Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

« La dernière chance de l'alternative de gauche »

· Inprecor n° 299, 11 décembre 1989 · p. 19-20, 20-21 · 2 015 mots

Europe de l'Est Syndicalisme URSS et Russie Économie mondiale

l'alternative socialiste » regroupement favorable à l'auto-organisation, ainsi que de la tendance "Démocratie populaire" du Parti socialiste hongrois

(PSH), a accepté de répondre à nos questions sur la situation gauche (AG) est aujourd'hui partie prenante de l'émergence de conseils ouvriers en Hongrie. Analysant le gouvernement actuel comme « gouvernement du Fonds monétaire international (FMI)

masse) et à créer un forum permanent de la gauche, appuyant tir. Colloques et réunions se multiplient ; les investisseurs étrangers sont choyés et se voient proposer les morceaux de choix de l'économie hongroise. Les promesses d'intéressement des salariés des entreprises concernées se sont traduites, au mieux, par l'octroi de quelques miettes. La réponse ouvrière a été la création de conseils ouvriers qui posent le problème de la propriété de l'entreprise.

Le grain de sable

On assiste depuis quelques semaines à la création de conseils ouvriers dans un certain nombre d'entreprises. Les premiers conseils se sont formés à l'initiative du SzDSz, comme dans l'usine de porcelaine de Herend, où cette organisation a initié un conseil ouvrier pour la vente de l'entreprise à des capitaux étrangers. Puis le MDF, parallèlement à la création de son propre syndicat, Solidarité hongroise, a impulsé des conseils pour contourner les syndicats officiels. Devant l'aggravation de la situation économique, c'est désormais la gauche du PSH, regroupée dans la plate-forme "Démocratie populaire", qui encourage la création de conseils, réellement représentatifs et indépendants des dirigeants d'entreprises, se liant avec les équipes locales refusant les privatisations de leurs entreprises et les réductions d'effectifs qui en découlent.

Ce mouvement n'en est qu'à ses débuts et reste très confus quant au rôle réel que doivent se donner ces conseils : simples comités d'entreprises liés à la gestion, ou véritables organes d'autoorganisation des travailleurs. Mais, d'ores et déjà un congrès de coordination des conseils ouvriers est appelé à se réunir, début décembre, et tous les courants seront invités. Son but est la mise sur pied d'un Bureau de liaison permanent et d'une Fédération nationale des conseils ouvriers qui puisse imposer une loi sur la propriété, empêchant de "vendre le pays". Les contacts avec le syndicat officiel et les syndicats régionaux ou de branches sont pour l'instant difficiles, même si le syndicat de la métallurgie soutient la création de ces conseils.

Ce début d'organisation indépendante de la classe ouvrière, lié à l'apparition de syndicats indépendants dans certaines entreprises pourrait bien être le grain de sable dans les projets politiques en cours. Le PSH est traversé de plein fouet par ce débat : le clivage entre partisans de la libéralisation économique et artisans de l'auto-gouvernement" va s'accentuer. Les recompositions en cours subiront également le contre coup de ce phénomène.

11 novembre 1989

« La dernière chance de

TAMAS KRAUZ, animateur d'"Alternative gauche", actuelle en Hongrie, et dans les pays voisins. Alternative et de l'Alliance des démocrates libres (SzDSz) », cette organisation appelle les organisations de masse à quitter la

"table ronde" tripartite (Parti/opposition/organisations de les conseils ouvriers.

INPRECOR : Pourrais- tu définir la nature et le rôle de l'Alternative gauche ?

Tamas KRAUZ : Pour résumer le en une phrase, il s'agit de gens qui s'organisent par le bas, qui sont intéressés par l'autogouvernement social, comme par exemple les conseils ouvriers. Nous appuyons les conseils du point de vue juridique, moral, politique et intellectuel. En outre, l'Alternative gauche est une tendance théorique et non un parti ; au contraire, c'est une organisation anti-parti.

Les membres appartiennent à différents partis politiques, ou n'ont pas de parti.

Ce qui nous unit, c'est que nous croyons en la possibilité d'un développement spontané de l'auto-organisation à la base de la société. Et donc nous préparons cela théoriquement. Et tant que cela ne devient pas indispensable, nous ne voulons pas intervenir dans les affaires des différents partis.

• Quelle approche avez-vous de la situation économique actuelle de la Hongrie, en particulier du problème de la dette et des rapports avec le FMI ?

- L'ancien système kadariste épuisé ses forces. Il s'est fermé sur sa gauche, il ne s'est jamais ouvert à la tendance ouvrière. C'est général dans les gouvernements d'origine stalinienne, on mélange démocratisation et libéralisme.

Voilà le résultat actuel, une décomposition totale. Les structures se dissolvent et, à la place, arrivent des capitaux étrangers. Le gouvernement actuel sert à restaurer le capitalisme, le tout sous couvert d'une idéologie restauratrice de démocratie-chrétienne ; il s'agit d'une croisade contre le communisme. Tous, y compris Poszgay, sont d'anciens staliniens, et aujourd'hui, ils sont fiers d'être anti-communistes.

• Tu parlais de restauration du capitalisme. Quelle est la situation actuelle ? De grosses entreprises, des secteurs clés de l'économle ont-lls été vendus aux capitaux étrangers ?

— Le capital étranger est en train de choisir les entreprises qui fonctionnent le mieux, et nous laisse ce qui marche le moins bien. De plus, en ce qui concerne le piège de la dette, toute l'économie hongroise est tenue par le FMI et les banques internationales. Actuellement, la gauche est divisée, elle se trouve sur le banc des accusés.

• Pourrais-tu faire brlèvement l'analyse des différentes forces en présence aujourd'hul ; ce que vous appelez la gauche, les forces conser vatrices ou néo-libérales qui sont pour la restructuration du capitalIsme.

— En Hongrie, ces forces ne peuvent pas se différencier en termes de partis politiques. Le Parti socialiste (PS) a aussi une tendance d'extrême droite qui ré fléchit à une simple restauration bourgeoise. Cette restauration va être faite par le FMI. En même temps, le rassemblement des démocrates chrétiens (MDF) a aussi une section ouvrière proche de nous. Mais l'aile gauche garde les plus anciennes traditions conservatrices. En même, tous les partis sont an-

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ti-communistes. C'est sur cette base qu'on peut gagner le pouvoir. Le SzDSz qui compte 6 000 personnes, comprend en fait les anciens marxistes. Evidemment, les marxistes renégats essaient de propager la théorie néo-libérale avec une énergie de néophyte. Ils ont aussi une minorité de gauche, socialiste "à la

Mitterrand".

Le PSOH recréé a une branche stalinienne mais aussi une branche de gauche progressiste qui n'a pas adhéré au PSH à cause de l'aile droite du PSH.

Le petit Parti Octobre est très confus, à la fois radical de droite et radical de gauche. Ils sont violemment anti-communistes mais ils veulent aussi des conseils ouvriers. Sandor Racs (ancien responsable des conseils ouvriers de

1956 et candidat à la présidence) est un nationaliste d'extrême droite, très catholique. Beaucoup de ces anciens de

56 sont devenus violemment anti-communistes à cause des emprisonnements et tout ça. Aujourd'hui encore, ils ont du mal à représenter les intérêts des conseils ouvriers parce qu'ils ne sont pas compris par les jeunes. Les jeunes ne comprennent pas le langage de la haine. Le 23 octobre, devant le parlement, c'était devenu évident; les jeunes ne comprennent pas le langage du nationalisme chrétien.

•

Quelle a été votre attitude lors du congrès du Parti socialIste ouvrier hongrois d'octobre 2

(PSOH)

Quelle analyse faites- vous de sa transformation en PSH, et du maintien d'un

PSOH avec l'ancien apparell ?

— Il fallait rompre avec l'ancien parti d'Etat. Avant tout, cela voulait dire que nous devions rompre avec les forces conservatrices staliniennes ; c'est ce qui s'est passé au congrès. Notre but est de nous débarrasser également des libéraux. Pour cette raison, les forces antistaliniennes de gauche ne veulent pas adhérer au nouveau parti. En même temps, les forces de droite ne veulent pas non plus y adhérer parce que la plate-forme "Démocratie populaire" dont je suis l'un des représentants, était majoritaire au congrès contre l'Union des réformateurs. Nous avons eu une très grande influence lors du congrès. Nous ne nous étions organisés que cinq jours avant le congrès ; les cercles réformateurs étaient créés, eux, depuis un an. La gauche de l'Union des réformateurs est assez proche de nous. Personnelleque, dans un avenir l'aile droite va quitter le PSH avec le chef du gouvernement.

Le PSOH recréé est un rassemblement des anciennes forces conservatrices staliniennes, bien qu'il y ait encore de vrais communistes en son sein. Il est très difficile pour eux de rompre avec les anciennes structures. Le nouveau PSH, partant des rapports de forces venus de

Hongrie mais une dictature parlementaire, parce qu'il n'y a pas encore de structures d'auto-gouvernement sur lesquelles le parlement pourrait s'appuyer. Le parlement actuel est encore à majorité PSOH ; il a voté pour que les partis politiques quittent les entreprises. Je suis contre cette décision. Cela va même à l'encontre de la démocratie bourgeoise. C'est une loi contre-révolutionnaire. Que pourra-t-on attendre de ce gouvernement quand il aura la majorité ? Il va y avoir une croisade anti-communiste et de nouveaux pas vers la restauration de la démocratie bour-

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la base, et aussi pour des raisons tactiques, a renié d'anciens symboles : on a gardé le drapeau rouge mais on a rejeté l'étoile rouge pour la remplacer par un œillet rouge. Personnellement, je ne suis pas d'accord avec cela, mais on doit comprendre que le système kadariste a tout à fait compromis ces symboles communistes traditionnels aux yeux de l'opinion publique.

• Dans cette situation politique, comment vous situez-vous par rapport à la prochaine élection présidentielle ?

— Mon avis personnel est que les élections sont du "crétinisme parlementaire". Cela va amener au pouvoir une élite politique ou financière. Il n'y aura pas de "démocratie parlementaire" en ments les plus progressistes de l'ancien Parti, le noyau de la gauche anti-stalinienne du PSH, où la plate-forme d'Alternative gauche est entrée. Ces forces qui viendront donneront leur appui pour qu'existe un rassemblement le plus large possible de conseils ouvriers.

• Quelles est la réalité de ces conseils ouvriers aujourd'hul ? Est-ce que cela c'est généralisé, ou cela reste-t-il encore très embryonnalre ?

- Cela existe sporadiquement aujourd'hui. Mais, selon moi, c'est la dernière chance de l'alternative socialiste.

• La Hongrie appartient au Pacte de Varsovie et au COMECON. Suivezvous de très près ce qui se passe dans les autres pays de l'Est ?

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Oui, bien sûr. J'ai écrit un article très long dans le premier numéro d'Eszmelet (Eveil de conscience) pour parler de ce qui se passe en URSS, du phénomène Gorbatchev, etc. Il est possible qu'éclate une guerre civile entre nationalités, aujourd'hui en URSS, et même à l'intérieur des républiques. Ou alors qu'on assiste à une reprise du pouvoir par une dictature conservatrice. La dernière chance de la perestroïka et de la glasnost est que Gorbatchev s'unisse avec les forces révolutionnaires de l'appareil pour appuyer les grèves, comme celle des mineurs, contre les conservateurs.

En Pologne, entre les communistes et Solidarité, je ne vois pas de différences structurelles essentielles parce que l'auto-gouvernement ouvrier dérange Solidarité. Petit à petit, on peut s'attendre à un écroulement parce que le FMI va diriger toute l'Europe de l'Est selon un processus de "latino-américanisation". Dans ce cadre prend également place la RDA. Les anciens pouvoirs staliniens sont très compromis. Ils n'ont plus de légitimité. Ils renforcent de plus en plus la libéralisation pour ne pas laisser d'espace au mouvement ouvrier. C'est pourquoi, partout dans ces pays, les anciens PC vont s'effondrer et on assistera partout à la naissance de nouvelles gauches, d'un mouvement anti-libéral et anti-stalinien.

Tous les Partis communistes ont perdu les contacts étroits qu'ils avaient auparavant avec la classe OUvrière. C'est pourquoi existe un danger, à cause du mécontentement. Les dictatures staliniennes ont très peu de possibilités en Europe de l'Est. Les anciens Partis n'ont plus de légitimité. Seule la restauration capitaliste pourrait arrêter ce tournant à gauche, c'est-à-dire une dictature militaire sans base de masse, comme en 1956.

• Dernlère question : quel a été l'accuell de ton recuell de textes de Trotsky, Ici en Hongrie ?

- Dans cette période de restauration nationale chrétienne, la littérature marxiste se voit progressivement marginalisée. Ceux qui sont marxistes sont contents du livre. Mais il n'a pas provoqué de débat. Certaines critiques ont été favorables. Mais l'opposition (SzDSz et Fédération des jeunes démocrates, FIDESz) hait le marxisme, le communisme et Trotsky.

Notre époque moderne, je la dénomme le "nouveau stalinisme sous un drapeau blanc", un stalinisme démocratique financé par le capitalisme internatio-

• Budapest, 3 novembre 1989 Propos recueilils par Imre Utazo

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