M embre de la IVe Internationale, Petr Uhl a eu un double courage : celui d'être moins nombreux qu'aujourd'hui) et celui de refuser "l'autre" camp. Il aura été le premier condamné après l'intervention soviétique d'août 68, comme il sera un des derniers à sortir de prison en novembre 1989. Inprecor l'a interrogé sur la
TCHECOSLOVAQUIE
L'alternative
socialiste
à la fois militant des droits de l'homme (à une époque où ils étaient beaucoup situation et les perspectives politiques, aujourd'hui, en Tchécoslovaquie.
INPRECOR: Peux-tu expliquer comment as-tu toujours réussi à affirmer contre vents et marées que tu luttais contre le système stalinien, non pas malgré mais à cause de tes convictions communistes. Et, dans quelle mesure as-tu pu convaincre ?
Petr UHIL : Lors de la réunion des anciens prisonniers politiques des années 50, dont la plupart sont très anticommunistes, je me suis déclaré trotskyste, marxiste-révolutionnaire. Je leur ai expliqué que c'était cette conviction marxiste qui constituait la force motrice de mon engagement : il n'y a pas de socialisme à mes yeux sans droits de l'homme. Apparemment, mon marxisme n'a pas été considéré par le système comme circonstance atténuante, comme en témoigne le temps que j'ai passé en prison au cours des vingt dernières années. Bien sûr, on peut toujours croire que mon marxisme est une curiosité ou révèle une pensée fausse. Mais il est plus difficile de le penser de mon activité : les tracts, l'organisation des jeunes à la fin des années 60, puis mon engagement dans la Charte 77, le Comité de défense des personnes injustement emprisonnées (VONS) et la lutte pour l'élargissement de la pensée libre. Tout cela est généralement reconnu. On respecte alors ce qui motive ce type d'activité, qu'il s'agisse de croyances religieuses ou de convictions marxistes.
Nous sommes en effet très différenciés. Il y a ceux qui voyaient dans la Charte un pas en direction de la révolution politique — c'était mon cas ; d'autres y voyaient un moyen de propager la parole du Christ... Je les respectais, comme ils me respectaient. C'était un véritable laboratoire de tolérance entre les différents points de vue de ceux qui étaient, en pratique, engagés dans la lutte. A l'extérieur, c'était moins le cas.
• Je comprends ce que tu dis pour la période passée, pour les militants de la
Charte. Mais en est-il, ou en sera-t-il, encore de même pour la masse de gens qui émergent à la vie politique ?
Tu es un de ceux qui a fait le plus de prison...
Neuf ans... Quatre pour trotskysme et cinq pour les droits de l'homme, pour la Charte (et je ne compte pas le dernier sé jour de huit jours en prison, et les multiples arrestations de 48 heures...).
• Mais ne penses-tu pas que ton marxisme persistant te sera reproché : on y verra une incapacité congénitale à rompre radicalement avec le système, alors que les anti-communistes, eux, apparaissent en rupture absolue ?
Mais ce n'est pas vrai : ils ne créent pas la rupture absolue dont tu parles. Au contraire, beaucoup d'entre eux sont partisans d'un système autoritaire. Ils veulent calmer la montée révolutionnaire pour qu'on puisse faire la réforme économique. Et puis, il y a une course aux postes de ministre ou de député, avec des procédés anti-démocratiques... Pour l'instant, je critique cela d'une manière, disons... "polie", parce que l'ancien régime n'est pas encore battu. Mais n'est-ce pas la preuve que mon marxisme est plus radical que leur anti-communisme ?
Je vois là quelque chose de très important, du point de vue de mes convictions : il y va de l'émancipation de l'individu, du renversement de l'objet en sujet, pas seulement sur le plan économique mais aussi politique. Je ne veux pas discuter des mots "socialisme", "marxisme", mais de
l'émancipation de l'homme comme condition de l'émancipation de la société.
• En URSS, beaucoup de gens veulent défendre les intérêts des travailleurs, lutter contre la corruption croissante ; une grande partie d'entre eux est partisane du socialisme. Malheureusement, leurs porte-parole sont trop souvent liés - directement ou pas — à l'appareil. Beaucoup de gens luttent aussi pour les libertés democratiques, la souveraineté nationale, le droit à l'initiative et à la responsabilité.
Hélas, leurs porte-parole disent généralement que, hors du développement d'un marché capitaliste, il n'y a point de salut!
Le drame de la situation en URSS, c'est que ceux qui rejettent consciemment à la fois l'issue capitaliste et l'issue conservatrice sont peu nombreux. Qu'en est-il en Tchécoslovaquie?
Mon opinion est que le marché doit pouvoir se développer encore en Tchécoslovaquie. Ceci peut éventuellement apparaître comme une régression par rapport à l'idéal communiste d'une société sans classe, mais cela me semble être une étape inévitable aujourd'hui. Je suis évidemment partisan d'un plan démocratiquement élaboré qui décide des grands équilibres, mais on doit se garder de l'illusion qu'il pourrait régenter la production dans ses moindres détails. Seul un marché peut permettre une véritable liberté de choix au consommateur pour ses chaussures, ses cravates, etc.
Tu me diras que c'est un problème de savoir jusqu'à quel niveau le marché peut imposer ses lois, combien de travailleurs peuvent être employés par entreprise dans le secteur privé, etc. C'est difficile de codifier tout cela, mais selon moi, précisément parce que je considère indispensable un certain développement du marché, il faut attacher une grande importance au problème du contrôle démocratique, aux formes pratiques d'exercice de l'autogestion ouvrière. C'est encore plus vrai quand il s'agit des investissements de capitaux étrangers : la Pologne a dû recevoir un apport étranger colossal pour avoir tant de dettes ; apparemment, faute de contrôle de la part des travailleurs (et des consommateurs), cela lui a peu profité.
Malheureusement, une conception un peu articulée de l'autogestion économique et politique n'est guère répandue en Tchécoslovaquie. En ce qui concerne l'autre conception, celle qui vise à privatiser la production moyenne et grande, elle a été plusieurs fois évoquée, mais jamais discutée frontalement. On va commencer à en parler davantage pour la campagne des élections législatives et cela continuera après. Tous les partis politiques qui viennent de se créer devront se prononcer sur cette question-là. Quant aux travailleurs dans les entreprises, je suis convaincu qu'ils s'opposeront à la privatisation et à la domination de l'économie tchécoslovaque par l'économie occidentale, si elle attaque leur niveau de vie et leurs conditions de travail, et produit une différenciation sociale. Je pense que là, la lutte pour le socialisme va enfin commen-
La question de la propriété des moyens de production, du pouvoir d'en disposer, est très importante pour moi. Un jour, après ma dernière sortie de prison (mon dernier séjour, celui du 26 no-
INTERCONTINENTAL PRESS
Tchécosiovaquie 10 ans après R.D.A: liberez Bahro! vembre), j'ai assisté à la réunion du Plénum du Centre de coordination du Forum civique à Prague (le Conseil n'existait pas encore) où a été adopté son programme (1). J'ai voté contre ce programme — nous étions quatre à le faire —, il y a eu cing abstentions et soixante votes pour. J'étais contre essentiellement à cause d'une phrase, celle stipulant que toutes les formes de propriété des moyens de production sont égales. Alors je me suis demandé si la forme de propriété où le Bureau politique (ou la direction du parti ou de l'Etat) décide de tout et prive de pouvoir les gens qui travaillent était égale à celle d'une coopérative qui employerait, par exemple, une vingtaine de personnes décidant ensemble du produit, de leur conditions de travail, etc. Si ces deux formes sont égales, alors le vol et le crime sont égaux au travail honnête. Et moi, je ne peux pas être d'accord. Bien sûr, formulé ainsi, personne en Tchécoslovaquie
TCHECOSLOVAQUIE = n'accepterait que toutes les formes de propriété soient égales. En vérité cette formulation est là pour légitimer la propriété privée...
• Tu as fait semblant de ne pas comprendre...
Bien sûr ! Alors, chose curieuse, c'est entré dans le projet de future Constitution, d'une façon encore plus étrange. Imaginetoi qu'on ne parle pas du tout du système politique, à la limite cela pourrait être une monarchie ; on ne parle pas de l'Assemblée fédérale, des élections, du président de la République, mais en revanche, la phrase sur l'égalité des formes de propriété des moyens de production est là. On ne l'a pas oublié, elle. Il faut croire qu'on y tenait. Ceci dit, je pense que la grande majorité est clairement contre la privatisation des grandes entreprises. Des doutes subsistent pour les entreprises moyennes et presque tout le monde, moi y compris, est pour la liberté d'entreprise pour les arC'est presque une nécessité technique. Je le répète, le problème réel ne réside pas dans le nombre d'ouvriers ou d'employés qui pourraient travailler dans ce secteur, mais sous quel contrôle l'économie va s'ouvrir aux capitaux de l'Occident. C'est là le danger réel, parce qu'en Tchécoslovaquie, nul n'a les moyens d'acheter les entreprises.
• Malgré ta divergence, tu es membre du Conseil du Forum démocratique...
Non, du Conseil de coordination du Forum civique. Ton lapsus est intéressant parce que, tu sais, notre Forum n'est pas trop démocratique. Il est civique et même civique amateur, mais pas vraiment démocratique. Ceci étant, deux jours après le débat sur le programme, je lisais dans une autre déclaration du Forum civique qu'aucune personne en accord avec le programme ne pouvait être exclue du mouvement. Alors j'ai demandé : doit-on comprendre, réciproquement, que toute personne en désaccord avec le programme est exclue du mouvement ? En fait, tout le monde sait que je suis contre cette phrase et malgré cela j'ai été élu, hier, au Conseil du Forum civique [instance de coordination du Forum qui comportait, à ce moment, 31 membres, ndlr]. De plus, je ne suis pas le seul contestataire, dans le collectif d'une centaine de personnes qui compose le Forum Civique, il existe une petite gauche qui va bien sûr s'opposer à cette thèse.
1) Voir le programme du Forum civique dans Inprecor numéro 299 du 12 décembre 1989.
= TCHECOSLOVAQUIE
• Tu viens de donner un grand entretien à Tuorba (2) sur l'Alternative de gauche. Quels sont les différents regroupements qui s'opèrent et quelle sera la place du Forum civique pour les prochaines élections ?
L'Alternative de gauche a été créée avant le 17 novembre (3). Nous n'avons édité nos thèses qu'après, mais elles avaient été écrites avant. Chose curieuse, nous les avons votées le 18 novembre, quelques heures avant mon arrestation.
L'Alternative de gauche, comme les Enfants de Bohème —monarchistes — ou l'Association des anarchistes, de cette floraison de nouveaux regroupements assez marginaux qui surgissent par dizaines dans tout le pays. Plusieurs groupes sont plus importants, ont des centaines, voire des milliers de membres : la social-démocratie qui a trois, et même quatre groupes si on compte la Slovaquie ; le
Parti vert, ou plutôt les partis verts ; le Parti chrétien démocrate ; et pour finir le Parti démocrate libéral qui s'intitule Initiative démocratique. Ces derniers sont des libéraux, qui s'appellent eux-même ainsi et qui sont, à mon avis, les plus dangereux. Ils tiennent absolument à être partie intégrante du Forum civique et veulent avoir un membre dans le Conseil. Ils viennent de l'obtenir et quelqu'un m'a fait aujourd'hui une remarque amusante : tout le monde est en pull et se tutoie, mais ces Messieurs, eux, portent cravate et disent
"vous". Ils sont plutôt ressentis comme un objet un peu étrange.
Mais tout le monde les respecte.
Les grandes luttes commenceront pendant la campagne pour les législatives. Mais je vois un autre danger pour le Forum civique, celui de répéter le processus électoral des Polonais. En Pologne cela n'était pas une faute, mais, vu les circonstances, une nécessité ; or nous, ici, rien ne nous oblige à refaire un vote à la polonaise, c'est-à-dire à présenter un seul candidat pour le Forum civique par circonscription. Dans ce cas aucun autre candidat n'aurait de chance. On pourrait plutôt ne présenter nulle part de candidat du Forum es qualité et soutenir tous ceux qui se réclament d'un système démocratique, au sens général du terme. On pourait aussi présenter plusieurs candidats du
Forum civique, trois ou quatre représentants des différents partis ou opinions.
Bien sûr, dans ce cas encore, les partis non reconnus par le Forum auraient fort peu de chance.
trême droite, voire fascisants?
d'office tout ce qui est de près ou de loin exemple, le Parti socialiste et le Parti populaire, ils étaient bien sûr liés à l'ancien système puisqu'ils en étaient partie intégrante ; mais on ne peut pas les jeter dehors, parce que c'étaient nos alliés dès le fait partie début. Ces partis, à des moments différents d'ailleurs avaient aidé avant novembre), ont déjà fait des purges en leur sein. Même au sein
Correspondance de presse internationale
Numéro 258
Ter février 1988
Vingt ans après le Printemps de Prague
Réformes
"d'en haut ou démocratisation
"d'en bas"
00-88
TURQUIE
Lordre et la stabilité regnent
BOLIVIE
Le téminisme à Tépreuve des Andes
ETATS-UNIS
Contrats collectifs
15FF-4FS-85F8 du Parti communiste tchécoslovaque
(PCT) s'est formé un courant comme le
Forum démocratique. Je ne sais pas combien ils sont, mais tout en restant à l'intérieur du PCT, leurs mots d'ordre et leurs conceptions sont assez corrects, vraiment démocratiques et je pense qu'ils ont leur chance pour les prochaines élections, surtout s'ils se démarquent du PC. Mais, à ce moment-là que restera-t-il de l'ancien
PCT ? Un mot encore, avant d'en revenir aux élections, sur les rapports entre le
• Tu veux dire qu'il s'agirait soit de partis liés à l'ancien système, soit d'exdevenus
Il faut faire attention, avant d'éliminer lié à l'ancien système. Si tu prends, par
(les socialistes nous
68-88
TCHECOSLOVAQUIE décembre 1989).
Forum civique et les membres du PCT.
Dans le Centre de coordination, à Prague, il n'y a pas, que je sache, de membres du
Parti. Il y en avait au début, mais ils sont
: Komarek ministres par exemple. En revanche, en province, des membres du Parti sont très souvent à la direction des forums civiques locaux ; et c'est même le Forum civique qui a proposé des membres du PCT pour composer le dernier gouvernement fédéral.
En bref, le Forum civique doit être le garant de la démocratie des futures élections, participer à toutes les commissions de préparation et de dépouillement, il doit permettre un contrôle populaire d'en bas, mais ne pas se comporter en parti politique, ce qu'il n'est pas. Ce serait une faute et une faute grave. Cette faute est liée à la volonté de beaucoup de pénétrer dans le système tel qu'il est : on voit maintenant que la revendication initiale, « nous ne voulons pas que le ministre de l'Intérieur soit membre du PCT », a été vite remplacée par « nous voulons que tel ministère soit occupé par
Monsieur X ». Et même, au début, ce Monsieur X qui n'était pas chez nous est devenu un
Monsieur Y qui, lui, y était. On propose maintenant nos propres candidats pour être députés de que l'on l'Assemblée devra coopter pour une période courte, six mois peut-être. C'est une situation anti-démocratique parce que personne ne peut les révoquer, puisque personne ne les a élus, alors que les vieux députés sont, eux, révocables par leurs électeurs. C'est quand même paradoxal!
• Peux-tu préciser ce qu'est
La réalié du Forum civique :
qui peut en faire partie
Quel est son lien avec ce qui se passe dans les entreprises?
Je pense que nous traversons actuellement une période révolutionnaire. Il n'y pas de codification précise. Le Centre de coordination du Forum civique à Prague, ce sont pratiquement les 31 membres du Conseil plus l'appareil, si j'ose dire, c'est-à-dire les gens qui aident sans être payés. Soit
100 ou 200 personnes. Ce Centre s'appuie
2) Tvorba, hebdomadaire culturel lié au Parti communiste tchèque, autour duquel des intellec tuels communistes critiques ont formé un club marxiste indépendant (voir Inprecor numéro 299 du 12
3) Voir le programme de l'Alternative de gauche, dans Inprecor numéro 299 du 12 décembre 1989.
sur les Forums civiques dans les quartiers, (il y a dix arrondissements à Prague) et sur le Centre de coordination de la ville de Prague qui est distinct du nôtre. En province, la situation est très inégale. Par exemple, dans certaines localités ou entreprises, un tiers des gens se sont déclarés membres du Forum civique. Ailleurs, le Forum n'est constitué que de quelques individus, mais le nombre de gens qui viennent aux réunions montre qu'il dispose d'un réel soutien. Il existe aussi des Forums civiques dans l'armée.
• Et les comités de grève ?
Plus de 10 000 comités de grève ont vu le jour en Tchécoslovaquie, et sont parfois parallèles au Forum civique dans l'entreprise, parfois identiques. Une As sociation des comités de grève s'est constituée dont la fonction est un peu différente du Forum : ils ont une ligne syndicaliste, non pour lancer maintenant des grèves, mais afin de maintenir, en quelque sorte, un état d'alerte. Les comités de grève se sont fixés la tâche de faire une purge dans les syndicats. Le Conseil central des syndicats est tombé ; il a été remplacé par un Comité d'action qui a voulu réformer les syndicats, mais les travailleurs ne l'ont pas accepté. Ils vont former une autre structure syndicale, en utilisant bien sûr les ancien bâtiments et l'infrastructure. Ils veulent récupérer ce qui leur appartient mais changer de statut et ne pas se contenter de changer le personnel comme le voulait le Comité d'action. C'est une ligne syndicaliste très proche de l'autogestion.
Un an ou six mois auparavant, toutes les entreprises tchécoslovaques sont devenues des entreprises d'Etat. Ce ne sont plus des régies nationales, mais elles disposent de statuts qui leur accordent plus d'autonomie qu'auparavant. La dépendance directe vis-à-vis du ministère a été remplacé par une double dépendance de la direction vis-à-vis du ministère et des travailleurs. A été formellement installé un système de contrôle ouvrier baptisé "autogestion". Il pourrait être efficace si les travailleurs y croyaient réellement. Mais, en général, ils l'ont interprète comme un "truc" de l'Administration, alors s'ils ont élu quelqu'un, ils l'ont fait avec beaucoup de méfiance. Cependant, dans certaines entreprises, très minoritaires - 5 ou 10 % -, des Conseils ont été démocratiquement élus, qui coïncident maintenant avec le comité de grève. Et là où ce n'est pas le cas, il arrive souvent que les comités de grève veulent faire une purge dans l'autogestion et remplacer tout le système. Ceci dit, comme les esprits sont maintenant davantage polarisés par ce qui se passe sur le terrain strictement politique (élections présidentielle, législatives, etc.), tout ceci échappe un peu à l'attention générale.
• Y-a-t-il une représentation des ce les de greve dans le forum cwique
Oui. Tout d'abord, dans le Centre de coordination du Forum civique de Prague, le Conseil, s'est créé une commission dénommée "Liaison avec les ouvriers", dont le responsable est un membre du Conseil. De plus, dans le Conseil lui-même, il y a un représentant des ouvriers. Malheureusement, c'est l'ami d'un autre ouvrier, devenu entretemps ministre du Travail et des Affaires sociales, Petr Miller. Or, ce ministre me semble pour l'instant un peu démagogue.
Il n'y a donc pas de représentant direct de a ta te de comite
cette Association des comités de grève. Bien sûr, il existe des contacts avec ces Comités. Les étudiants aussi ont un représentant dans le Conseil, les représentants de la culture également.
Ceci dit, il n'existe pas, pour le moment, de clivage entre un courant qui serait civique ou politique et un courant plus directement lié aux ouvriers. Nous travaillons tous ensemble.
• C'est une question-clé. Je crois qu'on peut dire qu'en Pologne, en revanche, il y a séparation, si ce n'est encore rupture, entre le courant "politique" qui est maintenant au gouvernement, si ce n'est au pouvoir, et une aile de Solidarité plus directement liée aux entreprises.
Pour l'instant, dans les usines, les ouvriers sont davantage préoccupés par l'élection de Havel, par exemple, que par des questions directement économiques ou sociales. Il faut dire que chez nous la situation économique n'est certes pas brillante, mais est loin d'être aussi préoccupante pour les travailleurs qu'en Pologne.
• Tu as parlé tout à l'heure du Parti socialiste. Peux-tule caractériser?
Le Parti socialiste n'est pas trop socialiste ; c'est un ancien parti socialistenational. C'est l'ancien parti de Benès qui se réclamait toujours de Masaryk, tandis que Masaryk lui-même soutenait la social-démocratie (4). Il se situerait entre un Parti social-démocrate et un Parti libéral. Il a toujours été un parti de l'intelligentsia, des ouvriers qualifiés, des artisans et des professions libérales de tendance socialisante. On dirait maintenant partisans du "modèle suédois", si tant est que ceci
TCHECOSLOVAQUIE = ait un sens. Ils étaient 18 000 environ, avec 16 députés exactement. C'était avant le 17 novembre. Aujourd'hui, ils sont le double, le triple, je ne sais pas. C'est un boom !
Le Parti social-démocrate peut être plus intéressant. Il s'est renouvelé maintenant, ou est en train de le faire. Il renvoie à de vieilles traditions bien plus à gauche que le Parti socialiste. Tu vois, c'est le contraire de l'Ouest !
• Tu évoquais tout à l'heure une attitude relativement owerte du Forum civique vis-à-vis du Forum démocratique, ce regroupement au sein du
PCT. Comment l'interprètes-tu ? Est- ce une volonté de compromis ou une distinction faite entre bureaucrates et staliniens d'un côté, et membres du
PCT reconnus comme honnêtes ?
C'est difficile à interpréter ; la volonté de compromis est plus grande à Prague, alors qu'en province, un autre problème se pose : très peu de gens qualifiés sont à mêmes de prendre des responsabilités, ce sont donc des membres du Parti qui apparaissent. Des frictions se manifestent et les plus anti-communistes disent que ceux qui étaient au PCT n'ont pas le droit d'être dans le groupe dirigeant du Forum civique... De telles opinions n'existent pas à Prague.
• Comment vois-tu ton activité maintenant ? Militant au Forum civique, et en même temps initiateur de l'Alternative de gauche et militant trotskyste.
Ça ne te pose aucun problème ?
Il n'y a pour moi aucune contradiction. D'autres courants sont aussi repré sentés au Forum; et même quand ils sont importants — ce qui est loin d'être notre cas — ils ne veulent pas y être comme individus, mais comme courant. Cela peut poser problème car nous ne voudrions pas que le Forum civique devienne un Front national bis. Ceci dit, j'ai très peu de temps pour m'occuper de l'Alternative, ce sont plutôt mes camarades qui le font. J'espère que dans quelques semaines, quand les choses seront moins chaotiques au Forum (et aussi à notre agence d'informations sur l'Europe de l'Est, WIA), je pourrais davantage y militer. Ceci nous permettra de participer à la campagne électorale. Le but étant de propager nos idées devant le grand public, pour pouvoir influencer un peu le développement politique et surtout économique. C'est important qu'émerge une force capable de mon-
4) Voir Inprecor numéro 299 du 12 décembre 1989.
trer les dangers qui découlent des conceptions pro-capitalistes (encore que cette caractérisation me paraisse trop simplifiée). Bien sûr, leurs partisans ne peuvent pas (pas encore ?) aller très loin : ils doivent respecter une certaine idée de la justice sociale, des droits des travailleurs, etc. Notre rôle, en tout cas, sera de veiller au maintien de ce respect, en défendant tout ce qui va dans le sens de l'auto-organisation des producteurs.
• Mais, du point de vue pratique, comment faire connaître vos positions ? Pour l'instant l'Alternative de gauche n'a pas les moyens d'avoir une presse régulière qui lui soit pre. Inprekor tchèque va continuer, mais ne peut remplir cette fonction :
c'est une revue de la IVe Internationale en tchèque. Ce n'est pas une revue issue du pays, même si elle donne beaucoup de place à des contributions venues de Tchécoslovaquie même. N'y aurait-il pas moyen, en travaillant de façon unitaire avec d'autres groupes qui ne partageraient pas nécessairement toutes vos opinions, de se mettre d'accord pour faire apparaître quelque chose de pluraliste dans un cadre, disons socialiste
Nous y avions pensé. Nous avons déjà entamé des contacts avec un groupe qui s'appelle Forum socialiste. Mais c'est un groupe encore plus petit que nous... Bien sûr il y a aussi le Forum démocratique, composé de militants du PCT qui, lui, est infiniment plus grand. Le problème est que dans cette affaire, nous ne voudrions pas perdre notre âme, si j'ose dire. Nous sommes petits, mais notre force politique réside dans le fait que personne de chez nous n'est lié à l'ancien régime. Beaucoup d'entre nous (et pas seulement moi) ont souffert et ont été réprimés. nous pouvons dire : prenez ensemble nos idées et la façon dont nous avons conduit notre vie. Outre une logique politique, ceci représente une force morale dont les militants du Forum démocratique ne pourraient se flatter. Tu vois, nous devons être prudents. Il se poserait moins de problèmes avec sociaux-démocrates. Mais ils sont en pleine réorganisation et il y a pas mal de problèmes non résolus entre eux.
Maintenant, tout va vite, très vite. Et des réponses très précises sur les alliances seraient maintenant illusoires.
Prague, 24 décembre 1989 Hubert Sandor et Catherine Verla