Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Contre-insurrection, terreur et démocratie

· Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 16-20 · 5 466 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est États-Unis

« LA CLEF de la contre-révolution, c'est la contre-mobilisation et la contre-organisation » (1). Depuis la chute de la dictature de philippins ont redécouvert l'importance du politique, de l'action psychologique et de l'encadrement local de la population dans risque de poser plus de problèmes qu'elle n'en aura résolus.

Mais, dans un premier temps, elle a permis au gouvernement d'enregistrer quelques succès, en plaçant politiquement — et

PHILIPPINES

Contre-insurrection, terreur et démocratie

Marcos (2), les responsables militaires nord-américains et la lutte contre le mouvement communiste.

A long terme, la mise en œuvre de cette nouvelle doctrine à plusieurs reprises — le Parti communiste des Philippines

(PCP) et la guérilla sur la défensive.

Paul PETITJEAN

LES PRINCIPES de contre-insurrection, aujourd'hui prônés à Manille comme à Washington, ne sont pas véritablement neufs. On y retrouve notamment des conceptions qui avaient déjà été mises en œuvre aux Philippines, durant les années 50, Le gouvernement avait alors réussi à briser le soulèvement paysan des Huks, dans le centre de l'ile de Luzon.

Mais la doctrine actuelle des "Conflits de basse intensité"

intensity

(Low conflict, LIC) se démarque ostensiblement de l'orientation dominante durant la décennie 1965-1975 : celle de l'escalade militaire face au développement d'un mouvement révolutionnaire armé. En effet, la réévaluation de la politique de contre-insurrection fait suite à un double échec: la défaite des armées américaines au Viêt-nam et l'incapacité du régime Marcos à juguler l'expansion de la guérilla aux Philippines.

Par "conflit de basse intensité"

, il faut comprendre que l'accent n'est plus mis sur les grandes opérations militaires coûteuses politiquement et souvent contre-productives car elles s'accompagnent de nombreuses "bavures" à l'encontre de la population civile.

Mais, comme le note le colonel John Waghelstein (3), il ne faut pas pour autant penser que cette doctrine ne prône qu'un engagement limité

La LIC signifie, en effet, une « guerre politique, économique et psychologique, dans laquelle le militaire ne représente qu'un quatrième élément, d'ordre souvent secondaire ». En une formule choc,

Waghelstein explique que le « conflit de basse intensité », c'est « la guerre totale au niveau local ».

Parce qu'il met l'accent sur la guerre psychologique, le LIC est parfois perçu par des militants d'extrême gauche comme un véritable Deus ex-machina, permettant à Washington de manipuler à volonté la réalité philippine. Toute division au sein du mouvement ouvrier, toute divergence grave au sein du mouvement communiste risquent d'être simplement analysées comme le produit de la manipulation impérialiste. Le danger est alors grand de ne répon-dre à la désunion que par la dénonciation de la main manipulatrice et de la naïveté suspecte des manipulés.

"Conflit de basse intensité"

Les choses sont certes beaucoup moins limpides. Les services secrets américains (CIA) et autres services spéciaux cherchent évidemment à jouer sur les divisions syndicales et politiques de la gauche, voire sur les divergences qui s'expriment au sein même du Parti communiste des Philippines (PCP). Mais la désunion plonge aussi, et avant tout, ses racines dans l'histoire sociopolitique du pays et dans l'expérience pour le moins complexe du socialisme international. Elle réclame, pour être surmontée, d'autres réponses que la seule dénonciation.

Les services américains ne sont pas seuls en cause. De fortes tensions s'expriment régulièrement entre les diverses confédérations syndicales des Philippines. La social-démocratie européenne cherche à en profiter pour isoler le Mouvement du Premier mai (KMU), la centrale la plus radicale. Sous Marcos, son action était hypothéquée par le fait que le Congrès des syndicats de Philippines

-Ladago Aparip: Vigan • lagan? I Dagupan e ELUÇON lesadac Catanatuar = Angeles o 5 CATANDUANES or Sorsogen MINDORO *Catarman -IP CALAMIAN * Calbayor (SAMAR "PANAY. Victorias Cebu ca Tacloba -110110 Bacolod Dumaguête -NEGROS ( - Surigao Cavagan de Oro Oramir Kanakşan Malaybalay U BALABAC=MER-DE:SULU Mara Valencia

- 23M0080030 - Dulavano -BASILAN M-IN DANAO 2. Jol SABAI kilomètres 300 (TUCP), la Confédération membre de la

Confédération internationale des syndi cats libres (CISL — où se regroupent notamment les syndicats dirigés par la social-démocratie), était lié à la dictature.

Aujourd'hui. celui-ci se tourne vers le régime Aquino qui est nettement plus présentable dans l'arène internationale.

Aux Philippines, l'une des principales caractéristiques de la doctrine des "conflits de basse intensité" est l'organisation de la population civile en milices armées (les groupes de "vigilants") et son engagement direct dans l'action contre-révolutionnaire. A l'origine de ces milices, on trouve de tout : des groupes para-militaires officiellement appelés Unités géographiques des forces armées civiles (CAFGU), des sectes religieuses, les gardes privés d'un notable ou d'un "parrain" du milieu, des soldats et officiers en rupture de ban, d'ancien guérilleros repentis, etc. (voir Inprecor numéro 265 du 9 mai 1988).

Ces organisations locales se sont multipliées dans l'archipel après la chute de la dictature Marcos : les anciennes milices para-militiaires — les Forces civiles de défense locales (CHDF) de triste mémoire - étaient déconsidérées et il n'existait plus de pouvoir central fort, à même de contrôler le foisonnement de groupes armés de toutes sortes. L'apparition massive des "vigilants" est avant tout un phénomène proprement philippin, héritage d'un passé déjà ancien (la fraamentation du pouvoir étatique et la puissance des grandes familles provinciales) et plus récent (la politisation de l'armée sous Marcos et l'émergence de courants religieux fondamentalistes

1) Colonel Ismael Villareal, commandant en chef adjoint des Opérations, cité par l'Institute for Popular Democracy (IPD) dans Political and Religious Right in the Philippines.

2) Ferdinand Marcos a été élu président, en 1965, à la suite d'une élection jugée frauduleuse. Il a renforcé sa dictature à partir de 1972, avec l'instauration de l'état de siège, qui ne sera levé qu'en 1981. Il a été renversé par les mobilisations de masse qui ont suivi la fraude massive l'élection prési dentielle du 7 février 1986, où Marcos s'est déclaré vainqueur" face à Cory Aquino (voir inprecor numéros 214 et 215 des 3 et 17 mars 1986).

3) Le colonel John Waghelstein commande la Vile Force Spéciale de l'armée de terre américaine

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d'extrême droite). Les tenants du LIC ont bien entendu profité de l'aubaine.

Le point fort de la politique de "conflit de basse intensité" n'est pas de créer de toutes pièces de nouvelles formations contre-révolutionnaires, mais de utiliser les organisations enracinées produites par l'histoire locale. Un autre avantage dont bénéficie le

LIC est le passé colonial du pays. Il explique la multitude des liens entre les Philippines et les États-Unis et qui facilitent considérablement l'intervention forme de l'impérialisme américain dans l'élaboration et la mise en œuvre de la politique de contre-insurrection.

L'intervention américaine

En avril 1987, le président Reagan a officiellement autorisé la CIA à opérer aux Philippines. Un budget de 10 millions de dollars a été adopté à des fins de surveillance et d'action secrètes (4).

Quant au PCP, il a décidé de s'attaquer directement à la présence américaine.

En avril 1989, une unité urbaine de la Nouvelle armée du peuple

(NPA — guérilla dirigée par le PCP) a abattu le

Colonel James Rowe, un officier américain spécialiste de l'action contrerévolutionnaire.

La politique amériaux Philippines caine n'est pas sans contradictions. Diverses agences gouvernementales et de nombreux groupes de pression privés sont concernés, et leur action est parfois bien difficile à homogénéiser. On a vu comment, après l'assassinat du politicien d'opposition Benigno Aquino, en 1983, de véritables conflits d'orientation ont divisé l'adminstration américaine. Mais cette diversité permet aussi à

Washington de rester en contact avec tout l'éventail des forces politiques aux Philippines, des modérés à l'extrême doite, du gouvernement aux éléments factieux de l'armée.

La croissance de la NPA a amené

Washington à réévaluer ses priorités en matière de contre-insurrection,

1984, en mettant l'accent sur son aspect non-militaire. Confronté à la crise de la dictature, le gouvernement américain ressentait le besoin d'élagir l'assise du régime philippin au sein de la bourgeoisie et de renforcer l'encadrement de la population. Dans un document adopté en janvier 1985 (5), il se prononçait pour l'introduction de réformes politiques économiques afin d'ouvrir plus largement les allées du pouvoir à l'élite philippine, sans pour autant mettre en question même du l'existence

Marcos.

forces armées. Il s'agissait tout d'abord savoir existantes et militaire ». L'aide devait multiradio. Enfin, Washington voulait renforportant, [ce] programme permet de Cours de "contre-propagande" anti-communiste militaire américain et philippin s'est forgée durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle a renforcé les rapports forvernements et y a ajouté une dimension dès humaine qui a fait de ces liens une relanous voulons avoir de tels liens spéciaux entre les chefs militaires de demain, américains et philippins, il nous faut investir maintenant, en offrant l'occasion de les entraîner ensemble et de philippins ne se limitent pas aux milieux militaires. Ils concernent aussi les mouvements politiques, les gieuses et les lobbies privés. Le mariage régime semble notamment consommé entre la

"Nouvelle droite" des Etats-Unis et la

D'autres mesures concernaient les té de de renforcer leur efficacité en améliorant la qualité de la « contre-propagande » et des actions civiques présentées comme « une adjonction nécessaire à l'action mettre aux forces gouvernementales de se déplacer plus facilement, de tirer plus efficacement et de communiquer plus li- que » (7). brement (6). Plutôt que des avions F 16 ultra modernes, le Pentagone offrait des pièces pour hélicoptères et du matériel cer son contrôle sur l'armée philippine en multipliant les stages de formation et

L'un des plus importants membres du Département de la défense a précisé, ambiguité aucune, ce que cette dernière mesure impliquait: « Fort im- ro Locsin, nouer des rapports avec les plus jeunes officiers des Forces armées des Philippines qui sont ses futurs chefs. L'amitié très spéciale qui existe entre le personel mels qui existent entre nos deux goution spéciale entre les deux pays. Si

Time, 9 avril 1987.

Les "rapports spéciaux" américanodans IPD, op. cité p. 1.

| droite religieuse aux Philippines. L'activipersonnalités américaines d'extrême droite a été si flagran-te, qu'elle a provoqué une mise en garde en bonne et due forme de la part de la Chambre des représentants. Une telle ingérence, précise la résolution, constitue « une menace contre la construction d'une société véritablement pluraliste et démocrati-

Les sectes religieuses

Parmi les personnalités concernées se trouve Ray Cline, ancien directeur adjoint de la CIA et John Singlaub, officier a la retraite qui est à la tête de la Ligue anti-communiste mondiale. Singlaub, lors de son séjour aux Philippines, a bénéficié de nombreux contacts avec des personnalités haut placées, comme Teodoconseiller de la présidente

Aquino ; Fidel Ramos, le ministre de la

Défense ; Juan Ponce Enrile, lui aussi ancien ministre de la Défense et, aujourd'hui, l'un des hommes forts de la droite ; le général Luis

Villareal, qui était, à l'époque, haut responsable des services de renseignements.

Les sectes fondamentalistes, généralement protestantes, connaissent actuellement « une phénomécroissance nale ». Du point de vue doctrinal, elles se caractérisent la

•par recherche de la sanctification, piété par une conservatrice, par un prosélitisme aggressif et par leur grande cohésion communautaire »

(8).

Leur attrait tient à ce qu'elles font appel à la conscience religieuse, qu'elles offrent des réponses simples, un sentiment d'appartenance, un véritable soutient communautaire dans une société en crise. Elles constituent, aujourd'hui, un milieu privilégié pour l'anti-communisme le plus virulent.

L'extrême droite comprend donc aux

Philippine un large éventail d'organisations politiques, de sectes religieuses, de milices armées et de groupes paramilitaires. Pour la première fois, une

4) Nayan Chanda, "Here Come the Sples", New York

5) National Security Study Directive (NSSD), préparée par un "Groupe Inter-Agences" mis en place après l'assassinat d'Aquino. Voir Walden Bello, "Creating the Third Force:

US Sponsered Low Intensity Conflict in the Philippines*, Philippine edition, 1987, pp. 57-59.

6) La formule "Move, shut, communicate" résumait les priorités concernant l'aide américaine en matériel militaire, en

1987. Walden Bello, op.cité p.94

7) Resolution 0284, House of Representatives, cité

8) Thomas Marti, "Fundamentalist Sects and the Political Right", SPI series numéro spécial 3, Socio-Pastoral Intitute, Quezon City, 1987. Pro-Mundi Vita n° 100, Bruxelles,

1985/1. Voir aussi Rev. Thomas Marti, Fundamentalist Religion, SPI series D3-88. 1988.

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soixantaine de ces mouvements ont formé une large coalition, l'Alliance nationale pour la démocratie (AND). Le général Ramos, ministre de la Défense et postulant à la présidence de la République, a patronné la formation de ce nouveau mouvement. A l'occasion de la réuinaugurale de l'AND, adressé aux sectes fondamentalistes en les incorporant directement dans la stratégie contre-insurrectionelle : « Vous devez montrer au reste du pays que les citoyens peuvent être organisés et motivés [afin de participer à la lutte anticommuniste]. Vous êtes partie prenante de la guerre du peuple pour la démocra-

"Gardiens du peuple"

Les organisations d'extrême droite opèrent aussi bien à la campagne que dans la capitale, Manille. Elles ne cachent pas leurs objectifs. Ernie Camino dirige l'une d'entre elle, "Bantay Bayan" (les Gardiens du peuple), qui offre ses services aux entreprises qui veulent mettre au pas les travailleurs. Camino a pour ambition d'« éduquer les ouvriers sur les affres et dangers des syndicats rouges » et de « briser ces syndicats qui ne sont que des fronts communistes ». En mars 1989, 34 entreprises privées -dont la multinationale Nestlé (10) — avaient déjà fait appel à ses bons offices.

Camino collabore également avec l'état-major de l'armée et les gouverneurs de province. Il donne des cours d'anticommunisme à des villageois, sous la protection d'équipes spécialement constituées pour la guerre psychologique, les SOT (équipes d'opérations spéciales). Il utilise, à cette fin, le manuel de formation de Causa Internationale (Confédération des associations pour l'unité des sociétés d'Amérique) - 264 pages sur papier glacé d'une grande clareté polémique. Cette rencontre entre les SOT et Causa en dit long sur la politique de pacification aux Philippines.

Causa est le bras politique de l'Eglise de l'Unification, à savoir la secte Moon. Cette secte religieuse, 1954, a été lancée grâce à des fonds coréen, taiwanais et japonais (voir Inprecor numéro 264 du 25 avril 1988). Etablie en 1980, Causa avait d'abord pour objectif d'offrir une idéologie anti-communiste aux pays d'Amérique latine. Causa Internationale s'est implantée en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique. Son président, Bo Hi Pak, est un ancien officier de liaison entre les services secrets coréens et nord-américains.

Quant aux SOT, il s'agit d'équipes récemment contituées pour mener à bien les opérations contre-insurrectionelles locales qui doivent neutraliser l'activité de la guérilla et miner son assise populaire. Selon un document militaire, « les opérations menées par les SOT s'attacheront à détruire les cellules politiques communistes dans les zones urbaines, comme rurales, afin de couper les insurgés de leur base de masse. Des opérations psychologiques efficaces jouent, par conséquence, un rôle majeur » (11).

En s'attaquant avant tout à la structure politique du mouvement insurrectionnel, les SOT sont censées merger" dans les villages et les quartiers. Ils doivent aider la population, en offrant des soins gratuits ou en creusant des puits. En bref, ils leur faut battre la guérilla sur son propre terrain, celui de l'implantation de masse.

Il y a bien évidemment un côté beaucoup plus sombre à la contre-insurrection. Il s'agit de frapper sélectivement les cadres du PCP, quitte à multiplier les exécutions sommaires. Les tâches de renseignement restent essentielles. On pense au Plan Phonix, mis en œuvre par les américains au Viêt-nam, et qui coûta la vie à environ 40 000 "suspects", abattus et souvent torturés sans juge-

Pour Alfred McCoy, la doctrine des "conflits de basse intensité" risque fort de légitimer les « liquidations de civils » en appliquant « une politique de pacification qui peut finalement encourager l'action des commandos de la mort». Pour McCoy, les Philipinnes sont au seuil « d'une sauvage guerre civile » : une véritable « spirale d'assassinats et de contre-assassinats » (12).

Moon, le nouveau Messie

La face "idéologique" de la politique actuelle de contre-insurrection est largement représentée par Causa International. En effet, l'idéologie est le terrain de prédilection de cette organisation. Pour le révérend Sun Myung Moon, « on ne peut éliminer le communisme sans lui opposer une idéologie ou une vision du monde qui soit supérieure. Cette vision du monde doit commencer avec l'idée de Dieu » (13). Le manuel de formation de Causa s'attache, du début à la fin, à opposer la religion au marxisme. Diffusé dans l'armée, il est utilisé par les SOT séminaires de "contre-propagande" organisés dans les localités (14).

Le révérend Moon a été condamné pour fraude par la justice américaine. Cela n'empêche pas son organisation d'opérer à partir des Etats-Unis. Sa secte religieuse ferait rire, si elle n'avait une telle puissance numérique, financière et politique. Moon et sa femme se font appeller "Vrais parents" par leurs disciples et dirigent de façon tout à fait autocratique leur Eglise. Moon assure modestement être le nouveau Messie. Il a « été élu par Dieu pour mettre en œuvre une nouvelle façon de combattre le commu-

La croisade anti-communiste du révérend Moon se mène sous le drapeau des libertés. L'idée qu'il se fait de la démocratie n'en est pas moins singulière : « Quand notre temps viendra, une théocratie devra automatiquement gouverner le monde. Nous ne pourrons pas, par conséquent, séparer le champ politique du religieux (...). La séparation de la religion et de la politique est ce que Satan préfère.» (16) Causa International présente une version civilisée de la doctrine propre à la secte Moon. Mais cette organisation a noué des relations suivies avec nombre de mouvements fascisants dans le monde. Elle serait notamment en contact avec le Front national français de Jean-Marie Le Pen.

Vampires et zombies

Le religieux est donc systématiquement manipulé à des fins contre-révolutionnaires. La manipulation par les ex-

Get philippins croyances et superstitions populaires ne date pas d'aujourd'hui. Durant les années 50, les forces gouvernementales ont, par exemple, utilisé la peur des vampires. Ils saignaient, par des incisions au cou, le corps d'un militant capturé et l'abandonnait sur place, vidé de son sang. De quoi faire fuir une unité de guérilla dont le courage au combat ne s'était pourtant jamais démenti (17). Mais la "guerre psychologique" se mène aussi sur un plan plus strictement politique.

Créer la suspicion est l'une des tâches que les SOT sont systématiquement chargées de mener à bien. L'intervention des forces spéciales de la contre-insurrection doit s'opérer en plusieurs phases : l'organisation et l'entraînement des SOT tout d'abord, le travail de renseignement ensuite et, dans un troisième temps, les opérations psychologiques qui accompagnent "l'immersion" de l'unité militaire dans la localité (18). Les SOT font d'abord "courir le bruit" que les militaires "savent tout" sur l'infrastructure communiste dans la localité et annoncent que les militants n'ont que quelques jours pour se rendre. Une fois qu'un certain nombre de renseignements est réuni, les SOT ont recours à "la boite magique".

Le document militaire sur les SOT présente minutieusement le rôle de cette boîte, « faite de contre-plaqué, de forme cubique, avec une fente sur sa face supérieure et dotée d'un cadenas ». Lors d'une réunion publique, dénomée "dialomettre dans cette sinistre urne des bulletins sur lesquels ils auront écrits le nom des militants communistes qu'ils connaissent. Les SOT ne laissent rien au hasard. De peur qu'aucun habitant ne

9) Cité par Sheila S. Coronel, The Globe, 29 mars 1989.

10) Voir Alain Marc, Le journal de Genève, 2 mars 1989.

11) "Subject: SOT, document militaire dactylographié daté du ter décembre 1987, p. Voir aussi"Special Operation Team (SOT) Concept", publié dans Victor Corpus, "Silent War*, VNC Entreprise, Quezon City, 1989.

12) Alfred W. McCoy, "Demystifying LIC", Kasarinlan. vol. 4 n° 3, premier trimestre 1989, p. 40.

13) "Causa Lecture Manuar, Causa Institute, New York,

15) "Causa Lecture Manual", op. cité p. III.

16) "Master Speaks", cité par Fred Clarkson, "The Causa Kingdom*, SPI series special issue 2, Socio-Pastoral Insti-

18) Victor Corpus, op. cité. Les quatre phases suivantes sont la neutralisation du mouvement communiste, la mobillsation de la population, la mise en cuvre d'un programme de défense villageois et le développement économique.

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donne satisfaction, et « pour s'assurer que des personnes seront identifiées, il est nécessaire d'être en possession du nom d'un sympathisant de la guérilla recueilli précédemment, et d'avoir quelqu'un qui le laisse tomber dans la boite — ou l'y mettre soi-même avant le dialogue » (19). De quoi profiter de la confusion générale quand les bulletins sont dépouillés en public et quand le nom du militant est ainsi révélé.

Mélange d'action psychologique, de travail de renseignement et d'opération politique, l'affaire des "Deep Penetration Agents" (DPA ou agents d'infiltration en profondeur), surnommés "Zombies", n'a pas fini de poser un grave problème au PCP (voir Inprecor numéro 222 du 23

Depuis longtemps, l'armée cherche à pénétrer les rangs de la guérilla en "implantant" à l'avance des agents dans une zone où l'on peut prévoir que la NPA va bientôt recruter. C'est ce qu'elle a notamment réussi à faire dans l'ile méridionale de Mindanao où le mouvement communiste s'est très rapidement renforcé durant les dernières années du régime de Marcos. Elle a aussi réussi à faire croire aux directions communistes que l'infiltration était beaucoup plus importante que cela ne l'était en réalité (20). L'affolement aidant, dans plusieurs provinces de l'ile, une purge massive a été déclenchée dans les rangs du PCP, de la NPA et du Front national démocratique. Des dizaines de militants ont été tués, dont la plupart d'entre eux auraient été innocents.

La torture a été utilisée plus d'une fois dans les rangs communistes, et n'a fait qu'aggraver les choses, en amorçant une spirale infernale d'aveux et de dénonciations forcées : après avoir avoué des crimes qu'ils n'avaient jamais commis, des militants ont été mis en demeure de nommer des complices ficits.

D'autres innocents ont été, de ce fait, impliqués et condamnés. Un document en langue Tapurges, rédigé par un organe de direction du PCP (peut-être régional) et daté du 4 janvier 1989, a été saisi par les militaires et publié en juin dernier. Il est accablant parce qu'il révèle ce qui s'est passé ; il est essentiel par les questions qu'il soulève et les directives qu'il propose. Il reconnaît qu'il reste encore beaucoup à apprendre sur la façon de conduire les « procédures judiciaires et criminelles au sein du Parti et du mouvement » national-démoAu vu de l'expérience récente, cette circulaire enjoint les directions de ne pas condamner sur la seule base de « preuves circonstancielles comme des faiblesses dans l'action, l'association avec un suspect ou des faiblesses personnelles », toutes choses qui « se sont passées» durant les récentes purges anti-DPA.

Les preuves de culpabilité ne doivent pas être, pour l'essentiel, réunies durant l'interrogatoire mais durant l'enquête qui précède la mise en accusation. Les aveux obtenus durant l'interrogatoire sont en effet douteux, surtout s'ils sont obtenus par la torture : « Il est à craindre qu'une personne soumise à la torture fabrique une histoire pour qu'elle cesse. » De façon générale, « l'usage de la torture est strictement interdit ». Le suspect doit avoir la possibilité réelle de se défendre et les enquêteurs doivent se garder d'un point de vue unilatéral (21).

Purges paranoïaques

On connaît deux cas de purges meurtrières, dans les provinces de Quezon et de Laguna (ile de Luzon) — deux cas d'autant plus graves qu'ils se sont après l'expérience treuse de Mindanao. Selon le témoianage de rescapés, la direction nationale du PCP est intervenue pour arrêter les liquidations sommaires (comme cela semble aussi avoir été le cas à Minda-

Des anciens membres de la NPA se sont rendus aux autorités et ont accordé des interviews sur la vague d'exécutions qui a frappé les membres de leurs unités, durant la deuxième moitié de 1988.

suspects, bien qu'innocents, ils allaient être abattus par leurs propres camarades. C'est l'arrivée sur place de Satur Ocampo et de Bobbie Malay, deux dirigeants du PCP (22), qui leur a in extremis sauvé la vie : ils apportaient un ordre, daté du 15 novembre 1988, selon lequel « toutes les exécutions de DPA devaient être arrêtées »

A notre connaissance, les purges paranoïaques n'ont frappé qu'un nombre relativement faible de provinces, et non pas l'ensemble du Parti. On peut néanmoins affirmer que le dommage qu'elles ont infligé au PCP a été bien supérieur à celui provoqué par l'infiltration qu'elles voulaient combattre. Outre les pertes humaines irréparables, le crédit moral du

La été durement touché, nombre de militants ont perdu confiance en leur propre organisation et la peur risque d'avoir stérilisé le débat politique interne. En effet, comment oser formuler une critique, quand on sait qu'un cadre pourrait y voir la preuve d'une culpabilité, dans la mesure où la tâche des agents est précisement de semer la division ?

les rangs communistes

L'usage de la torture a, par ailleurs, profondément choqué nombre de militants et cadres du Parti ou du mouvement national-démocratique. Ils l'ont combattue pour des raisons de principe lorsqu'elle était pratiquée par les militaires. Or, des responsables du PCP, de niveau au moins provincial, ont défendu le recours à la torture sous prétexte d'efficacité (24). Toute information recueillie par cette méthode est pourtant très aléatoire, comme vient, une nouvelle fois, de le démontrer l'expérience récente des purges anti-DPA.

Il y a d'autres raisons plus profondes pour s'interdire d'utiliser une telle méthode. La torture ne peut être, comme un fusil, retournée contre l'Etat bourgeois. Négation même de l'humanité du torturé

- et du tortionnaire — elle corrompt moralement l'organisation qui la pratique. Il faut espérer que l'interdiction de tout recours à la torture, tel qu'on le note dans des circulaires du PCP, sera dorénavant appliquée sur l'ensemble du territoire

Derrière la question des purges anti-DPA, c'est la qualité militante du PCP et de la NPA qui a été mise en cause — ainsi que leur capacité à respecter, même en temps de guerre et dans leur propre camp, les Droits de l'homme les plus élémentaires. Le "massacre de Digos", lui, met en cause leur capacité à protéger les populations civiles, dans un pays soumis à un processus de militarisation de plus en plus sauvage.

La multiplication des groupes de Vigilants et autres CAFGU a créé une situation extrêmement dangereuse. Le régime tend à estomper la différence entre civils et militaires, en impliquant la population dans la contre-insurrection. L'armée gouvernementale était déjà coutu-

19) "Document: STO", op. cité p. 6-7. Voir aussi Kim Gordon Bates, Politis numéro 53 de mars 1989.

20) Alfred McCoy, op. cité.

21) Lettre et document datés du 4 janvier 1989, dans : The New Killing Fields, Civil Relations Service, Armed Forces of the Philippines, Quezon City, Juin 1989.

22) Ils ont tous deux été arrêtés en juillet 1989, et sont

23) Cités dans un article de Paulynn Sycam, The Ma-

24) Cela a été reconnu par plusieurs ex-membres du NDF ou du PCP, à l'occasion de diverses discussions politiques - tout en affirmant leur désaccord complet avec une

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mière de "bavures" meutrières, de simples habitants étant tués lors d'opérations militaires. Les milices d'extrême droite et les armées privées font trop souvent régner la terreur locale. Mais, dernièrement, la NPA elle-même a été mise en accusation dans un petit village de Mindanao, Digos.

Le massacre de Digos

Dans le village retiré de Digos, une secte protestante s'était constituée en milice anti-communiste armée. Le 25 juin 1989, alors que la population était réunie pour un service religieux, une unité de la NPA qui s'était approchée pour un "dialogue" s'est affrontée militairement à des "vigilants". Trente-sept villageois ont trouvé la mort dans les combats qui ont suivi, dont de nombreuses femmes et enfants, désarmés et réfugiés dans un bâtiment.

Maître des lieux, l'unité de guérilla a prodigué quelques soins.

Mais avant qu'elle ne se retire, deux cadavres ont été décapi-

La représentation nationale protestante, le Conseil unifié des Eglises des Philippines

(UCCP) a mis en garde le gouvernement, notant combien la création des groupes de vigilants provoquait une aggravation nouvelle de la militarisation du pays. Mais elle a rendu la guérilla responsable du désastre. Elle a exigé de la NPA qu'elle reconnaisse ses torts, qu'elle sanctionne les coUpables et qu'elle indemnise les familles des victimes.

Rien dans le déroulement des événements ne permettait de justifier la gravité des pertes subies par la population villageoise :

l'unité de guérilla contrôlait la situation. Dans les milieux nationaux démocratiques (favorables à la NPA), l'émotion était, là encore, très grande.

La direction du Front natiodémocratique (NDF)

nal a constitué sa propre commission d'enquête, qui a présenté son rapport le 12 août 1989. Le 21 août, le conseil national du NDF a publié une déclaration dans laquelle il acceptait les conclusions de la commission d'enquête, à savoir : la mise en accusation et le jugement de l'unité de la NPA impliquée dans les événements ; la mise en accusation et le jugement des deux guérilleros qui ont admis avoir décapité les cadavres ; l'indemnisation des familles de victimes ; l'intensification des campagnes d'éducation politique au sein de la NPA. Le commandement régional de Davao del Sur (Mindanao) doit, par ailleurs, tirer un bilan approfondi de ce qui s'est passé, pour déterminer la meilleure façon de faire face aux groupes de vigilants.

A l'occasion des purges anti-DPA et du "massacre de Digos", c'est le mouvement révolutionnaire qui s'est trouvé, pour une fois, assis sur le banc des accusés. Le gouvernement en a tiré d'autant plus de profit qu'il veut se situer "au centre", et qu'un "courant du milieu" a vu le jour depuis la chute de la dictature, en

Aquino étant, dans une certaine mesure, menacée par l'extrême droite, comme par l'extrême gauche, elle continue de regrouper derrière elle des éléments effrayés par la dynamique de militarisation du pays - des éléments qui rejettent la violence, d'où qu'elle vienne. C'est une donnée très importante de la situation aux Philippines. Elle est vitale pour toute doctrine de contre-insurrection qui veut mettre l'accent sur l'isolement politique du mouvement révolutionnaire, et qui accorde tant d'importance au front idéologique.

ang KOMUNISMO!

Manifestation à Manille, sur la pancarte : « Mort au communisme » (DR)

Comme le notait déjà Walden Bello, en 1987, « le NDF et la NPA étaient placés dans une situation sans précédent, politiquement sur la défensive tout en gardant l'initiative militaire » (25). Le bilan des trois années passées n'est certes pas univoque, mais une succession "d'affaires" a régulièrement rejeté le mouvement national-démocratique sur la défensive politique et morale. L'enjeu est ici considérable. La présidence Aquino cherche, en effet, à couper l'extrême gauche des "forces intermédiaires" et à utiliser à son profit le drapeau de la démocratie.

Le terrain démocratique s'affirme clairement, aux Philippines, comme un terrain de lutte essentiel pour les révolutionnaires. Joel Rocamora relevait, dans une interview publiée aux Philippines, en février 1989, l'importance de cette question : « La gauche, dans divers pays du Tiers-monde a besoin de faire une certaine autocritique. Nous nous trouvons, dans ces pays, devant une situation où des forces anti-démocratiques ont été à même de s'emparer du drapour leurs de la démocratie peau propres fins anti-démocratiques

Les forces de gauche doivent commencer à réfléchir très sérieusement sur ce qui, dans leur idéologie, leurs pratiques passées, leur situation interne, leur a compliqué la conquête de la banière démocratique » (26). La doctrine du LIC a cependant un talon d'Achile... et de taille.

Elle prétend mettre en œuvre une politique révolutionnaire grâce aux bons offices d'un régime profondément conser

Ingénuement, le général vateur.

Honesto Isleta a expliqué qu'« il s'agit de faire nôtres les techniques utilisées par les communistes, seulement, nous réussirons mieux parce que nous avons plus de moyens... » (27). Comme si tout était affaire de techniciens et de gros sous !

L'appui des militaires

Les grandes familles vinciales — la base sociale du régime Aquino - sont passées maîtres dans l'art de vider de son contenu officiel les lois successives sur la réforme agraire. La bourgeoisie industrielle et financière n'a pas été à même de faire front, face au

Fonds monétaire international

(FMI), pour soulager l'économie d'une partie du poids de la dette — à tel point que le ministre au Plan, Solita Monsod, pourtant apôtre du libre marché, a fini par démissionner du gouvernement en signe de protestation. Les militaires n'ont pas changé. Ils négocient chichement leur appui au gouverreste travaillée par les conflits fractionnels : c'est l'avenir de la police (intégrée ou pas à l'armée) qui soulève actuellement les passions les plus vives. Aujourd'hui, le gouvernement n'a pas plus réussi que par le passé, à imposer l'unité des forces armées - et son contrôle effectif sur elles.

Les théoriciens du LIC espére que le gouvernement pourra renouveller, aujourd'hui, le succès des années 50 contre les Huks. Ils espèraient que la guérilla se décomposerait rapidement après la chute de la dictature Marcos. Ils en ont été pour leurs frais. La situation a tant changé, en trente ans, que la politique de contre-insurrection va se heurter à des obstacles structurels nouveaux.

25) Walden Bello, op. cité p. 75.

26) Joel Rocamora, Burdens of a Client-State, interview, Midweek, 15 février 1989, p. 45.

27) Cité par Alain Marc, Le Journal de Genève, 29 Juillet

1988.

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