, de rapporter des devises : or, au début, elles sont déficitaires, alors que le besoin de devises pour l'économie cubaine est dramatique, ce qui constitue une pression supplémentaire. Une sorte d'engrenage s'opère donc à partir des tâches fixées au département, des pratiques et des contacts qu'elles impliquent. Cet engrenage est facilité par les complaisances et l'étendue des pouvoirs dont jouit le ministère, l'absence de contrôle et la corruption ambiante. Tentation... Au procureur lui demandant : "Aviez vous un mécanisme pour contrôler l'activité de vos officiers", La Guardia répondit comme Ochoa : "Je ne pouvais pas, j'étais seul, (...) je ne pouvais pas les contrôler. (...) Les officiers étaient devenus des pièces détachées, (...) je ne pouvais pas tout gérer, (...) seule une participation directe aurait permis de contrôler les opérations. (...) J'étais sûr que les officiers me remettraient l'argent (...)." Cependant, il ne s'agissait pas seulement d'augmenter les recettes, il fallait ensuite "blanchir" l'argent et le faire passer pour des recettes d'opérations commerciales : la fraude personnelle était tentante.

La banalisation du trafic de drogue peut également s'expliquer par d'autres considérants : Ochoa a évoqué "les pays qui vivent de cela, forcés par la nature de leur économie". Mais pour Cuba, les risques politiques induits par ces opérations étaient considérables et il est diffi-

8) Le Monde, 20 août 1989.

9) En juin 1989, un dollar s'échangeait à 30 kwanzas au marché officiel, mais à 2 500 kwanzas au marché parallèle.

10) Granma, 23 juillet 1989.

11) Popularité reconnue très officiellement par l'éditorial de Granma du 10 septembre 1989, qui fait état de "la bienveillance de l'opinion publique envers le principal accusé".

12) El Pais, 15 septembre 1987.

13) Au point que le Département du Trésor américain a interdit (en s'abritant derrière le blocus commercial), à la chaine télévisée nord-américaine ABC, l'achat des droits exclusifs pour la transmission des Jeux panaméricains qui auront lieu à La Havane, en 1991, et pour lesquels elle avait proposé neut millions de dollars.

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cile d'expliquer dans le cas d'Ochoa, par exemple, qu'il ait pu les prendre seul. Le transport des six tonnes de cocaïne était effectué sur le territoire et dans l'espace maritime cubain, par des aviateurs colombiens et des marielitos (14), dont on échangeait les dollars au taux du marché noir contre des pesos destinés à leur famille. Mais certains d'entre eux étaient évidemment liés à la CIA. La rencontre de l'aide de camp d'Ochoa avec Pablo Escobar était, indépendamment de toute autre considération, extrêmement com-

Get risquée pour l'Etat cubain. C'est d'ailleurs l'un des arguments qui pèsent pour croire Castro, quand il proclame avoir été dans l'ignorance des faits. En effet, Escobar grands patrons du cartel de Medellin, responsable du massacre, 1988, de plusieurs dizaines de paysans colombiens et de l'assassinat par ses commandos de tueurs (en collusion avec certains secteurs des Forces Armées) d'ouvriers agricoles soupçonnés de sympathiser avec la guérilla (15).

Irresponsabilité, cynisme, corruption personnelle seraient-ils les mobiles essentiels de ces affaires ? D'autres hypothèses ont été formulées : on a beaucoup spéculé sur les achats d'armes effectués par le MININT qui ont été mis en cause par Castro, dans son discours au Conseil d'Etat. Certains ont voulu y voir l'indice d'une tentative de complot. En l'état actuel des informations, on ne peut étayer cette supposition ; il entrait tout à fait dans les attributions du ministère de réaliser des achats d'armes destinés à d'autres pays (l'Angola et le Nicaragua ont été mentionnés lors du procès), même s'il semble que des achats purement spéculatifs aient été effectués. En tout état de cause, de nombreuses zones d'ombre subsistent, des questions restent sans réponse.

"J'ai pris le mauvais chemin"

Comment a-t-on pu en arriver là ? Les accusés, principalement Ochoa, ont donné quelques indications elliptiques : "En premier lieu, je pense qu'il est arrivé un moment où j'ai dévié de ma route, des objectifs de la révolution, je crois que cela s'est passé ainsi. De quel droit pouvais-je manipuler de l'argent ? Une chose que je n'avais jamais faite de ma vie; je n'ai jamais été un homme avide d'argent, je n'ai jamais eu d'argent, je n'en ai absolument pas besoin, loin de là. Mais je pourrais vous dire aussi que je suis arrivé à un moment, dans ma vie militaire, où je me suis senti fati-

C'est-à-dire qu'objectivement, je ne suis plus l'homme dont parlait le procureur, celui qui a combattu ici. qui a dirigé là-bas, je me suis senti éteint. Lorsque j'étais en Angola, à plusieurs reprises, je me suis trouvé dans des situations difficiles, très difficiles, et très complexes. Ceci, ajouté d'avoir passé tant d'années, comment dire... à agir seul, j'ai pris le mauvais réalités „l'ai un peu perdu le sens des

"Par ailleurs, on a souvent essayé de dire que je ne travaillais pas. Ce n'est pas vrai. J'ai fait un effort énorme pour accomplir mon devoir, peut-être pas tout mon devoir, mais bien des gens pensent que je me suis surtout consacré aux affaires. Or il n'en a pas été ainsi non plus. J'ai envoyé d'autres personnes s'occuper des affaires mais, moi personnellement, je ne m'y suis pas consacré. (...) Je crois que nous pourrions passer bien du temps à chercher, à réfléchir, je ne me l'explique pas moi même, je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela, il n'y a aucune raison". (16) Ou encore, citons ces commentaires : "On grogne quand on reçoit un ordre et vient le moment où on finit par penser que tout ordre qui nous parvient du commandement supérieur est un ordre mal donné, Sur cette pente, on acquiert un mode de pensée indépendant, et on finit par croire qu'on a rai-

Ochoa, ange ou démon ?

L'ancien correspondant de l'Unita (le journal du PC italien) à Cuba, Saverio Tutino, s'interroge : Ochoa, Dr Jekyll ou Mr Hyde ? Vraisemblablement ni l'un ni l'autre, mais la fatigue, la solitude, la démoralisation, le scepticisme. Les déclarations d'Ochoa ont au moins le mérite de mettre en lumière la façon dont le fonctionnement du groupe dirigeant peut broyer les meilleurs : car c'est d'abord cela qui ressort. Dans cette mécanique infernale qu'est l'Etat-major castriste, gare à l'échec : les chefs sont seuls, comme à la guerre, héros ou traîtres, parangons de vertu ou boucs émissaires.

La valse des responsabilités qui caractérise les cercles dirigeants donc pas surprenante ; qui pourrait résister seul à de pareilles épreuves, hormis le commandant en chef ?

Paradoxalement, le procès débouche nécessairement sur une mise en cause de Fidel Castro que lui-même n'avait sans doute pas prévue. Car si les déclarations des accusés sont vraies, si le commandant en chef ignorait tout, dans un régime aussi centralisé, aussi aussi verticaliste, la condamnation de ce mode de direction est terrible et il faut en changer! Une telle opacité n'est pas tolérable et ne peut — l'expérience l'a montré - qu'avoir des conséquences très graves.

Et si l'affaire éclate aujourd'hui, n'est-ce pas aussi parce que certains se posent précisément ces questions ? Offi-

"prophylaxie nationale" proposée par Raoul Castro est justifiée par l'ampleur de la corruption et la nécessité de la combattre, en commençant par le haut. On ne saurait mettre en doute cette affirmation, d'ores et déjà étayée par plusieurs mesures, mais pourquoi aujourd'hui ? Comme l'a rappelé à juste titre Fidel Castro, blèmes ne sont pas récents et les avertissements n'ont pas manqué, à l'égard du MININT en particulier.

Lors du lle Congrès du Parti communiste cubain, en 1980, le premier secrétaire déclarait déjà, dans son discours inaugural : "En ce qui concerne le ministère de l'Intérieur, on a noté, dans certains secteurs, un relâchement de l'efficacité et de l'attitude exemplaire dont les cadres avaient toujours fait preuve dans les années de luttes extraordinaires et héroïques. (...) Il y a eu parfois des manifestations de bureaucratie, un relâchement de l'exigence et de la discipline." Et, prémonitoire, il ajoutait : "Les arbres ne nous cacheront pas la forêt, mais nous voulons que notre ministère de l'Intérieur soit toujours une forêt où des coupes ne soient pas nécessaires" (17). Neuf ans plus tard, et trois ans après le début du processus de rectification, non seulement des "coupes" ont été nécessaires mais, comme le criaient les vendeurs de Granma, "On a vidé le ministère de l'Intérieur /" (18).

Corruption

Abus de pouvoir, malversations, prébendes de tous ordres : cliniques, restaurants, lieux de divertissements exclusifs. Téléviseurs, vidéo-cassettes, magnétophones, sans parler des voitures et même des yachts, telle est la description faite par Fidel Castro de quelques uns des privilèges les plus notoires de la nomenklatura cubaine. On ne saurait prendre cela à la légère, dans un pays où l'ampleur de l'assise sociale de la révolution s'explique notamment par le rejet de la corruption, qui a été suscité non seulement par la corruption de la dictature de Batista, mais aussi par celle du régime parlementaire de Prio Socarras renversé en 1952 par ce dernier. Il ne faut pas oublier que Chibas, le prési14) Nom donné aux exilés cubains qui, en 1980, quittèrent le pays à destination de Miami par le port de Mariel. 15) Voir Inprecor numéro 293, du 18 septembre 1989. 16) Granma, 16 juillet 1989. 17) Rapport central au lle congrès du PCC, Ed. Politiques, La Havane, 1981. 18) E/ Pais, ter août 1989.

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dent du Parti orthodoxe dont est issu Castro, partisan résolu de "l'honnêteté administrative," s'était suicidé en 1951, au milieu d'une émission de radio, pour protester contre la corruption du régime Ce fut d'ailleurs l'un des thèmes centraux du Mouvement du 26 Juillet pendant la lutte révolutionnaire.

Alors qu'on demande au peuple des sacrifices quotidiens, la direction castriste ne pouvait rester passive face à la dégradation croissante des mœurs atteingant les sphères dirigeantes. Le processus de rectification était un avertissement supplémentaire. Mais la crise actuelle est d'une tout autre gravité.

"Une caste au-dessus de tous"

Comme l'affirme l'éditorial du journal Granma, du 10 septembre dernier, "les confronté cet été vont bien au delà du destin d'une poignée d'hommes corrompus et déloyaux". Soulignant qu'il s'agit d'une étape d'une portée beaucoup plus grande du processus de rectitication, l'éditorialiste (souvent Castro lui-même) poursuit : "// convient de le dire clairement : dans ce qui est arrivé, il y a toute une série d'erreurs qui englobent, d'une manière ou d'une autre, toutes les institutions de la révolution. (...) L'une des caractéristiques essentielles de la situation que nous avons connue (...) est qu'il ne s'agit pas de l'activité d'agents de l'ennemi, mais de personnes issues de nos propres rangs. Nous n'avons pas eu à régler un affrontement entre révolution et contre-révolution ; la grave et dure leçon à tirer de ces faits, c'est que, sans passer à l'ennemi, des hommes ayant milité pour notre cause peuvent nous faire plus de tort que n'importe quel contre-révolutionnaire, et servir, dans la pratique, les fins de l'impérialisme qui n'a pas renoncé à nous détruire. (...)"

"En ce sens, la première et principale leçon de ce procès (...) c'est que (...) le respect de la loi s'applique à n'importe quel citoyen, quel que soit le degré qu'il occupe dans la hiérarchie politique ou de l'Etat. (...) Plus la responsabilité politique et étatique dont a été investi un citoyen est élevée, plus il est obligé de se comporter dignement et honnêtement, aussi bien dans le domaine public que dans sa vie privée". Sur le plan politique, la partie la plus significative de l'éditorial est la suivante : "Quelle sorte de révolutionnaire peut-être celui qui ne respecte ni la loi, ni la morale, et prétend agir comme s'il appartenait à une caste située au-dessus de tout et de tous ?"

"De quel socialisme et de quelle révolution peut-on parler quand on n'a pas suffisamment de sensibilité pour se rendre compte que les privilèges, l'arbitraire, les abus, et l'éloignement des masses sont les principales raisons des difficultés et des convulsions qui secouent aujourd'hui le système socialiste dont la précisément d'éliminer toutes ces calamités du capitalisme."

La déclaration est surprenante à plus d'un titre. Tout d'abord, parce que les causes des difficultés du "système socialiste" sont attribuées à l'existence d'une bureaucratie privilégiée et corrompue. D'ordinaire, on mettait l'accent sur les erreurs subjectives des dirigeants, sur les méfaits des réformes marchandes, et les opposants étaient considérés comme des contre-révolutionnaires à la solde de l'impérialisme. Cette fois, l'ennemi est à l'intérieur.

La déclaration lève toute ambiguité : le procès Ochoa n'a pas "d'agents de l'ennemi", et il ne s'agit pas de "régler un affrontement entre révolution et contre-révolution", ce qui est d'ailleurs plus grave, car ces personnes "issues de nos propres rangs" peuvent faire plus de mal à la révolution que n'importe quel contre-révolutionnaire. Le diagnostic est donc clair, et la cible désignée : en plein processus cation, des êtres sans scrupules, profitant de leurs charges et de leurs responsabilités, emportés par le vertige du pouà l'éthique révolution et à ses normes (19).

Epuration du Parti

Le châtiment doit être exemplaire, et même le Parti ne saurait en être exempté ; il doit être non seulement le sujet, mais également "l'objet de la rectification" (20), dans la mesure où les tendances négatives "n'ont pas, en règle générale, été découvertes par la voie du Parti". Au niveau du PCC, les premières mesures n'ont pas tardé: une camépuration) des cartes d'adhérents a eu lieu : plus de 400 000 adhérents ont eu un entretien avec des représentants des organisations supérieures et avec leurs camarades de cellule. Plus de 6 000 ont reçu une peine disciplinaire, et quelques 2 000 ont été exclus du Parti. Ces sanctions ont surtout été infligées pour transgression des statuts (environ 40 %), et aussi pour incurie et manquements à la discipline au travail (31 %) (21).

Si les dirigeants cubains ont tous replacé le procès Ochoa et ses suites dans le cadre du processus de rectification, il ne fait pas de doute que, sur le plan politique, celui-ci vient de connaître une accélération notable, alors même qu'il est marqué, sur le plan économique, par de nombreuses ambiguïtés. On ne peut comprendre cette accélération qu'à la lumière de l'aggravation des conflits qui traversent l'appareil d'Etat et dont on peut dire, schématiquement, qu'ils tendent à opposer le noyau dirigeant castriste et ses partisans, à la nouvelle génération de technocrates et de responsables, souvent influencés par Moscou, qui contestent de plus en plus le leadership "démodé" et "volontariste" (l'expression est d'un haut fonctionnaire) de l'équipe fidéliste. Bien entendu, ces tensions ont pour toile de fond les difficultés économiques et sociales (22) que la politique de Gorbatchev contribue à aggraver. Mais elles sont également le produit spécifique de la structure du pouvoir politique à Cuba, de la dualité de prérogatives et de compétences, de la dyarchie qui résultent de l'histoire et du processus révolutionnaire.

Toute analyse qui ne partirait pas de cet état de fait et identifiel'évolution de la direcdes dictatures bureaucratiques des pays de

One permettrait de comprendre l'évolution en cours. Le groupe castriste (il principalement de Fidel Castro, bien glober les vétérans fidèles de la Sierra Maestra) n'est pas l'émanation d'un appareil bureaucratique, même si, par son mode de fonctionnement, il en a favorisé l'émergence. Son origine, ses préoccupations, son mode d'action sont dis-

Bien que les institutions politiques et l'infrastructure piées sur l'URSS, le système politique cubain n'a pas d'équivalent en URSS ou en Europe orientale : le leadership charismatique de Castro, appuyé par un groupe relativement restreint (au Bureau politique, sur seize membres, trois seulement ne sont pas d'anciens guérilleros de la Sierra Maestra) sanctionne la prééminence politico-militaire d'une élite au centre du système. Cette direction s'appuyait traditionnellement sur l'organisation et la mobilisation des masses dont le ressort (à la différence des pays de l'Est) reste l'anti-impérialisme et la défense des conquêtes sociales de la révolution

Mais, comme le souligne H. Thomas (23), le pouvoir de cette élite dirigeante est entamé par les effets de l'institutionnalisation des années 70, et par le fait qu'"une nouvelle génération de Cubains est née depuis 1959. Nouvelle génération d'administrateurs, de bureaucrates, de technocrates qui bénéficient d'une autorité importante. Cette nouvelle géné ration diffère beaucoup de la petite élite de guérilleros qui gouverne depuis vingt-cinq ans. Ses priorités sont différentes de celles des vétérans de la révolution"

Bien qu'il ne faille pas réduire les différences à des clivages entre les respon-

19) Pedro Miret, déclaration au Conseil d'Etat. Granma,

21) NRI, septembre 1989.

22) Voir Inprecor, numéro 283 du 6 mars 1989 et numé-

23) Voir La revolucion cubana 25 años despuès, Hugh Thomas, Georges A. Fauriol, Juan Carlos Weiss, Ed. Playor,

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Fidel Castro sables économiques d'une part, et l'appareil politique d'autre part (car les divergences traversent également ce dernier), il est incontestable que les réformes marchandes avaient impliqué un certain affaiblissement des contrôles centraux. Dans la mesure où l'hyper centralisation de l'économie cubaine est le pendant de la centralisation du pouvoir politique, il était prévisible que Fidel Castro n'assisterait pas sans réagir à une telle évolution.

Interdiction de la presse soviétique

L'interdiction, en août 1989, des Nouvelles de Moscou et de Spoutnik - mesure sans précédent dans l'histoire des rapports cubano-soviétiques - s'explique autant par ces tensions internes que par les divergences avec Moscou. Cet avertissement s'adresse à tous ceux qui seraient tentés d'enfreindre le credo castriste. "Un seul chef, lui, une seule discipline, la sienne" et "une confiance sans limites dans ses actes et dans ses pa-

La déclaration de la direction du Parti (25) justifie la gravité de la mesure prise, par des considérants d'ordre idéologiques et politiques. Ces deux journaux feraient l'apologie de la démocratie bourgeoise comme forme suprême de participation populaire ; seraient fascinés par le mode de vie américain ; nieraient l'impérialisme ; valoriseraient les investissements étrangers et la propriété privée ; lisme. Cependant, la déclaration reconnaît que ces lectures ont trouvé un écho chez certains jeunes mal informés, y compris auprès de certaines personnes pressées de justifier leur mimétisme envers l'URSS. Mais pour lutter contre cette influence (en effet indéniable, puisque Les Nouvelles de Moscou disparaissaient des kiosques au lieu d'y moisir comme dans le passé), la direction du PCC a préféré recourir à la censure, reconnaît même avoir dû "dissuader à plusieurs reprises des journalistes, des cadres et des spécialistes qui s'étaient proposés pour polémiquer avec tel ou tel article soviétique, ou pour engager cette confrontation". On ne pourrait reconnaitre plus explicitement que, alors que le PCC monopolise le droit d'expression, il préfère l'absence de tout débat à une discussion, même contrôlée par lui.

S'il est une signification commune au procès Ochoa et à l'interdiction des Nouvelles de Moscou, c'est celle d'un avertissement à tous ceux qui seraient tencroire, comme l'administration américaine (26) que compte tenu de son âge — il a 64 ans — "l'après Fidel" est déjà à l'ordre du jour. Car il est incontestable qu'une bataille pour le pouvoir est à l'œuvre, et que certains croient déjà, à la faveur de la conjoncture internationale, pouvoir préparer la succession. La nomination officielle de Raoul Castro comme deuxième secrétaire du PCC lors du troisième congrès du parti, visait précisément à "verrouiller" les problè-

Même si rien ne permet de confirmer qu'Ochoa ou Abrantes aient été engagés dans une lutte politique, leur condamnation a pour effet que nul, à Cuba, ne peut ignorer qu'en peu de temps, tout chef peut être ramené à la base, voire même emprisonné. Les conflits n'opposent pas nécessairement deux factions idéologiquement identifiables mais tous ceux qui, à tort ou à raison, mettent en cause l'incarnation de la légitimité révolutionnaire par Castro.

Ce dernier est désormais confronté à des choix radicaux. Le fait qu'ils soient non conformes à son histoire et à sa tradition laisse peu d'espoir de le voir évoluer. Et ses récentes options internationales, pour conjoncturelles soient, car son pragmatisme lui permet de changer du jour au lendemain, ne permettent pas d'être optimistes.

Alliances doûteuses

Comment expliquer le ralliement — même provisoire — à la campagne antigorbatchevienne aux côtés de la République démocratique allemande (RDA), même si cette dernière est un allié commercial privilégié ? Castro est d'habitude plus prudent, quelles que soient ses désaccords. Il parie vraisemblablement sur la chute de Gorbatchev, ou du moins sur un échec de sa politique actuelle qui l'obligerait à en rectifier le cours. Il pense probablement avoir intérêt, sur le plan international, à renforcer le camp des opposants pour riposter aux agressions dont Cuba est victime. Ses attaques contre la Pologne et la Hongrie ne sont pas gratuites : la polémique avec ce dernier pays s'est envenimée publiquement (27) après la modification unilatérale par des entreprises hongroises, des conditions de leurs échanges commerciaux avec Cuba, et l'augmentation des prix de 20 % d'une année sur l'autre. De telles initiatives font craindre au gouvernement cubain un éclatement des accords conclus dans le cadre du Comecon.

La provocation que représente pour la diplomatie soviétique, la reconnaissance par Castro de la livraison d'armes au Nicaragua (28), après l'engagement de Moscou de suspendre ses livraisons propres (29), est un défi pour Gorbatchev qui ne peut négliger le poids et l'influence de Cuba, non seulement dans le Tiers-monde, mais dans d'autres partis communis-tes. Mais les marges de manœuvre de la direction castriste ne lui permettent pas de répéter très souvent de tels gestes.

L'ultime avertissement

Les événements d'octobre 1989 en RDA, l'un de ses alliés les plus fidèles, devraient faire méditer Castro sur l'évolution irréversible des sociétés bureaucratisées. D'autant plus que la direction du PC est-allemand n'est pas suspecte d'hétérodoxie aux yeux des Cubains. L'exil de secteurs significatifs de la jeunesse d'Allemagne de l'Est s'explique par le mal de vivre dans une société politiquement immobile et culturellement anesthésiée. Il ne sert à rien d'incriminer, à Cuba, les substituts de révoltes que sont le rock ou les blue jeans, ou de s'en prendre aux sociaux", si le régime n'est pas à même d'offrir d'autres perspectives. Pour mobiliser la jeunesse qui représente plus de la moitié de la population il faut désormais autre chose que le travail volontaire et les micro-brigades

Dans un pays comme Cuba, qui proclame sa volonté de construire le socialisme, de résister et de survivre dans un environnement défavorable, au moins pour quelques années, l'épanouissement des nouvelles générations et la mise au service de la révolution de leur potentiel de révolte nécessitent que soient abolies les vieilles méthodes, les vieux schémas et les privilèges matériels mais aussi politiques de cette caste que la direction du PCC dénonce. Avant qu'il ne soit trop tard, le vieux leader devrait sans plus tarder, s'il ne veut pas être balayé, mettre à profit la rectification pour rectifier son propre pouvoir qui se némilliers de jeunes dénonceront la gérontocratie. Ils affirmeront leur propre force collective. Les jeunes qui, en RDA comme en Chine, chantaient l'Internationale et brandissaient des drapeaux rouges, incarnent la seule alternative à la crise du socialisme que dénonce Fidel Castro, et qui n'est jamais qu'une crise de la gestion bureaucratique. C'est à leurs côtés que Cuba pourra retrouver le souffle révolutionnaire qui est la condition de sa survie.

12 octobre 1989

24) Carlos Franqui, Vie, aventures et désastres.

25) Edition internationale de Granma, 13 août 1989

26) Voir Nacla, Cuba après Fidel, Ph. Brenner, mars/ avril 1988.

27) Granma, ter septembre 1989.

28) Le Monde, 5 octobre 1989

29) Le Monde, 6 octobre 1989

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