Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Mère Teresa au pays des soviets

· Inprecor n° 297, 13 novembre 1989 · p. 19-20 · 2 056 mots

URSS et Russie

LE TEXTE SUIVANT est un condensé d'un discours de Konstantin

Kharchev, ancien président du Conseil soviétique des affaires

"nouvelle pensée" sur les possibilités de collaboration entre l'Eglise et l'Etat. Ce texte a été traduit de la version russe du journal du Front populaire letton, Atmoda, du 18 septembre de année, Kharchev a été relevé de ses fonctions en juin dernier.

Il affirme avoir eu des ennuis avec l'appareil du Parti, le KGB et la hiérarchie de l'Eglise orthodoxe elle-même. Cette dernière lui aurait amèrement reproché son appui à la relégalisation de croyants ukrainiens retourneraient vers l'Eglise uniate s'ils le lui-même a décrit la question uniate comme un problème aussi important que celui du Mur de Berlin. Ce litige est un obstacle à

Gorbatchev, la visite en URSS du pape Jean-Paul II, dirigeant

UNION SOVIETIQUE

Mère Teresa au pays des soviets religieuses, où celui-ci explique, en mars 1988, à un groupe d'enseignants de l'Ecole supérieure du Parti, à Moscou, la la même année. En disgrâce depuis le début de cette l'Eglise uniate ukrainienne (1), interdite en 1946.

L'Eglise orthodoxe a collaboré très étroitement avec les staliniens dans ce cas précis, s'appropriant les biens des

Uniates après leur interdiction.

En 1986, l'Ukraine abritait la moitié des églises orthodoxes en fonction. Il est admis généralement que la plupart des pouvaient; ce qui aurait un impact très important sur les ressources matérielle de l'Eglise orthodoxe. Kharchev l'un des projets de relations publiques les plus chers à spirituel des Uniates.

Konstantin KHARCHEV

LE RECENSEMENT de

1950 a révélé quelques faits inattendus : environ

70 % des Soviétiques se déclaraient croyants, soit

115 millions de personnes. Selon des enquêtes scientifiques, cela n'aurait dû concerner que

20 % de la population. Les dirigeants religieux donnent le chiffre de 70 %, et j'ai tendance à les croire. Parmi ces 115 millions, 30 millions sont membres de l'Eglise orthodoxe russe. Aujourd'hui, le revenu annuel officiel de cette église est de

312 millions de roubles (70 % proviennent des cierges et des choses similaires, 30 % des quêtes). Ce sont les chiffres officiels, mais nul ne connaît les chiffres réels.

L'affrontement entre le régime soviétique et l'Eglise orthodoxe, quand les hommes d'Eglise sont apparus comme des opposants armés au pouvoir soviétique, s'est achevé en 1924, avec la reconnaissance du nouveau régime par le patriarche Tikhon. Les années de la collectivisation et de la "dékoulakisation" ont aussi été des années de répression de l'Eglise orthodoxe, dans la mesure où il était nécessaire de briser le poids de l'idéologie religieuse. Dans les années 30, et spécialement en 1937 et 1938, la répression contre les croyants a été aussi féroce que celle exercée à l'encontre des membres du Parti.

Les églises ne savent à quel saint se vouer

Durant la Seconde Guerre mondiale, l'Eglise a connu un renouveau. Pour des raisons idéologiques, les forces allemandes d'occupation ont ouvert environ 2 500 nouvelles églises. Dans les années 50, on a assisté à de nouvelles vagues de dévotion. Khrouchtchev espérait une transition rapide vers le communisme ; cela signifiait qu'il fallait en finir rapidement avec l'Eglise. Entre 1961 et 1964, la moitié des 20 000 églises existantes ont été fermées (150 fermetures quotidiennes). Entre 1965 et 1985, 1 300 églises ont été fermées. Aujourd'hui, 6800 églises fonctionnent, dont 57 à Moscou. Malgré le manque évident de lieux de culte pour les Moscovites, toutes les demandes de réouverture présentées par les croyants ont été rejetées. En ce moment, en URSS, on trouve 1 000 "points de conflit" où les habitants demandent l'ouverture des églises et l'enregistrement des communautés religieuses.

L'année dernière, seize églises ont été réouvertes. Cette année [1988], soixante-huit diocèses et vingt monastères ont été réouverts. Le Patriarcat demande actuellement la réouverture de Kievo-Petcherskaïa Lavra [le plus ancien monastère de Russie]. Le monastère de Danilov va coûter trente-deux millions de roubles au Patriarcat ; et celui de Tolgsky, trente millions. En fait, nous n'avons annoncé la réouverture du monastère de Tolgsky que lorsque des fidèles ont commencé à apporter l'argent nécessaire. Ils ont, d'ores et déjà, collecté un million de roubles.

Depuis des temps immémoriaux, les gens ne regardent pas à la dépense quand il s'agit des églises et des monastères. Le monastère de Tolgsky sera la première maison de retraite pour les prêtres. L'Eglise ne possède pas un système particulier de sécurité sociale. J'ai demandé à nos spécialistes de travailler à la régularisation légale de ces questions, d'une façon qui réponde à nos intérêts.

Croisade anticléricale

Autre problème, il existe trop peu de Bibles disponibles. 350 000 ont été publiées en 70 ans. Pour le Millénaire [de la conversion de la Russie, en 1988] le Patriarcat en a fait imprimer 100 000 exemplaires. Nous en avons importé 100 000 de Suisse, et nous avons autorisé les baptistes à en importer 100 000 de l'étranger. Il n'y a quasiment pas de presse religieuse, ici. Le Journal du Patriarcat de Moscou est tiré à 30 000 exemplaires — une goutte d'eau dans l'océan. Aujourd'hui, un Patriarcat de Moscou Herald a commencé à paraître, avec une très belle mise en page. Mais c'est un effort purement publicitaire, une propagande destinée à l'étranger.

Il est nécessaire de réviser la législation de 1929 sur la religion, et de prendre appui sur le décret léniniste sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, avec lequel la loi de 1929 est en contradiction flagrante.

Nous [le Parti] sommes tombés dans un piège, avec notre politique anticléricale consistant à décréter des interdictions et à humilier les gens. Nous avons éloigné les prêtres des croyants, mais cela n'a pas amené les croyants à avoir davantage confiance dans les autorités locales.

La principale violation de la loi soviétique, de la part des autorités locales, est

1) Les Uniates sont des chrétiens d'Orient qui appartiennent à la communion de l'Eglise romaine, tout en conservant leur liturgie et leur droit canon particuliers.

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Dimanche prochain

Tous à leglise!!

la résistance persistante à la réouverture des églises. On trouve aussi une ingérence constante dans la vie personnelle des croyants. Ainsi, ils sont perpétuellement persécutés sur leurs lieux de travail. On essaye de les faire craquer mo-

Icônoclastes et mécréants

Dans une région d'Ukraine, les dirigeants locaux ont décidé lutte contre l'influence croissante de la religion. Dans le meilleur esprit des années 30, ils ont encerclé l'église d'un gros village avec un cordon de police. Ils ont détruit les portes de manière barbare, avec un bulldozer, et enlevé les icônes. Ensuite, l'engin est resté coincé au milieu de la rue principale, sans pouvoir avancer ni reculer. Sous les regards des croyants, ces représentants n'ont rien trouvé de mieux que de placer les icônes sous les roues pour remettre l'engin en route. Puis, ils ont emporté les icônes restantes pour les brûler dans un

Aucune sanction n'a été prise à leur égard, à part le renvoi du premier secrétaire, du député de la propagande, de celui de l'idéologie et de quelques tres. Nous avons restauré l'église. Mais que penseront les jeunes enfants auxquels on dira, quand ils iront à l'église, que l'icône de Saint Jean-Baptiste qui a disparu a été brûlée par les mécréants

Le Parti et le gouvernement perdent de plus en plus leur contrôle

En outre, nous assistons l'apparition de croyants sans spiritualité, c'est-à-dire de gens qui assistent, trop y croire, aux rituels religieux, tout en Qu'est-ce qui vaut mieux pour le Parti ? Une personne sans spiritualité croyant sincère ? C'est encore plus difficile de contrôler les indifférents !

Malgré tous nos efforts, l'Eglise a non seulement survécu, mais elle est en train de connaître une renaissance. En ce moment, on ne perçoit aucune tendance vers une baisse de la ferveur religieuse en URSS. Chaque année, un million de messes funèbres sont célébrées (ce qui représente 20 à 30 % des décès). D'après moi, ces messes funèbres constituent la preuve la plus tangible de la ferveur religieuse, dans la mesure où, de leur vivant, les gens doivent être prudents pour éviter les ennuis dans * leur vie quotidienne. C'est auprès des prêtres et des évêques de l'Eglise russe orthodoxe qu'ont été obtenus les plus grands succès dans le contrôle de la religion et la suppression de ses activités. Au départ, il y avait de quoi se réjouir, mais maintenant, cela risque d'avoir des

L'activité de l'Eglise russe orthodoxe est contrôlée et limitée. Cependant, la force des autres confessions est inquiétante. Cela inclut les catholiques, qui réussissent encore à se maintenir à flot, et les sectes qui prolifèrent de manière impressionnante : on trouve jusqu'à 57 confessions, et environ 15 000 congré-

Auparavant, nous avons axé notre pression sur l'Eglise orthodoxe et laissé la bride sur le cou aux sectes, car nous avions peur qu'elles ne se développent nous avons perdu tout contrôle sur elles et leur croissance rapide est lourde de dangers incalculables.

« L'Antéchrist au pouvoir »

Nous devons également nous pencher sur la question de l'éducation des enfants. Que nous le voulions ou non, on ne peut pas enlever leurs enfants aux croyants. Bien qu'il soit interdit aux enfants de servir dans l'Eglise, et que cela soit strictement appliqué dans le cas de l'Eglise orthodoxe, nous ne sommes pas capables de contrôler les influences exercées sur les enfants dans les autres

En Lituanie, 20 000 enfants étudient le catéchisme clandestinement. Quand un de ces enfants demande pourquoi les volets restent fermés et pourquoi il ne peut dire à personne qu'il étudie la Loi divine, l'adulte lui répond : « Ici, c'est l'Antéchrist qui est au pouvoir, et il ne te permet pas d'étudier les vérités éternelles du bien ». L'on peut imaginer quelle attitude aura cet enfant envers le soviétique, une fois adulte ! En Asie centrale, il existe des centaines d'écoles coraniques clandestines où sont enseignées des idées médiévales, instillant une attitude hostile à la loi des "infidèles".

Comment devons-nous interpréter le slogan : « l'Eglise est séparée de l'Etat et l'Etat est séparé de l'Eglise » ? Les prêtres sont également des citoyens soviétiques qui votent régulièrement pour nous. "Ces gens" sont partout: dans tous les comités ou les fondations pour la paix, la culture, les enfants...

On peut arriver à la conclusion qu'est en train de se mettre en place un profond processus de pénétration de l'Eglise dans la politique de l'Etat. Nous devons envisager cela sérieusement. Qu'on le veuille ou non, la religion est en train d'entrer dans le socialisme, non à petits pas mais plutôt à grandes enjambées. Tant que nous possédons tout le pouvoir, il est, je le crois, possible pour nous d'ajuster le tir, dans un sens ou dans un autre, selon nos propres intérêts. Désormais, le Parti doit tenir sérieusement compte de l'Eglise.

Par rapport au Millénaire, par exemple, la politique du Parti s'est transformée. Il y a quelques années, il avait été convenu de ne pas prendre part à la célébration et de la faire passer sous silence. Ensuite, il a été décidé de consihéritage de toute la nation et comme un événement culturel comme un Des démarches ont été effectuées en direction de l'UNESCO, pour voir si on ne pouvait pas transformer cela en événement à l'échelle mondiale.

Mère Teresa doit-elle donner le bassin aux malades soviétiques ?

La séparation de l'Eglise et de l'Etat engendre tellement de problèmes... Lénine a simplement donné quelques indications et une ligne générale. Notre tâche est de trouver une solution concrète. Qu'est-ce que cela signifie de séparer l'Eglise de l'Etat, et à quel point peut-on les séparer ? Cela implique pour nous, notamment, l'interdiction des activités caritatives. Aujourd'hui, à Moscou, nous manquons dramatiquement de personnel médical dans les hôpitaux : environ 20 000 postes d'infirmières sont vacants Les militants de l'Eglise nous proposent l'aide de volontaires charitables (même la fameuse mère Teresa a proposé son aide). Que faire ? Accepter et les laisser donner le bassin aux malades ? Et alors, les mourants de ce pays quitteront notre monde, en pensant que l'État soviétique a été incapable de leur donner le bassin !

Il reste encore beaucoup de problèmes camarades ! Comme vous, je pensais qu'il s'agissait d'une question ne concernant que quelques vieilles femmes... mais allez donc jeter un coup d'œil dans les églises lors des messes : elles sont remplies de jeunes. Etudiez la composition sociale des étudiants du séminaire. Les deux tiers sont des ouvriers et des paysans !

Mars 1988

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