quelques semaines, il n'était pas question d'autre chose que comme la Hongrie, pourvu que leur marche vers le capitalisme ne soit pas interrompue. L'accélération des événements met à
EUROPE
Turbulences
sur l'Ost-politik
LES EVENEMENTS de RDA mettent à nu les contradictions latentes du projet d'intégration européenne. Voilà encore d'un élargissément vertueux de la CEE, à terme, à des pays mal ce bel idéalisme. Claude GABRIEL
FRANÇOIS Mitterrand président en exercice de la Communauté économique européenne (CEE), déclarait au lendemain de l'ouverture du mur de Berlin : « Nous sortons d'un ordre établi dessiner le nouvel équilibre, nous allons même sans doute vivre un temps sans équilibre. » Tout le "gratin" occidental s'était pourtant déjà réjoui mille fois des évolutions économiques en Hongrie et en Pologne. N'était-ce pas, selon eux, la preuve que le capitalisme et le marché l'avaient définitivement emporté sur le "communisme". Or, il a suffi qu'une brèche s'ouvre à Berlin, que des millions d'Allemands de l'Est passent librement à l'Ouest le temps d'un week-end, et reviennent chez eux pour que tout ce beau monde se mette à s'inquiéter et à s'interroger. A voir les tristes mines de Bush et de Thatcher, à voir l'air préoccupé de Mitterrand, on aurait presque cru que ces Berlinois de l'Est, rigolards et fiers de leur révolution, étaient devenus plus dangereux que les armées du Pacte de
"Apprenez le capitalisme !"
A Lech Walesa qui réclame des banquiers, Jacques Delors, président de la Commission des communautés européennes, répond avec paternalisme que les Polonais doivent d'abord apprendre "l'économie", c'est-à-dire apprendre le capitalisme. Au gouvernement hongrois qui attend des aides financières de la CEE, le ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, explique qu'il faut d'abord que Budapest trouve un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Et d'ajouter qu'il faudra que le gouvernement obtienne l'appui de l'opposition pour mettre en œuvre un programme de réformes économiques très dur pour la population. Cela ne rappelle-t-il pas les rapports avec le Tiers-
Les prêts envisagés à la Pologne et à la Hongrie par la Banque européenne d'investissement seront faits aux conditions du marché, et seront donc pour le moment de faible portée compte tenu de l'endettement de ces pays. La Commission de Bruxelles se prend à négocier un meilleur accès pour les produits agricoles de l'Est, mais voilà que les associations professionnelles européennes protestent discrètement (1). Les industriels allemands s'emploient à investir dans ces pays et ils évoquent l'attrait des bas salaires. Les patronats français, allemand ou italien parlent de la nécessité de renforcer les ventes à l'Est, mais ils demandent d'abord que leurs Etats respectifs assurent, par des prêts financiers, la solvabilité de ces clients potentiels... Tout cela ne ressemble-t-il pas trait pour trait aux relations des Douze avec les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) (2) ?
Pas d'élargissement de la CEE
Les beaux discours officiels sur la démocratie et la grande Europe laissent donc rêveurs. Les travailleurs hongrois, polonais, allemands qui se sont insurgés contre les formes d'échange inégal entre leurs pays et l'Union soviétique, et qui ont dénoncé les pertes de "souveraineté nationale", verront-ils, sans bouger, s'installer une seconde forme de dépendance (3) ? Rien n'est moins sûr maintenant, car on y verra les mêmes effets que dans le Tiers-monde lorsque le FMI impose des politiques d'austérité draconiennes. Les capitalistes veulent des garanties. Ils veulent de la rentabilité et des profits, et pouvoir licencier. Ce n'est certainement pas cette idée du "marché" qu'ont les ouvriers hongrois qui crient ne plus vouloir du "communisme".
Il ne s'agit donc pas d'un élargissement de la CEE, ni d'une future grande Europe "social-démocrate". Au-delà des discours dominicaux, ce sont les capitalistes européens qui donnent forme à la politique réelle. Pour eux, il ne peut s'agir d'autre chose que d'opportunités nouvelles pour l'investissement, en fonction des profits escomptés. La faible solvabilité des populations concernées réduit les possibilités d'une forte consommation de produits intermédiaires.
Les objectifs, pour le moment, seront donc essentiellement des marchés d'équipement à base de prêts, d'aides étrangères et de délocalisations industrielles, ou de joint-venture pour bénéficier d'avantages comparatifs et réduire les risques. Car, comme dans le Tiersmonde, les patrons vont chercher à se faire assurer auprès de contre les risques d'instabilité sociale et économique. Et c'est précisément parce que ce sont des capitalistes en chair et en os qui mènent la danse, et pas simplement les institutions de Bruxelles, que ce qui se passe en RDA, et ailleurs, déstabilise le projet de l'Europe des Douze.
Derrière l'Acte unique, la "volonté politique" dont parlent si souvent les chefs d'Etat, derrière même les impératifs économiques globaux, se cache une classe sociale réelle : la bourgeoisie. D'ailleurs, le projet du grand marché communautaire correspond à des intérêts généraux du capitalisme sur le moyen terme: abaissement des coûts, des capitaux, déréIl reste à détermi ner ce qu'est, en permanence, le comportement des classes dominantes européennes et des différents groupes capitalistes qui les composent. Au projet d'ensemble ne correspond donc pas mécaniquement un "patronat européen", ni un Etat européen. Et même si les différents gouvernements de la Communauté cherchent une plus grande intégration politique, ils ne le peuvent, toutefois, qu'en fonction de ce qui se passe concrètement au cœur de l'industrie capitaliste. Or, à ce niveau, tout prouve que selon les branches et les productions, les choix patronaux restent très diversifiés, dans et hors de la CEE.
Les menaces qui pèsent maintenant sur la cohésion communautaire ne pro-
1) Pour le moment, la levée de certains quotas d'importation pour des produits peu sensibles c'est-à-dire peu concurrentiels pour l'industrie communautaire, est prévue, en 1994 pour la Pologne, et en 1995 pour la Hongrie.
2) Soixante-six pays d'Afrique, des Caraibes et du Pacitique (ACP) ont signé un accord économique et commercial avec la CEE, la Convention de Lomé, qui contient notamment des conventions sur l'accès à la Communauté des produits primaires exportés par ces pays, sur la base de franchises tarifaires.
3)Déjà aujourd'hui, l'essentiel des exportations de ces pays vers la CEE est constitué de matières premières, de produits semi-finis contre des importations de technologie et de biens d'équipement. La CEE exporte pour 10 443 millions d'Ecus vers les pays de l'Est (hormis TURSS) et importe de ces pays pour 11 499 millions d'Ecus (1 Ecu équivaut à 1 dollar environ).
viennent pas d'un prétendu glissement "naturel" de la République fédérale allemande (RFA) vers l'Europe centrale. Les entreprises allemandes ont des stratégies mondiales, comme toutes les multinationales européennes. Elles n'ont pas d'idéologie particulière qui les feraient regarder avec compassion vers la "Mittel Europa". En revanche, elles sont à la recherche de nouveaux marchés ou de nouveaux avantages comparatifs. Elles peuvent, par conséquent, se "précipiter à l'Est" (4) pour occuper le terrain au détriment de leurs concurrentes.
Concurrence au sein de la Communauté
Il existe sans doute un projet de "grand marché" de l'Europe des Douze, mais il n'y a toujours pas d'impérialisme européen. Pour que cela soit, il faudrait un plus haut niveau d'intégration et de cohésion économique, l'existence de véritables multinationales "européennes" et un appareil d'Etat correspondant. Rien de tout cela n'existe pour le moment. Tout comme l'a démontré précisément, par exemple, la mise en place de la Convention de Lomé entre la CEE et les pays ACP, la concurrence entre firmes, au delà des choix généraux des Douze, fait rage pour décrocher des marchés d'équipement. Et la plupart des entreprises continuent à compter sur leur gouvernement "national" pour leur faciliter l'ouVrage.
C'est ainsi que les parts de marchés obtenues (dans les ACP, mais demain à l'Est) et surtout l'évolution de ce partage, correspondent aux rapports de forces entre les différentes économies européennes. Rien d'étonnant, donc, à ce que dans l'Europe d'aujourd'hui, les Konzerns allemands fassent figure de favoris dans cette course aux parts de marchés (5). Il n'est pas étonnant, non plus, que Kohl ait voulu symboliser la force de l'impérialisme allemand en posant très vite, et à sa manière, la question de la réunification allemande.
La concurrence va faire rage, et le bel édifice communautaire, déjà fragile, risque de se fissurer un peu plus. Mais, prévoir la fin du projet d'Acte unique serait, cependant, une spéculation hâtive. Les intérêts immédiats et les intérêts à long terme ne peuvent s'opposer durablement. Plus que l'Europe de l'Est, ce sont les données du marché mondial et les besoins de mise en valeur du capital au niveau international qui seront déterminants. Dans l'immédiat, on voit bien comment ces nouveaux enjeux et les concurrences qu'ils occasionnent ne font
PARTONS VITE
AVANT QUE LA
NE RECONSTRUiSE RFA LE MUR qu'aggraver les tensions internes à la CEE. Tout le débat sur l'Union économique et monétaire, largement centré sur la question d'une monnaie commune et celle de la souveraineté des Etats membres, va s'intensifier.
Et l'arsenal militaire ?
Mais la politique des gouvernements eux-mêmes n'est pas à l'abri d'un bouleversement, à partir du moment où elle aura trait aux nouveaux enjeux économiques et stratégiques. Qu'en est-il, ainsi, de l'affaire des blocs militaires ? Il a été pour le moins cocasse de voir Kohl ou Mitterrand s'enflammer un temps pour la réunification allemande, sans dire un not sur le dispositif militaire occidental en RFA. Comment justifier, comme par le passé, l'immense arsenal militaire accumulé en Allemagne et en Europe ? Comment justifier, en France, le maintien de la "force de frappe" nucléaire ? Comment défendre le maintien des troupes de l'Alliance atlantique en RFA ? Bush, Mitterrand, Kohl et les autres auront, sans doute, quelques difficultés à s'expliquer sur le sujet.
Ils évoquent déjà les risques de guerre civile en Europe centrale, et les possibilités de renversement de Gorbatchev. L'essentiel n'est pourtant pas là. Pendant plus de quarante ans, les gouvernements occidentaux ont justifié d'immenses dépenses militaires par les dangers du "revanchisme" allemand ou d'une attaque soviétique. Les capitalistes ont bénéficié de cette manne, en termes de crédits et de marché. Les budgets nationaux ont ainsi financé d'immenses profits patronaux, sans parler des retombées pratiques sur la recherche scientifique, en partie polarisée par les besoins militaires. Le Mur de Berlin, comme symbole du "danger de guerre" satisfaisait pleinement les firmes Boeing, Siemens-MBB, Thomson, Rolls-Royce, etc., et toutes les entreprises qui tirent profit des crédits militaires des Etats. Et voilà que des milliers d'Allemands de l'Est se mettent à passer librement le Mur.... pour aller boire une bière à Berlin-Ouest !
LASMAREN MI DER
DDR
Or, toute cette affaire se combine, maintenant, avec le débat européen, car la Communauté est loin d'être une entité homogène du point de vue des politiques militaires. De la CEE, de l'Alliance atlantique, de l'Union européenne occidentale, du groupe des quatre pays responsables du statut de Berlin, quelle instance sera le lieu approprié pour résoudre ces contradictions ? Que va devenir le projet de "défense européenne" ? Comment réadapter, à terme, l'appareil militaro-industriel ?
L'avenir de l'Europe, fort heureusement, ne dépend pas seulement du grand jeu de société de la bourgeoisie Le Mur de Berlin s'est effondré, parce que les travailleurs de RDA l'ont fait tomber. Plus que jamais, l'alternative ne peut être que celle de l'internationalisme. c'est-à-dire des liens militants, organisés et concrets que seront capables de tisser les mouvements de luttes, indépendants des Etats, par-delà les pays et les "blocs".
Luttes ouvrières, mouvements de jeunes, mouvements culturels, mouvements écologistes, luttes contre toutes les oppressions et contre le militarisme sont, de plus en plus, des enjeux pour lesquels il est possible et nécessaire de traverser les frontières, afin de lutter ensemble. Cette Europe-là ne ressemble pas à celle de Delors ou de Kohl. Elle ne ressemble pas non plus à la "maison commune" dont parle Gorbatchev. Car il ne s'agit surtout pas d'une Europe construite à partir des "valeurs" que Gorbatchev prétend maintenant partager avec le président Bush ou avec Madame Thatcher!
20 novembre 1989
4) Mot d'ordre lancé par Roger Fauroux, ministre français de l'industrie, aux patrons français, en octobre 1989.
5) Les entreprises allemandes ont déjà plusieurs longueurs d'avance à l'Est. De plus, la RDA qui est le pays de l'Est le plus industrialisé, après URSS, vend déja trois fois plus à la RFA qu'aux onze autres membres de la CEE. Les rapports commerciaux entre la RDA et la CEE sont d'ores et déjà très étroits, et passent largement par les échanges avec la RFA.