Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Pourparlers pour une négociation

· Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 21-23, 23-25 · 4 451 mots

Afrique australe Syndicalisme URSS et Russie

F. W. DE KLERK, le nouveau président sud-africain, a annoncé le

16 novembre dernier, que certaines lois de ségrégation raciale, concernant notamment les plages et les hôpitaux (l'apartheid dit "mesquin"), allaient être "bientôt" abrogées. Cette décision a été accueillie par la presse mondiale comme un important pas en avant" vers l'abolition de l'apartheid. Pourtant, depuis abolies. Mais les lois-cadres de l'apartheid restent inchangées, l'état d'urgence est toujours en vigueur. Les grandes lois sur l'habitat (Groupe Area Act amendé), sur les écoles séparées, entendu, la ségrégation du vote pour les Blancs, les Métis et

Le mouvement révolutionnaire a beaucoup appris de l'échec de la génération précédente — même s'il lui reste certainement beaucoup à apprendre de l'expérience très riche des années 80. Le PCP et la NPA sont des organisations implantées à l'échelle nationale, et dans tous les milieux populaires. tion des Huks s'était limitée au centre de l'ile de Luzon, ce qui avait beaucoup facilité son étouffement.

Les élections de 1992

La société philippine elle-même a bien changé. Dans les années 50, les Philippines connaissaient l'un des plus forts taux de croissance de la région. Aujourd'hui, le pays est la lanterne rouge du développement, comparé à ses voisins de l'Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN). La paysannerie pouvait croire aux promesses du président de l'époque, Magsaysay, concernant la réforme agraire. Elle n'en est plus à sa première expérience amère. De nombreux colons chrétiens ont pu quitter les campagnes trop peuplées de Luzon au nord de l'archipel et des Vizayas au Centre, pour s'établir à Mindanao, spoliant les musulmans de leurs terres. Cette soupape de sécurité est maintenant fermée. Le mouvement ouvrier était encore balbutiant. Bien que très minoritaire, il est à présent plus aguerri. L'armée était, à l'époque, une armée professionelle, aux ordres du gouvernement civil. Elle représente, aujourd'hui, une puissance politique et une menace constante.

La période qui s'ouvre peut être difficile pour la présidente Aquino. La négociation de nouveaux accords sur la présence de bases américaines, dans l'archipel, en 1991, soulève l'opposition des éléments nationalistes. Elle intervient au moment où la préparation des élections générales de 1992 va amener à leur paroxisme les tensions au sein des classes dominantes. Si la gauche trouve des réponses adaptées à la situation présente et regagne durablement l'initiative politique, la crise du régime peut rebondir à l'occasion de la préparation des élections générales de 1992. •

20 novembre 1989

AFRIQUE DU SUD

Pourparlers pour une négociation dix ans, de nombreuses lois de discrimination ont déjà été sur la propriété du sol, sur l'enregistrement par "race"

(Population Registration Act) demeurent, ainsi que, bien les Indiens, et l'absence du droit de vote pour les Africains.

Il faut donc placer ces mesures dans le contexte des discussions sur un réglement négocié en Afrique du sud.

Peter BLUMER

CHAQUE JOUR apporte son lot de surprises sur es actes d'ouverture du régime ou les possibilités nouvelles pour l'opposition de s'exprimer ouvertement et massivement.

En juillet 1989, à Lausanne, s'est tenu un séminaire sur la "société post-apartheid", regroupant des officiels sud-africains, des membres du Congrès national africain (ANC), des experts soviétiques et est-allemands, et des économistes afrikaners (1).

Le 1er octobre, la direction de l'ANC rencontrait, à Londres, des représentants du Broederbond, creuset depuis des décennies du pouvoir afrikaner (2).

Le 11 octobre, après trois heures de discussions avec Desmond Tutu, Alan

Boesak et F. Chikane (dirigeants "modérés" du mouvement de masse), De Klerk déclarait : « Nous avons besoin de combler le fossé créé par le manque de confiance. (...) Nous n'en sommes vraiment plus à débattre sur la question de savoir si tous les Sud-Africains doivent voter, si tous les Sud-Africains doivent participer à toutes les décisions qui touchent à leur vie. Maintenant, il est temps de parler sur la façon dont nous allons structurer cela. »

Walter Sisulu (dirigeant historique de

(ANC) et sept autres prisonniers politiques, condamnés à perpétuité, ont été libérés à la mi-octobre. Le 29 octobre, plusieurs dizaines de milliers de Noirs se rassemblaient à Johannesburg, à l'occasion de ce qui est reconnu par tous comme étant le premier meeting légal de l'ANC et du Parti communiste.

A eux seuls, ces faits suffiraient à démontrer qu'une nouvelle situation politique s'est ouverte en Afrique du Sud, et que les conditions concrètes de la lutte du mouvement noir sont en train de changer radicalement. Comment faut-il interpréter cette rapide évolution ?

Saut qualitatif

Depuis plusieurs années, l'ANC avait établi différents contacts avec l'establishment libéral blanc, des secteurs afrikaners réformistes, ou même des gens du pouvoir. En pleine montée du mouvement de masse, cela correspondait à un changement des rapports de forces et à la nécessité pour l'ANC de diviser les partisans du régime, et d'obtenir des concessions (3). Le gouvernement, de son côté, répondait toujours avec retard aux pressions du mouvement de masse. Il s'engageait dans diverses réformes, mais continuait à mener une sévère répression.

Parallèlement, l'ANC gagnait en crédibilité, jusque dans les plus hautes

1) Une réunion très ouverte du même type doit se tenir, fin novembre, à Paris.

2) Le Broederbond que l'on assimile parfois à une sorte de franc-maçonnerie arikaner, a connu une crise ces dernières années. Il est devenu "réformiste" et a publié, en juin 1989, un projet de réforme du système.

3) L'ANC avait alors pleinement joué, en 1986, la carte d'une médiation lancée par le Commonwealth, avec une délégation de plénipotentiaires baptisée "Groupe de personnalités éminentes". C'est le gouvernement qui avait falt échouer cette première tentative.

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sphères de la bourgeoisie sud-africaine.

Il a fallu le second état d'urgence, et de nouvelles lois du travail encore plus répressives (Labour relation Act), pour que e patronat et le regime retrouvent, de concert, une capacité d'initiative politique face au mouvement noir.

Aujourd'hui, les contacts et les pourparlers se situent dans un tout autre contexte. Il ne s'agit pas d'un simple prolongement des tactiques antérieures. Un saut qualitatif a été effectué, qu'il faut expliquer pour comprendre de quoi sera fait le proche avenir.

Sont à l'ordre du jour, pour le moment, des "pourparlers à propos de futures négociations" et la recherche d'un consensus sur la "société post-apartheid". Les contacts entre l'ANC et le pouvoir n'en sont pas encore au stade d'une négociation ouverte pour un changement constitutionnel concret. Il s'agit donc, tout au plus, d'un premier round d'observation, où la forme des contacts demeure plus importante que le fond du dialogue.

Les problèmes à résoudre par voie constitutionnelle sont tellement nombreux et complexes qu'il faudrait, de toute manière, une longue période de négociation et de transition pour réformer "pacifiquement" la so-

Et cette ciété sud-africaine.

"transition démocratique" nécessiterait, en tout cas, une mise au pas du mouvement ouvrier pour que les revendications sociales entrent peu à peu dans le schéma des réformateurs.

Navigation difficile

Quel que soit le prochain rythme des

"négociations", le mouvement de masse est dorénavant dans une situation où il va lui être très difficile de maîtriser la dialectique entre luttes à la base et pourparlers au sommet.

Quel usage sera-t-il fait des mobilisations pour peser sur les discussions officielles et quels seront les effets de ces dernières sur l'activité du mouvement de masse :

voilà des questions qui ne manqueront pas d'être discutées dans les organisations.

Pourquoi ces soudains développements ? Cela fait sept ans que le pays connaît les plus fortes mobilisations de son histoire. Jamais le niveau de conscience, d'organisation et de combativité n'avait atteint celui des années 80. De fantastique radicalisation plus, cette s'est combinée à une longue dépression et l'a évidemment aggraéconomique vée. La classe dirigeante en a été profondément divisée, et les gouvernements impérialistes se sont eux-mêmes divisés sur l'attitude à adopter envers leur allié sud-africain.

Le mouvement noir s'est de plus en plus organisé autour d'une majorité sorépression a frappé très dur et s'est cience moyenne de la population noire. passait, l'expérience menait des secteurs de plus en plus larges de la classe la ségrégation raciale. me le fait l'ANC, expliquer que les ouvertures et les concessions de De Klerk ne sont que l'expression d'un rapport de force défavorable à ce dernier ? périodes dans les luttes des dix dernières années. La première se termine en 1984, après le grand boycott des élections pour "Métis" et "Indiens". Le mouvement de masse était très fortement structuré et hautement mobilisé La seconde période est celle du boycott scolaire, des grands mouvements de grèves, blancs, etc. avec le second état d'urgence, la baisse du nombre de grèves, l'affaiblissement du Front démocratique uni (UDF). Enfin, une nouvelle conjoncture s'ouvre, à partir d'août 1989, avec une reprise des grandes mobilisations contre les élections des chambres "blanche", "métis" et "indiennes" (4).

ciale prolétarienne, dans les syndicats, mais aussi dans les communautés. La acharnée à réduire les capacités organisationnelles du mouvement. Mais elle n'a jamais réussi à faire reculer la conssait toujours Enfin, au fur et à mesure que le temps combativité. ouvrière et de la jeunesse à poser le problème du socialisme comme seul moyen de briser définitivement les ressorts de

Mais, ce diagnostic suffit-il à expliquer la situation actuelle ? Faut-il, com-

On peut distinguer quatre grandes du boycott des commerces

Vient ensuite la période des reculs,

1988).

Mais il ne faut pas simplement se référer aux dernières mobilisations. L'impérialisme (à commencer par les Nord-

Américains et les Britanniques) et le gouvernement ont certes constaté, à cette occasion, que le mouvement noir disporéserves de d'énormes

Ces deux ou trois mois n'ont pourtant pas provoqué à eux seuls cette série de "coups de théâtre" dans la vie politique sud-africaine, et le grand tournant actuel. Il faut plutôt remonter à la période des reculs, vers 1987-1988.

Une double impasse

A cette époque, le mouvement de masse a été brutalement confronté à une reprise des capacités d'initiative du pouvoir : état d'urgence, répression sélective, séduction du patronat par un projet de dérégulations et de privatisations, etc. Ainsi, malgré l'ampleur des affrontements de la période précédente, l'appareil d'Etat n'avait pas été durablement affecté, et il n'y a pas eu de réelles failles au sein de l'armée (5). Le régime était affaibli, mais le mouvement noir, de son côté, ne pouvait résoudre le problème de la prise du pouvoir.

Ce dilemme était d'autant plus pesant que, tout au long des années 1985-1987, la propagande de l'ANC expliquait que la politique d'apartheid était devenue impossible à gérer, qu'il existait une situation de dualité de pouvoir, et qu'on en était à l'ultime étape d'édification d'une armée populaire.

Les cadres intermédiaires, et surtout les jeunes militants des townships, étaient alors que l'issue proche (6). Pourtant, la question du pouvoir n'était pas à l'ordre du jour. La lutte armée de l'ANC avait été une forme particulière de propagandisme, galvanisant la jeunesse, mais ne constituant pas un projet

Il fallait soudain se poser la question des lignes de repli et de défense des acquis du mouvement. Il était parfois déjà trop tard pour stabiliser le mouvement dans les townships : on avait négligé les liens avec les syndicats, les structures, et l'institution de règles démocratiques au sein du mouvement de masse (7). Un tournant devait être pris, pour concevoir une stratégie à plus long terme.

4) Voir Inprecor numéro 293, du 18 septembre 1989.

5) On a vu toutefois apparaître récemment quelques problèmes dans la police. Il faut aussi mentionner l'impact de la campagne contre le service militaire, mais dont l'essence portalt, initialement, sur le refus d'aller combattre en Angola et en Namibie (voir inprecor numéro 271 du 5 septembre

6) Ce jugement n'a généralement pas été partagé par les principales directions syndicales.

7) Cette question a été au centre du rapport du secrétariat du COSATU, au congrès spécial des 14 et 15 mai 1988.

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Le trouble est apparu alors dans les rangs mêmes de la direction de l'ANC en exil. Le débat est devenu public, entre ceux qui commençaient à évoquer la possibilité de victoires partielles face à l'apartheid et ceux qui développaient surtout la ligne de la "lutte armée", préconisant une perspective d'armement révolutionnaire des masses, et d'insurrection (voir Inprecor numéro 280 du 23 janvier 1989).

Il est tout à fait significatif que ce débat, vif et acharné, au coeur même de l'ANC, n'ait pas été repris sous une forme ou sous une autre, soit par d'autres organisations politiques soit, surtout, dans le mouvement syndical. Si la question du repli tactique a été implicitement évoquée dans certains syndicats, en revanche, lors du congrès du Conseil des syndicats sud-africains (COSATU), en mai 1988, rien d'explicite sur la stratégie à suivre n'a été proposé.

Lutte armée ou négociations ?

Le débat dans l'ANC n'a pourtant pas opposé des théories abstraites : "militariste" contre "réaliste" (8). Pour la première fois, certains ont explicitement défendu l'objectif de réformes partielles et du compromis, et ce, à partir d'un jugement d'échec porté sur les années 1984-1987. Compte tenu du poids de l'ANC dans le mouvement noir, il aurait été difficile d'éviter que ces questions n'aient aucune retombée pratique. Et le problème du repli tactique momentané, évoqué dans la COSATU, pour donner un second souffle au mouvement de masse, ne répondait pas aux questions soulevées dans les rangs de l'ANC, ne se situait pas au même niveau, et ne préparait pas aux réorientations en cours.

L'ANC va ainsi démontrer qu'il a la haute main sur les orientations politiques du mouvement noir. Ni la gauche syndicale ni les autres courants politiques n'ont été, pour le moment, capables de prendre des initiatives dans le débat qui s'ouvre et de se situer au même niveau pratique que la nouvelle orientation de

En 1985, la conférence nationale de l'ANC (9) avait mis l'accent sur la lutte armée. Sa direction a rendu public, en 1988, un avant-projet de Constitution pour une Afrique du Sud sans apartheid (voir p. 25). En août 1989, elle a fait entériner par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) un texte portant sur les conditions d'une négociation (voir encadré). Or, ce tournant politique se situe au moment même où, sur le terrain, le mouvement de masse connaissait de profondes difficultés (10).

Ce projet constitutionnel ne dote pas les militants d'un projet cohérent de société alternative. Il s'agit d'un texte portant sur toutes les garanties démocratiques élémentaires (disparition de toute référence aux races, au droit d'organisation et au droit de grève, etc.), mais qui, sur le fond, constitue un tournant clair par rapport au contenu socio-économi-

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que de la Charte de liberté [le document programmatique de l'ANC, ndlr].

Dans celle-ci, la perspective d'une nationalisation de l'essentiel des moyens de production laissait la porte ouverte à diverses interprétations sur les fondements sociaux du futur Etat. L'économie sud-africaine est constituée, jusqu'à présent, d'un très puissant secteur d'Etat et elle est marquée par une forte monopolisation aux mains du secteur privé. Un projet de nationalisation des entreprises, tel que le concevait la Charte (11) soulevait donc objectivement, le débat sur un changement dans les rapports sociaux. Certaines interprétations de gauche de la Charte ont pu ainsi se développer, pendant toute une période, expliquant que l'application de la Charte bouleverserait, de toute manière, l'économie capitaliste (12). Dans

8) Le débat public dans la revue de l'ANC, Sechaba, a été officiellement clos avec le numéro d'août 1989.

9) Conférence de Kabwe.

10) Le PC vient de produire un nouveau programme dans lequel il introduit la possibilité d'un transfert négocié de pouvoirs. Parlant de possible "compromis" et de réglement négocié. Il ajoute contradictoirement que cela doit être le résultat d'une crise généralisée et d'un soulèvement révolutionnaire croissant, en vue de la prise du pouvoir.

11) - Les richesses minérales contenues dans le sol, le texte de 1988, il s'agit clairement d'un projet d'économie mixte, sans ambiguité sur une quelconque dynamique anticapitaliste (13).

Rien de tout cela ne saurait s'expliquer sans se référer à la nouvelle situation internationale. Voilà bientôt deux ans que des officiels soviétiques ont commencé à propager le nouveau réalisme du Kremlin. Le départ des troupes cubaines d'Angola et le processus d'indépendance en Namibie rentrent directement dans le cadre des règlements des conflits régionaux, chers à Gorbatchev. Après avoir dû fermer l'essentiel de ses bases en Angola, l'ANC s'est également vu contraint à réduire sa présence en Zambie. Ce sont là les effets directs des négociations internationales. Ceux qui estiment que l'affaire namibienne s'est essentiellement dénouée les banques et l'industrie des monopoles devront devenir la propriété du peuple de manière globale. Toutes les autres industries et le commerce devront être contrôlés afin qu'ils profitent au bien-être de la population. -

12) Voir Inprecor numéro 232, du 15 décembre 1986.

13) Récemment, un des principaux dirigeants du syndicat de la métallurgie et du COSATU, Alec Erwin, plaidait pour un prolet socialiste de planification démocratique (Work in progress numéro 61, Johannesburg). Mais le débat avec le projet constitutionnel de l'ANC reste très implicite.

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Enterrement d'une petite sud-africaine de deux mois, asphyxiée par des gaz lacrymogènes lancés dans sa maison par la police autour de la victoire militaire des Cubains contre les Sud-Africains, à Cuito Carnavale, en Angola, ne pensent guère à cet aspect des choses (14).

Le soutien de l'URSS à l'ANC a donc changé de nature. Carte maîtresse de la politique diplomatique et militaire du Congrès national africain durant vingt ans, l'aide soviétique est maintenant entièrement tournée vers le projet de règlement négocié à court terme avec le pouvoir blanc. Et, si De Klerk accélère les ouvertures, c'est parce qu'il dispose, sur la scène internationale, de conditions et de garanties nouvelles.

Pressions soviétiques

L'impasse de tout le mouvement de libération à partir de 1987, et la recherche par l'ANC d'une solution rapide, mais partielle, sont entrées en résonnance avec les pressions soviétiques

Expliquer les actuels pourparlers par le seul fait d'un affaiblissement du pouvoir serait donc très unilatéral. Certes, la situation économique est mauvaise : le 16 octobre, il y a eu un crack boursier de 10,6 %, malgré la satisfaction affichée par les entrepreneurs à propos de la nouvelle situation politique. Mais les sanctions, tant industrielles que financières, n'ont pas eu l'impact escompté : l'économie sud-africaine en a profité pour accélérer sa restructuration, et le pays a obtenu un ré-échelonnement de sa dette extérieure, pour un montant de

Le système a en effet un besoin urgent de se réformer, afin de rétablir au plus vite les taux de profit. L'apartheid, comme système de régulation sociale, a définitivement achevé de servir les intérêts du capital. Et le réformisme du pouvoir s'explique, en partie, par ces nouvelles nécessités. C'est donc une combinaison de crise sociale et de crise structurelle qui pousse le régime, depuis le début des années 80, à aménager, puis à remettre en question l'apartheid.

Cette profonde évolution a placé le mouvement ouvrier devant de nouvelles difficultés. Comment lutter contre un patronat qui se réjouit d'une nouvelle législation du travail plus répressive que la précédente et qui, en même temps, propose aux Noirs un actionnariat ouvrier ? Comment répondre à un appareil d'Etat qui, au niveau national, maintenait jusqu'à récemment une politique très répressive mais qui, au niveau local, s'ouvrait peu à peu à des négociations avec les représentants d'associations populaires (16)? Comment concevoir une stratégie sur le long terme quand, parallèlement au maintien d'une immense misère pour la majorité, se développe très rapidement une couche de petits entrepreneurs et de yuppies noirs, accédant à la grande ville "blanche" et à sa consommation?

La Charte ouvrière

Bien avant que ne s'amorce le grand débat sur les négociations, la question des conquêtes partielles était présente dans l'esprit des directions syndicales. Car, en effet, si le mouvement de 1984-1987 n'avait pas permis la prise du pouvoir, il fallait bien imaginer une nouvelle stratégie qui protège le mouvement ouvrier. Mais le scénario envisagé alors n'était pas celui de réformes négociées

Au congrès de juillet 1989 du COSATU, le débat sur la "Charte ouvrière" a illustré ces évolutions. Alors qu'auparavant, la gauche syndicale présentait la Charte ouvrière comme un projet globalement socialiste, il est maintenant question d'un programme de revendications démocratiques et sociales, tout à fait

14) Voir Inprecor numéro 282, du 20 février 1989.

15) - L'ANC veut une négociation politique, je dois vous le dire. Nous n'avons pas besoin de les pousser vers cela. Mais il faut être deux pour danser le tango - Le Secrétaire d'Etat soviétique Anatoly Adamichin, Harare, mars 1989, cité dans Transformation numéro 9, Durban.

16) Voir Work in Progress numéro 61, septembre 1989, Johannesburg.

17) Moses Mayekiso, dirigeant du Syndicat de la métalJurgie, explique ce changement, mais continue à défendre la nécessité, par ailleurs, d'une perspective socialiste. South African Labour Bulletin numéro 2, 1989, Johannesburg.

18) Les premières positions adoptées par le Congrès panafricain (PAC) sont, de ce point de vue, ridicules et danfondamental, mais ne constituant plus un projet socialiste en soi. On comprend fort bien ces dirigeants ouvriers qui, convaincus que la question du pouvoir n'est pas, ou plus, à l'ordre du jour, pensent qu'il faut se replier sur un projet plus modeste de défense de la classe ouvrière. Mais du coup, le projet de Charte ouvrière devient de facto un additif au projet constitutionnel de l'ANC, au même titre que la Charte sur l'éducation ou celle sur les femmes. Il ne vise plus à doter la classe ouvrière d'un programme global (17).

Les ouvertures actuelles créent des conditions radicalement différentes pour les luttes au quotidien. La manifestation autorisée du Cap, le 13 septembre, et le meeting de Johannesburg, tobre, symbolisent les nouvelles marges de manœuvre dont peut disposer mouvement de masse. C'est essentiel pour comprendre comment l'écrasante majorité du mouvement de masse va se situer face à la nouvelle politique de l'ANC (18). Les militants de base vont percevoir la nouvelle situation comme une possibilité d'obtenir la fin de l'apartheid.

Questions complexes

D'ores et déjà, les secteurs les plus avancés sont traversés par d'importantes discussions:

- L'ANC a présenté son projet de Constitution comme un projet que tout le mouvement de masse doit librement débattre. La résolution du congrès du COSATU de juillet 1989, dit à propos d'un processus de négociation qu'il faut « dans l'éventualité de la mise en place de négociations, s'assurer que notre peuple s'investisse massivement dans le afin qu'aucune négociation n'ait lieu sans la participation démocratique du peuple » et que « seul un corps souverain mandaté par le peuple et responsable devant lui en tant qu'entité peut avoir l'autorité de discuter une nouvelle Constitution et de décider de sa mise en application ».

Quelle peut-être la base de représentativité du mouvement de masse dans un véritable processus de négociation ? Quel en sera la transparence ? Comment le COSATU va-t-il concilier son projet de relation unitaire avec l'autre fédération, le Congrès national des syndicats (NACTU), et son appartenance Mouvement démocratique (MDM), où l'ANC est largement hégémogereusement gauchistes. Notamment, quand son principal leader, Zephania Mothopeng, critique les grandes marches de la campagne de défiance d'octobre dernier (voir Inprecor numéro 293 du 18 septembre 1989), en expliquant qu'elles ont été • seulement profitables au gouvernement auquel elles ont fait gagner un capital politique important », Il est juste de dire que le gouvernement développe sa propre stratégie d'intégration et de négociation. Mais ce serait une grave erreur de ne pas comprendre que les nouvelles mobilisations démocratiques offrent d'importantes opportunités d'activité politique, y compris, à terme, pour ceux qui ne se réclament pas des positions chartistes dominantes. Regretter le bon temps de la clandestinité, et ne pas saisir les tâches nouvelles du front unique risquent fort d'isoler ces courants. Inprocor numéro 298 du 27 novembre au 10 décembre 1989

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En principe, la grande conférence unitaire "pour un avenir démocratique" devrait clarifier ces questions. Soit l'unité est préservée, et tous les courants ouvriers et révolutionnaires peuvent y participer comme prévu, soit on en revient à l'ancien sectarisme, et le courant chartiste réduit cette réunion à un front entre lui et les courants démocratiques bourgeois (19).

- Tout le monde s'accorde maintenant pour exiger une Afrique du Sud "non-raciale" c'est-à-dire sans aucune loi faisant référence à l'appartenance raciale ou ethnique. Le vieux débat sur l'existence de "nationalités" ou de "nations" séparées composant l'Afrique du Sud est clos, au moins momentanément. Mais, quelle peut être une société sud-africaine réellement débarrassée de toute discrimination ? Quelle définition donner au terme d'égalité ? Egalité formelle devant la loi ? Egalité des chances pour se faire une place dans l'économie de marché (20) ?

— La question de la terre est irréductiblement liée à la question des bantoustans : comment va-t-on démanteler cette partie essentielle de l'apartheid ? Que veut dire, dans le projet de l'ANC, une réforme agraire menée par l'actuel Etat ?

- De nombreuses déclarations, notamment de la part du courant chartiste, réaffirment que la classe ouvrière doit rester la force centrale du changement. Mais de quelle hégémonie sociale et politique s'agit-il ? Comment, par exemple, dans les processus en cours, conserver ou défendre l'indépendance des syndicats, préserver leur unité et leur démocratie ?

Economie mixte

Get pouvoir politique

- Le débat sur l'économie mixte a été introduit par l'ANC et les Soviétiques, en prenant pour exemple le Nicaragua et l'Union soviétique. Ces trois situations ne sont pourtant en rien comparables : celle d'un petit pays dépendant, au tout début de la transition ; celle d'un pays hautement industrialisé après soixante-dix ans de "socialisme"; et enfin celle d'un pays comme l'Afrique du Sud, pour lequel le premier problème est de savoir qui va détenir le pouvoir d'Etat.

— Le pouvoir va tenter de combiner négociations et ouvertures institutionnelles partielles. Faudra-t-il boycotter les élections locales ou non ? Faudra-t-il s'opposer globalement à toutes les ouvertures institutionnelles faites par le pouvoir ou, au contraire, maintenir une ligne de boycott généralisé ?

— Le principe d'un gouvernement intérimaire proposé par l'ANC soulève le problème des compromis au plus haut niveau du pouvoir d'Etat. Mais rien n'est

19) La conférence initialement prévue en octobre a été repoussée au 9 décembre.

20) L'ANC est tout a falt conscient du problème, puisqu'il emploie à dessein le terme d'action "positive" pour désigner les dispositifs chargés de corriger les retards, notamment dans le domaine foncier.

encore précisé sur la composition d'un tel gouvernement. Quel contenu concret l'ANC pense-t-il donner à un tel projet ? Et quels sont les risques pour le mouvement de masse ?

Dans ces débats, deux problèmes vont se mêler pour ceux qui garderont comme objectif la lutte pour le socialisme. D'une part, comment proposer des objectifs concrets et unitaires au mouvement de masse, dans les circonstances présentes d'hégémonie de l'ANC et d'espoir majoritaire d'un dénouement rapide. D'autre part, comment bâtir un projet stratégique sur le long terme, capable de capter l'intérêt de tous ceux qui, y compris dans le mouvement chartiste, vont chercher à utiliser la nouvelle conjoncture pour poser dans des termes nouveaux la question de la lutte anticapitaliste.

22 novembre 1989

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