Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Havel président ?

· Inprecor n° 299, 11 décembre 1989 · p. 9-10 · 1 885 mots

Syndicalisme

L'ORGANE du Parti communiste tchécoslovaque (PCT), Rude Pravo a publié, le 22 décembre dernier, une interview de Vaclav Havel, porte-parole du Forum civique (FC) qui s'es porté officieusement candidat à la présidence de la République. Le ton et l'agressivité du "journaliste" en disent long sur le contrôle qu'excercent encore les conservateurs sur le Parti. Nous publions de larges extraits de cette interview. DOCUMENT

UN VERITABLE dialogue exige que les deux partenaires se connaissent. Dans le cas du dramaturge Vaclav Havel, l'un des représentants du Forum civique (FC), des choses ont certainement été écrites sur lui dans Rude Pravo, mais il ne s'est jamais exprimé lui-même dans nos colonnes. Nous rectifions cette erreur avec l'interview suivante, accordée à notre journal cette semaine.

Vaclav Havel, né le 5 octobre 1936 à Prague, est diplômé de la faculté d'art dramatique et auteur de nombreuses pièces de théâtre. Il a été l'un des porte-parole de la Charte 77 et a été emprisonné plusieurs fois.

RUDE PRAVO : Quand Je suls venu vous proposer cette Intervlew, vous avez accepté ; or, Je suppose que vous n'êtes pas follement ent!ché du Journal du Comité central du Parti communiste.

Vaclav HAVEL : Rude Pravo n'a jamais dit grand chose de bien sur moi. Cependant, ce n'est pas le moment de récriminer. Nous devons penser au futur. Je suis content que votre journal ait décidé de m'interviewer, car j'ai des choses à dire aux membres du PC.

• Pensez-vous qu'un véritable dialogue pulsse s'Instaurer dans ce pays entre des gens ayant des opinions polltiques différentes; entre

Havel président ?

ZARMANN vous, qui ne voulez clalrement rien avoir à faire avec Marx, et mol, qui suls communiste ? Etes-vous un social-démocrate ou un anti-communiste sans idéologle politique définie ?

- Je n'adhère à aucune idéologie, doctrine ou vision du monde préfabriquée par quelqu'un d'autre. Il ne me semble pas non plus que je puisse appartenir à quelque chose de concrètement défini, à un mouvement limité idéologiquement. Je suis juste partisan de la vérité face au mensonge, du sensé face à l'absurde, de la justice face à l'injustice, et de l'ordre face au désordre.

• Mais, comme le dit votre programme, vous revendiquez une dé mocratie pluraliste et un gouvernement de coalition. Donc, vous avez une Idéologle définie et des opinions polltiques. Mais ce qui m'a surpris et choqué lors de vos négoclations avec le Premier ministre, c'est la manlère dont vous — passez-mol l'expression - vociférlez pour exiger la satisfaction de vos revendications. Cela pouvalt difficllement être considéré comme un dialogue entre égaux. On auralt dit que vous avlez jeté vos principes par-dessus bord.

- Nos négociations ont eu lieu de cette façon dans l'intérêt de nos nations. Nous avons dit plusieurs fois au Premier ministre que nous avions de bonnes raisons de croire qu'à ce moment-là, nous transmettions les revendications d'une grande partie du public, ou de la majorité du public. Nous avons également répété que, dans l'intérêt de tous, il serait bon que les problèmes de notre pays n'en arrivent pas à des grèves non contrôlées à un bain de sang, à la confusion et à l'affrontement.

Si nous voulons organiser notre société de façon démocratique, pacifique, décente et fraternelle, et éviter les conflits, alors le gouvernement ne doit pas seulement annoncer des choses : il doit les faire. Tout atermoiement ne sera pas saulement préjudiciable pour nous Forum civique, mais aussi pour le gou vernement et pour la société dans son ensemble. Cela signifierait que nous aurions tous perdu le contrôle de la situation.

•Il ne me semble pas que vous avez décidé d'utiliser la vole fraternelle . Mais, au juste, qu'est-ce que le Forum civique ? Vous avez dit quelque chose là-dessus lors de l'émission de télévision de dimanche mals, personnellement, cela m'a embarrassé. N'êtes-vous pas en train de vous mettre en avant dans quelque chose ne correspondant pas à vos vrales couleurs ? Etes-vous réelle ment une assoclation volontalre de citoyens et l'auto-organisation de la soclété, ou plutôt un embryon de partl politique avec une Idéologle restant à définir ?

- Mon opinion, qui est également partagée par d'autres, est que le Forum civique est précisément un Forum. Etymologiquement, "forum" signifie lieu où tous ceux qui le désirent peuvent venir et dire ce qu'ils veulent. Afin de s'assurer que personne ne monopolise la parole et empêche ainsi d'écouter les autres, une certaine forme de coordination est nécessaire. Nous essayons, de manière improvisée et dramatique de coordonner le mouvement populaire et le mouvement social, compte tenu du manque de confiance dans les structures existantes et dans les organisations sociales

• Le lecteur pourrait vous repro cher d'être un dirigeant auto proclamé.

- Si c'était vrai, il n'y aurait pas autant de gens qui se seraient investis dans le FC. Sans le Forum civique et son centre de coordination, la situation serait dangereuse pour l'ensemble de la société, avec un risque d'affrontements et de conflits. Le Forum civique offre la possibilité d'une certaine unité d'action dans une situation de crise...

• L'unité active dans la grève...

- Le fait d'être prêt à la grève représente bien plus que la simple organisation des grèves pour tester le rapport de forces. C'est également une forme d'auto-organisation sociale. Les comités de grève se mettent en relation entre eux Certains appuient le Forum civique, d'autres sont en train de monter leurs propres forums civiques. Tous sont liés • au niveau de l'information et de la com-

Page 10

munication, mais il n'existe pas de direction centrale

• Je ne suls toujours pas convaincu que vous ne soylez pas le centre, mais soit. Si je vous ai bien compris, votre action est limitée dans le temps ?

— Le Forum civique n'existera que le temps nécessaire. Il a pour but le vrai pluralisme. Dès qu'il deviendra un obstacle au pluralisme, il devra disparaître. Ce que je dis est la chose suivante : passons d'une forme totalitaire de gouvernement à une réelle démocratie. Alors apparaîtront très rapidement des unités politiques indépendantes et des acteurs sociaux indépendants les uns des autres qui seront à la base de la réelle démocratie pluraliste que nous voulons.

• Le Forum civique pourra-t-ll réaliser ce pluralisme ?

- Il ne doit pas devenir un deuxième Front national. Nous ne voulons pas mettre sur pied un second géant pour affronter celui qui existe déjà. Nous ne voulons pas fermer les portes du pluralisme, mais les ouvrir très largement.

• Approfondissons un peu cela. Vous savez ce qui me frappe ? C'est que, dans la vie publique, lors de différents meetings et réunions, y compris sur la place Letna, tout ce que nous avons entendu était un monologue. Selon mol, un monologue en a remplacé un autre. Est-ce que mes orellles m'ont trahl ? N'avez-vous pas peur que l'Histolre se répète ?

- Ce n'est pas mon impression. En ce moment même, des représentants du Forum civique se réunissent, dans la Maison du peuple, avec un représentant du présidium du PC et d'autres membres du CC. Le Forum civique ne veut exclure personne de la vie publique et prend en compte tous les communistes, qui, d'après moi, sont environ 1,7 million. Parmi eux, il y a beaucoup de gens intelligents, capables et efficaces qu'on a fait taire pendant des décennies, tout comme on a fait taire les non-communistes.

• Ils n'avalent qu'à parler, c'étalt aussi une question de courage.

- Il est possible qu'ils auraient pu parler. Mais s'ils le faisaient, ils avaient des problèmes ou on ne les écoutait pas. Je pense que nos concitoyens, membres du Parti, parlent maintenant avec l'ensemble de la société, parce qu'ils sentent qu'aujourd'hui, ils pourront être écoutés. Et c'est très important pour cette société. Il me semble que la tâche des communistes est de renouveler leur parti le plus vite possible, pour devenir un parti moderne qui abandonne les méthodes de gouvernement totalitaires et prenne sa place dans le futur système démocratique pluraliste, aux côtés des autres forces politiques. Et l'ensemble du soulèvement — pour parler de façon dramatique - que nous vivons en ce moment, et qui est symbolisé par le Forum civique, n'est pas un soulèvement contre les communistes, mais contre les méthodes de gouvernement totalitaires.

• Pourquol le mot "socialisme" n'apparaît-Il pas dans votre programme ?

— Parce que, dans le contexte tchécoslovaque, ce mot a perdu tout son sens. Nous ignorons ce qu'il signifie. Ce mot doit être à nouveau défini, vu qu'il a été transformé en incantation rituelle. Toutes les choses que le groupe dirigeant n'aimait pas, qui l'embarrassaient, ou qui étaient faites librement, étaient

"anti-socialistes". Le lisme" étant identifié avec cette direc-

Nos idées sur le futur, sur la justice sociale et sur un ordre social démocratique ne doivent pas être dominées par les idées de ceux qui avaient l'habitude de se dire socialistes. Il y a peut-être quatorze ou quinze ans, je me présentais comme socialiste, mais j'ai arrêté d'utiliser ce mot, tout simplement parce qu'il s'est dévalué. Peut-être que la véritable tâche des socialistes est-elle de donner un nouveau contenu à ce mot et, à partir de cela, de le réintroduire dans le langage. • Malgré tout, pensez-vous que nous devons conserver un système socialiste ? —Je ne peux pas répondre à cette question parce que je ne sais pas ce que cela veux dire, ou ce que vous entendez par là. Je vais vous dire ce que je pense, à vous de voir si c'est ça que vous appelez le socialisme. Je crois que nous devons être décents, amicaux, loyaux, commencer par nous comporter librement et penser autant aux autres qu'à nous-mêmes. C'est la base de la vie politique et du système politique.

J'envisage ce système politique comme démocratique et pluraliste dans les domaines tant politiques qu'économiques. L'expérience a montré que la garantie de la prospérité économique est l'autonomie des sujets économiques et leurs pluralité, ce qui est impensable sans pluralisme politique.

• Le mode de propriété n'est pas décisif ?

-Je ne le pense pas. Il peut y avoir des propriétés d'Etat, des coopératives, une propriété collective et une propriété auto-gérée ; il est certain que la propriété privée conservera un espace, principalement dans la sphère des services et du petit commerce. Selon moi, ce n'est pas le mode de propriété mais la prospérité des entreprises et de tout le pays qui est décisive pour la prospérité économique Une économie prospère peut alors assurer des services sociaux à tous. Le modèle suédois et d'autres prouvent cela De telles sociétés offrent une bien meilleure protection sociale que le système qui existe ici. Seule la prospérité permet le bien être social.

• Permettez-mol une dernlère question un peu spéculative. Quelle est votre position sur la scène politique ? Etes-vous prêt à accepter une fonction d'Etat, si vous êtes candidat, puis élu ?

— Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait en tant que citoyen de ce pays, dont le destin ne m'est pas indifférent. Ma vocation première est d'être écrivain, et c'est que j'aimerais rester. Je n'ai jamais eu d'ambitions politiques, et je ne me sens pas qualifié pour cela. Je veux retourner au théâtre. Je crois et espère sincèrement que l'intérêt général, que je considère également être le mien, ne me forcera pas à accepter la situation dont vous me menacez.

Propos recuelllls pour Rude Pravo par Jan Lipavsky

Une erreur sur cette page ?