Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Les voiles du racisme

Inprecor n° 299, 11 décembre 1989 · p. 22-23 · 1 205 mots

France Femmes

FRANCE Les voiles du racisme

"foulards islamiques" a connu une publicité sans précédent. Tout a commencé le 18 septembre, au collège de Creil. Le directeur du collège a décidé de renvoyer à la maison trois jeunes maghrébines "coupables de port de foulard islamique" et d'atteinte à la laïcité. Ce n'est qu'une quinzaine de jours après, début octobre, que l'affaire a éclaté dans les médias. Le ton était d'abord à la tolérance, à la dénonciation de l'exclusion mais, très rapidement, les discours se sont enflammés. L'affaire de Creil devint une affaire d'Etat. La bataille a été menée au nom de la laïcité. Mais si l'on appliquait jusqu'au bout la logique d'une telle laïcité, devenue sa propre finalité, cela reviendrait à ne laisser d'autre choix à ces jeunes musulmanes que d'aller dans des écoles coraniques !

Soumises aux pressions antagonistes de leurs familles, des religieux des médias et de l'administration, deux des adolescentes acceptèrent, dans un premier temps, de porter le foulard uniquement dans la cour et les couloirs de l'établissement, et de le laisser tomber sur leurs épaules en classe. Mais, quelques jours plus tard, dénonçant le caractère discriminatoire de cette mesure (en effet, si ce genre d'interdiction était éga• lement appliqué aux signes d'une autre religion, cela n'aurait pas manqué de susciter de vives protestations), elles décidèrent de refuser de baisser le foulard en classe. Elles en furent aussitôt ex-

Dès le début de l'affaire, SOS Racisme et le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié (MRAP) ont pris position contre cette laïcité hypocrite qui fermait les yeux sur les croix chrétiennes et les calottes israélites, ou sur les aumôneries catholiques à l'intérieur des établissements scolaires et les absences pour cause de fêtes juives, mais, poussait tout à coup des cris d'orfraie à la vue de quelques foulards. L'histoire s'est compliquée encore plus, dans la mesure où les partisans acharnés de la laïcité semblaient vouloir se venger, sur le dos des jeunes maghrébines, du sabotage de la bataille de 1984 contre le financement public des écoles confessionnelles. suite à d'importantes mobilisations de la droite et des chrétiens, le gouvernement socialiste avait fait marche arrière sur cette question.

Traversant tous les partis, toutes les tendances, l'affaire du foulard a même suscité de curieux retournements de position. Le ministre socialiste de l'Education nationale a d'abord prôné la tolérance et la non-exclusion des jeunes filles de l'école. Des désaccords se sont manifestés au sein du Parti socialiste (PS). Ainsi, le débat est devenu un enjeu dans le cadre de la préparation du prochain congrès du PS. Début novembre, certains responsables socialistes même allés jusqu'à publier avec d'autres intellectuels (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkelkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler), un appel alarmiste : "Profs ne capitulons pas", incitant les enseignants à la "résistance" contre la position du ministre, légitimant l'exclusion au nom de la laïcité et du droit à l'émancipation des femmes manes opprimées par les voiles de l'Islam. Quelques jours plus tard, plusieurs personnalités Joëlle Brunerie Kaufmann, Harlem Désir, René Dumont, Gilles Perrault, Alain Touraine) dénonçalent cette conception de l'intégration à la hussarde", qui ne pouvait que bénéficier aux intégristes et au Front national, rappelant que pendant que la société française s'entre-déchirait autour des foulards, des gamins étaient interdits d'école dans certaines municipalités, simplement parce qu'ils étaient de familles immigrées.

Le Parti communiste quant à lui, a dénoncé le premier appel, allant même jusqu'à condamner la position du Conseil d'Etat, stipulant qu'il n'y avait pas en soi incompatibilité entre le foulard et la laïcité, et en affirmant que cet arrêt ne pouvait que « nourrir la montée du racisme et de Le Pen ».

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La Fédération nationale des enseignants (FEN) a publié un communiqué commun avec SOS Racisme, le 20 octobre, en expliquant, entre autres, que « l'école avait le devoir d'accueillir à égalité tous les jeunes sans discriminations ». Pourtant, le 7 novembre, alors que les enseignants de Creil empêchaient les adolescentes d'assister aux cours, le secrétaire général de la FEN leur apportait officiellement le soutien du syndicat!

Fin octobre, considérant que « l'exclusion est toujours la pire des solutions », Hayette Boudjema, vice-présidente de SOS Racisme, prenait l'initiative d'un appel "Le pari de l'école", qui rassemblait les signatures de responsables de l'ensemble des organisations anti-racistes et de personnalités significatives du mouvement féministe -qUI s'est également très divisé sur cette affaire. Cet appel (même s'il ne faisait pas l'unanimité chez les féministes) prouvait qu'il n'y avait pas obligatoirement incompatibilité entre les droits des immigrés et les droits des femmes.

La Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la Quatrième internationale) a très rapidement pris position contre toute exclusion. N'ignorant nullement que l'Islam (comme toute religion) opprime les femmes, la LCR considère néanmoins qu'on ne peut pas lutter contre une oppression en réprimant la victime et que l'exclusion n'a jamais été une arme pour la libération des femmes. Elle a donc jugé plus important de réaffirmer le droit des enfants de l'immigration à avoir une scolarité normale, qu'on ne doit donner aucun prétexte aux familles pour retirer les jeunes filles de l'école. Par ailleurs, la LCR a rappelé que dans un pays impérialiste comme la France où, de surcroît, les immigrés subissent une oppression raciste quotidienne à cause de leur culture ou leur religion, on devait veiller à ce que l'explication sur le rôle réactionnaire des religions et sur les manifestations sexistes ne puissent être confondues avec une propagande raciste.

Le 27 novembre, le Conseil d'Etat, sollicité par le ministre de l'Education nationale, déclarait qu'il n'y avait pas en soi incompatibilité entre le port d'un signe religieux et la laïcité. Plus rien ne peut donc justifier qu'aujourd'hui, Fatima, ... et les autres demeurent exclues de l'école, si ce n'est un acharnement qui s'apparenterait alors au racisme.

L'ampleur qu'a pris cette affaire dans la société française n'est bien évidemment pas due au hasard. Intégristes et racistes, grands bénéficiaires de l'opération, avaient tout intérêt à l'attiser. Par ailleurs, cette affaire a coïncidé avec la montée simultanée dans plusieurs pays d'Europe occidentale et en Turquie, de la revendication de porter le foulard islamique dans les écoles et autres établissements publics. Ce qui montre qu'il y a clairement eu volonté de manipulation de la part des groupes intégristes islamiques réactionnaires.

Profitant de la division des organisations de gauche, la droite et l'extrême droite ont développé un discours prônant l'exclusion des immigrés. A cette fin, ils ont délibérément assimilé immigrés, intégristes et terroristes. La droite s'est empressée de jouer les garants de la laïcité et a profité de l'occasion pour réclamer une réforme du droit d'asile et du code de la nationalité. La conséquence de cette campagne hystérique, menée au nom de la défense des « valeurs culturelles supérieures et universelles de l'Occident », a été un vote massif pour la formation d'extrême droite Front national (FN), du leader fasciste Jean-Marie Le Pen, lors des élections législatives partielles du 4 décembre. A Dreux, la candidate du FN, qui a mené une campagne raciste, en inscrivant sur ses bulletins de vote : « Non aux tchadors à l'école, Non aux mosquées », a été élue avec 60% des voix au second tour, tandis qu'à Marseille, une autre candidate du FN n'a perdu que de justesse au second tour, avec 47 % des voix.

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