Inprecor 1974–2004

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REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ALLEMANDE

La misère allemande

· Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 12-13 · 2 163 mots

Allemagne URSS et Russie Europe de l'Est Stalinisme

opprimés et exploités par l'impérialisme. C'est la misère d'une révolution démocratique-nationale victorieuse en 1848, mais

La misère allemande, c'est, enfin, le fait qu'après la défaite de l'impérialisme allemand en 1945, ni la libération du nazisme en général ni l'abolition du capitalisme dans la zone occupée par l'Armée rouge soviétique ne se firent par l'action autonome des masses. Toute tentative allant dans ce sens a été écrasée, à l'Est comme à l'Ouest. Le modèle d'une société dominée par la bureaucratie, à l'Est, était un article d'exportation imposé par parlementaire bourgeoise avec la continuité du capitalisme (et niveau du personnel dirigeant de l'Etat et des entreprises) fut

AVEC LA DIVISION de l'Allemagne en deux pays opposés dans la guerre froide entre "les systèmes", la tradition de lutte et la conscience de classe du prolétariat allemand ont été annihilées par ceux qui détenaient le pouvoir des deux côtés du "Mur" et du "rideau de fer". Cette division était vraiment une prison pour les Allemands — avant tout une prison idéologique, garantissant la marginalisation de toute idée visant à l'émancipation politique et sociale, et surtout la disparition du marxisme révolutionnaire vivant.

« Va donc là-bas / »

• Va donc là-bas / », tel était "l'argument" de choc avancé contre les diffuseurs de tracts des organisations d'extrême gauche qui s'étaient formées dans la foulée de la radicalisation jeune et étudiante de la fin des années 60. "Là-bas", "de l'autre côté", c'était le repoussoir, la preuve vivante que "socialisme" et "communisme" sont synonymes d'une société grise, dictatoriale, ennuyeuse, ayant une économie peu efficace, et contrainte d'enfermer ses propres habitants. L'aspect peu attrayant du système de "là-bas" représentait une aide mirobolante pour la social-démocratie ouest-allemande. Celle-ci a pu ainsi imposer son hégémonie écrasante sur le mouvement ouvrier organisé, qui avait perdu tout espoir d'aboutir à une société alternative au capitalisme, et était donc contraint à accepter les stratégies situant toute action dans le cadre de "l'économie marchande", baptisée "sociale". D'après les apparences, le capitalisme avait clairement prouvé sa supériorité face à l'économie planifiée "réellement existante".

L'ordre de l'après-guerre allemand, secoué maintenant par l'action masses contre le système de domination bureaucratique en République démocratique allemande (RDA), a semblé longtemps "glacé", immuable, éternel. La conscience publique en République fédérale d'Allemagne (RFA) a été formée et manipulée de telle sorte que la responsabilité "de l'Est", de "l'expansionnisme soviétique" et du "communisme totalitaire" dans la division du pays devenait une vérité acquise. Cette "vérité" faisait partie du "consensus" de l'idéologie dominante que seuls les "agents" de ce système totalitaire et les extrémistes "chaotiques" de la gauche révolutionnaire pouvaient remettre en cause. La réalité historique est plus complexe.

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs avaient opté pour ca misere allemande une administration commune du territoire allemand des quatres zones (américaine, britannique, française et soviéti-

Run esprit anti-fascistedémocratique". C'est ce que prévoyait la conférence de Potsdam, en 1945, deux mois après la capitulation du Reich allemand nazi. Ainsi, une division du territoire en deux parties n'était nullement

Mais les formules officielles ne recouvraient pas les réels motifs politiques. Dès 1946, les Etats-Unis de Truman se lançaient dans anti-communiste et anti-soviétique, et le conflit entre impérialisme et Etats non-capitalistes devenait un leitmotiv beaucoup plus puissant que les intérêts de la

L'intégration forte à l'Ouest, pour faire face au camp adversaire de l'Est, était déjà une politique suivie consciemment, l'impérialisme américain. Cela ne correspondait pas aux intérêts de la bureausoviétique. Quand, en 1949, la RDA fut proclamée "premier Etat ouvrier et paysan allemand", c'était en réaction à la formation de l'Etat ouest-allemand, la RFA, un mois aupa-

Mais, dans la mesure où le Kremlin ne voulait pas d'un Etat ouest-allemand fort et réarmé, même après cette date, la politique de Staline consista à utiliser le contrôie de la zone soviétique comme • moyen de pression pour obtenir une Al-

LA MISERE ALLEMANDE, ce n'est pas la misère des peuples nation dont la bourgeoisie n'était pas capable de diriger une en revanche, bien capable d'écraser une révolution prolétarienne socialiste, en 1918-1919, qui aurait pu déclencher la révolution socialiste mondiale. La misère allemande, c'est encore la terrible défaite du mouvement ouvrier, en 1933, vaincu par le nazisme qui a déclenché la

Deuxième Guerre mondiale, au prix de 55 millions de morts, sans compter les victimes en Asie.

les armées soviétiques. De même, à l'Ouest, la démocratie aussi avec une importante continuité avec le nazisme, au imposée par les forces alliées impérialistes.

Manuel KELLNER lemagne unie, mais démilitarisée, ce qui aurait été, pour le Kremlin, la meilleure garantie du statu quo des rapports de

Peu de gens se rappellent à quel point, après 1945, la majorité de la population allemande, à l'Ouest comme à l'Est, était prête à tirer des conséanti-capitalistes radicales de l'expérience du nazisme. Ainsi, même le document programmatique du

Parti chrétien-démocrate (CDU, devenu le parti principal de la bourgeoisie), le

"Programme d'Ahlen", parle de la responsabilité du grand capital dans la prise du pouvoir par Hitler, et souligne la nécessité de l'exproprier, et de créer une société "socialiste" (littéralement !) afin de supprimer toute possibilité de retour d'un régime fasciste.

Il a fallu réprimer les luttes ouvrières s'appuyer intelligemment autonomes, sur le repoussoir stalinien et sur la relance spectaculaire de l'économie capitaliste (les contributions réelles, le démontage industriel, etc., étant beaucoup plus importants à l'Est) pour aboutir à

"l'idéologie ouest-allemande" caractéristique, anti-communiste, qui identifie socialisme avec totalitarisme ; capitalisme avec liberté et opulence ; mémoire des crimes barbares du nazisme avec moramesquin. Paradoxalement, dans lisme l'immédiat après-guerre, seul le Parti communiste allemand (KPD) ne revendiquait pas "le socialisme", mais un ordre

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"anti-fasciste démocratique" ", ce qui correspondait au schéma de la "révolution par étapes", ainsi qu'aux intérêts de la diplomatie soviétique.

Bien entendu, en zone soviétique, et par la suite en RDA, la formule de l'ordre anti-fasciste-démocratique une autre réalité, puisque le pouvoir réel était exercé par l'administration militaire soviétique (SMAD). Le personnel politique dirigeant avait été préalablement formé dans les écoles de cadres soviéti-

Son noyau principal était le "groupe Ulbricht" rassemblant une dizaine de cadres staliniens. Au fur à mesure que ce personnel dirigeant "autochtone" élargissait sa marge de manœuvre face à l'administration soviétique, il s'efforçait de démontrer le "fait accompli" de la réalité étatique de "son" territoire, car il était toujours hanté par l'idée que le Kremlin pourrait le sacrifier pour ses intérêts propres, dans le cadre d'un compromis avec les Etats impérialistes. Quand la deuxième conférence du Parti socialiste unifié (SED) a proclamé la "transition au socialisme", en 1952, les entreprises privées ne représentaient plus que 20% de l'industrie.

Le SED était né dans la zone d'occupation soviétique, en avril 1946, de la fusion du Parti social démocrate (SPD) et du Parti communiste allemand (KPD). Cette fusion impliquait, à partir des années suivantes, la liquidation politique de tous les résidus de positions social-démocrates dans un parti qui n'avait, à plus forte raison, jamais donné une chance d'expression aux idées oppositionnelles de gauche. Les restes des vieux partis bourgeois, des partis spécialement créés pour canaliser les aspirations de certaines couches, ainsi que les "organisations de masse" bureaucratiquement contrôlées ont formé le "front national" présentant des listes uniques à toutes les élections. L'aspect coercitif du système de domination a été rapidement démontré aux yeux de tous.

La révolte ouvrière de 1953

Les conseils d'entreprises, représentant un reste de capacité d'action et de résistance ouvrière, se sont mis en grève et ont manifesté, à partir du 16 juin 1953. La révolte, d'abord dirigée contre les normes de production, a très vite pris comme cible le régime autoritaire du Parti-Etat en tant que tel. Pendant trois jours, il y eut une grève générale dans les principales villes industrielles de RDA (plus de 300 000 grévistes) : les revendications ouvrières portaient sur un abaissement des normes de production et une hausse des salaires, puis surgit l'exigence d'élections libres et de davantage de libertés démocratiques. Les ouvriers s'organisèrent en comités de grève. Lors de manifestations de masse, les locaux du Parti ont été attaqués et mis à sac, les prisonniers libérés de leurs geôles, et des policiers lynchés.

La bureaucratie est-allemande, incapable de faire face à un tel mouvement, appela l'URSS à la rescousse. 25 000 membres de l'Armée rouge et 300 tanks furent nécessaires pour reprendre la rue aux manifestants, après de très violents combats (on estime qu'il y a eu plus de

Les problèmes de légitimation politique de la bureaucratie est-allemande étaient les mêmes que ceux des pays comparables : manque de souveraineté démocratique du peuple, privilèges des bureaucrates, incompétence, gaspillage et irrationalité d'une économie bureaucratiquement centralisée, de toute vie publique réelle qui devient une mise en scène hypocrite, règne du double-langage et du conformisme par peur de représailles ou de tracas perconfrontée à des problèmes spécifiques.

La « nation socialiste

C'est seulement dans les années 70, avec la politique de détente du gouvernement Brandt en RFA, que le SED a commencé à parler d'une « nation socialiste est-allemande » et de « l'irréversibilité des résultats de la Deuxième Guerre

Jusqu'alors, le SED avait toujours -et non sans raison — parlé de la responsabilité de l'Ouest dans la division du pays : c'était bien le chancellier Adenauer et la bourgeoisie ouest-allemande qui avaient forcé l'intégration de la RFA dans l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord), la remilitarisation et qui avaient fait du thème de la "réunification" une phrase de propagande irréelle, servant simplement à mobiliser des sentiments réactionnaires. Mais, bien entendu, la bureaucratie a eu beaucoup de peine à forger de toutes pièces une légitimité "nationale" spécifique à l'Allemagne de l'Est, d'autant plus, qu'en 1953, son régime n'avait été sauvé que par les blindés soviétiques.

Quand le "mur de Berlin" a été construit, en 1961, il s'agissait d'une réponse bureaucratique à des problèmes réels. Au total, plus de trois millions d'estallemands avaient quitté le territoire pour aller s'installer à l'Ouest. Cet exode menaçait réellement des secteurs importants de l'économie. La force d'attraction des hauts salaires et la perspective d'une vie beaucoup plus aisée à l'Ouest, pour des gens hautement qualifiés, étaient évidentes. Même une RDA gouvernée par une réelle démocratie socialiste aurait eu ce problème. En plus, les masses en RDA ont toujours comparé leur situation avec celle de RFA, tant au niveau de la consommation individuelle que du point de vue des libertés et d'une vie publique plus intéressante.

Mais, loin de résoudre la crise de légitimité du pouvoir et d'enrayer l'exode, la construction du mur n'a fait qu'accentuer les problèmes. Le mur enfermait le peuple — et a créé, pour trois décennies, un thème rêvé de propagande anticommuniste. Le régime a pu se mainte-

1 nir grâce à la combinaison des acquis de l'économie de planification (sécurité de l'emploi, services sociaux, rythmes de travail moins contraignants, etc. - réels en RDA, peut-être plus que dans tous les pays à système comparable) d'une part, et de la peur de la répression, d'autre part. Mais cette semi-légitimité a fini par s'user complètement.

Le fait que le peuple est-allemand ait été maintenu prisonnier par son propre gouvernement n'y est pas étranger. Aujourd'hui que le pouvoir bureaucratique a dû concéder la liberté de voyager à l'Ouest, plus de onze millions d'Allemands de l'Est, sur une population totale de dix-sept millions, ont demandé des visas pour la RFA !

La "dernière carte" de la bureaucratie semble être celle des concessions croissantes au capital ouest-allemand. La pression économique et politique de l'impérialisme ouest-allemand est très forte. Déjà, la question de la monnaie de RDA non-convertible, mais objet d'une spéculation croissante, risque de renforcer le phénomène d'un échange économique inegal a grande echelle, comparable a celui entre pays impérialistes et pays du Tiers-monde.

Position défensive

La bourgeoisie impérialiste ouest-allemande veut détruire l'économie non-capitaliste de RDA. Tant que le pouvoir capital ouest-allemand n'est pas ébranlé à son tour, la solution des problèmes dans l'intérêt des masses est-allemandes (ouverture des frontières, amélioration du niveau de vie, sauvegarde et même renforcement des acquis sociaux, etc.) devient une équation sans solution. Et cela ne semble pas à portée de vue pour le moment. D'où l'aspect défensif de la politique socialiste-révolutionnaire en RFA : opposition à la "réuniqui signifierait (dans l'état actuel des rapports de forces et l'absence d'une crise révolutionnaire à l'Ouest) l'annexion de la RDA par la RFA ; condamnation de tout revanchisme ouest-allemand qui prétendrait * agir et parler aussi au nom des Allemands de l'Est ». ; lutte pour l'autodétermination de la population est-allemande afin qu'elle choisisse son gouvernement et son système économique et politique.

Une aide financière ne serait positive que si elle est inconditionnelle et conçue comme une compensation pour la saignée économique subie par la RDA, en raison de la perte massive de sa force de travail qualifiée, ouest-allemand. Pour aller au-delà de ces revendications défensives, les forces de la gauche révolutionnaire et socialiste, en RFA et en RDA, devront discuter, élaborer et agir ensemble. En dernière analyse, c'est le développement de la solidarité ouvrière par-delà les vieilles frontières qui, seule, tranchera dans un

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