Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ALLEMANDE

La révolte des exclus

· Inprecor n° 295, 16 octobre 1989 · p. 28 · 983 mots

Allemagne Europe de l'Est

CES DERNIERS mois, impuissants et paralysés par la terreur l'Ouest, de plus de 50 000 jeunes nés dans cette "République des ouvriers et des paysans". Par ailleurs, pour la première fois dizaines de milliers de personnes ont osé défier les autorités et manifester, en chantant l'Internationale, a Berlin-Est, a Dresde et à Leipzig. Le Parti communiste est-allemand (Parti socialiste unifié, SED), farouchement opposé à toute glasnost jusqu'à maintenant, semble accuser le coup et parle pour la première

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ALLEMANDE

La révolte des exclus malgré leur impassibilité apparente, les dirigeants est-allemands ont assisté a la fuite, vers l'Allemagne de depuis la grève générale de 1953, malgré les menaces, des fois, de la "nécessité de réformes"...

Hans JÜRGEN-SCHULTZ

DES MANIFESTATIONS spontanées ont eu lieu dès que la police s'est re tirée dans les casernes.

Elles ont été violemment dispersées, et plus d'un millier de participants ont été arrêtés. Le jour suivant, 10 000 personnes étaient de nouveau dans la rue à Berlin et à Dresde, tandis qu'à Leipzig, ils étaient 70 000. Dans une dizaine de villes, au moins 120 000 personnes, peut-être même 150 000, ont pris part aux manifestations. Ces événements ont créé une situation nouvelle en République démocratique allemande (RDA).

Jusqu'à maintenant, les dirigeants avaient rejeté dédaigneusement toute réforme. Abordant la question des réformes en URSS, Kurt Hager, membre du Bureau politique du SED avait expliqué que ce n'est pas parce que le voisin change les tapis dans sa maison qu'on est obligé de faire la même chose chez soi. A son avis, en RDA, les réformes auraient été développées depuis des années et, par conséquent, elles seraient maintenant superflues.

Effectivement, la RDA peut se vanter d'avoir le niveau de vie le plus élevé parmi les Etats du "socialisme réellement existant". Lors des dernières années, le produit national brut a augmenté, selon les statistiques officielles, de

4,4 %. La situation économique n'est donc pas directement à l'origine de l'état de malaise actuel.

chaque Est-allemand

Cependant, compare son niveau de vie avec celui de son voisin en RFA qui a connu, après la

Deuxième Guerre mondiale, les conditions de développement les plus favorables. Cette disparité aurait dû être dépassée depuis longtemps, mais la bureaucratie a étouffé l'épanouissement des forces productives. En RDA, la productivité atteint à peine 60% du niveau ouest-allemand, et c'est seulement dans la dernière période qu'elle a connu une certaine augmentation.

Un "socialisme" peu attrayant

Un tel "socialisme" ne peut pas être attractif. Des acquis sociaux importants, comme l'accès aux biens de consommation élémentaires, aux logements et aux transports à des prix économiques, ainsi que la garantie du travail, ne modifient pas cette situation. Ce qui est décisif c'est l'absence de iberté. Les masses ne peuvent influencer ni les choix économiques ni la vie publique. Ceux qui s'adaptent a une vie contormiste peuvent faire une brillante carrière, ceux qui s'opposent sont déplacés et exclus, sans avoir la moindre possibilité de retrouver un travail.

Cette répression imprègne chaque aspect de la vie sociale, afin d'imposer par la force une adaptation des gens aux rapports sociaux dominants et d'étouffer ainsi toute possibilité d'opposition. Les "inadaptés" ne peuvent pas échapper au poids de la domination étatique. Dans les années 70, ils étaient condamnés à dix ans de prison. Plus récemment la peine a été réduite à trois ans. Au bout de quelques temps, la plupart de ceux qui ne peuvent pas être intégrés dans cette forme de "socialisme" sont expulsés vers l'Allemagne de l'Ouest (quelques milliers de personnes par an).

C'était un moyen qui permettait de désamorcer les tensions sociales. Dans ce contexte, aucune opposition organisée ne put être créée jusqu'à la fin des années 70. Les choses commencèrent à changer grâce à l'influence des mouvements politiques l'Ouest. Ainsi, purent se constituer des groupes faisant référence mouvements pacifistes ou écologistes, et étant capables de mobiliser jusqu'à 5 000 personnes dans des rencontres de travail. Ils furent certainement affaiblis par la repression, les expulsions ou les sorties du pays, mais ils se sont maintenus et ont connu une forte radicalisation politique. Toutefois, jusqu'à la semaine dernière, ils demeuraient totalement isolés.

Seuls les idiots ont pu croire que la réalité actuelle serait éternellement immuable. Les réformes en Union soviétique, en Pologne et en Hongrie ont suscité l'espcir que le groupe dirigeant est-allemand puisse suivre • le même exemple. Dans un premier temps, le désespoir provoqué par son immobilisme s'est traduit par une volonté de fuite massive (un mouvement concernant 1,5 million de personnes, presque un dixième de la population). Mais, en même temps, la contestation s'amplifiait.

L'opposition se structure

Les plus jeunes descendent dans les rues pour manifester. Leur exemple prouve qu'il est possible de résister : ils se sont mobilisés d'abord par centaines et ensuite par milliers. Les rassemblements de petits groupes ont, par la suite, engendré les manifestations de masse de ces derniers jours

Quant aux groupes d'opposition, ils se sont stabilisés et, depuis la fin de sep tembre, ils se sont réunis au niveau national : "Neue Forum" (Nouveau Forum), qui peut rassembler 20 000 membres en dépit de son interdiction officielle ; "Demokratischer Aufbruch" (Rupture démocratique), le Groupe des socialistes dé mocratiques (environ 500 membres) ; et les sociaux-démocrates (une cinquantaine de militants).

Confrontés à ce mouvement, les autorités ont réagi soudainement avec une certaine souplesse. Ils ont fait de vagues promesses. Certaines réformes ont été concédées afin de désamorcer l'éclatement d'une crise encore plus violente, en facilitant notamment, les possibilités d'émigration pour ceux qu'ils le souhaiteraient.

La direction du SED essaye de gagner du temps et d'imposer une pause. I est encore trop tôt pour savoir si la bureaucratie est-allemande est réellement décidé à aller dans le sens des réformes réclamées par la population toute entière. Pour la première fois, en RDA, une nouvelle génération a trouvé le courage de lancer un défi à la bureaucratie, il est important d'organiser dès maintenant la solidarité internationale.

12 octobre 1989

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