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Inprecor est une revue militante, marxiste révolutionnaire, résolument engagée aux côtés de tous les exploité(e)s et opprimé(e)s du monde. Mais pour changer le monde, il faut d'abord le comprendre dans sa complexité, sa diversité, ses spécificités nationales, régionales, historiques, etc. C'est pourquoi Inprecor a la volonté d'apporter à ses lecteurs, avant tout, des faits, des informations de première main et des éléments d'analyse, plutôt que des réponses idéologiques toutes faites.
Inprecor n'hésite d'ailleurs pas à ouvrir ses colonnes à d'autres organisations et militants engagés dans les luttes ainsi qu'à des chercheurs spécialisés dans tel ou tel domaine, même lorsque leurs opinions ne sont pas les mêmes que les nôtres.
Telle a été sa ligne éditoriale depuis plus de quinze ans, depuis la parution de son numéro 0 (ci-dessus)
daté du ler mai 1974.
Pour marquer son numéro 300
(nouvelle formule, 367 numéros au total), Inprecor s'est entretenu avee
Ernest Mandel, membre du
Secrétariat unifié de la IVe
Internationale, sur les changements qui sont intervenus dans la conjoncture internationale depuis quinze ans ; l'évolution de l'économie capitaliste à l'échelle mondiale ; les bouleversements dans les pays de l'Est, leurs répercussions sur la conscience des travailleurs ; l'avenir du projet socialiste et les conditions de lutte dans la période qui s'ouvre devant nous.
-IVe INTERNATIONALE
INPRECOR a été fondé a un moment où la IVe Internationale et l'ensemble du mouvement marxiste révolutionnaire étaient encore dans la foulée des progrès importants réalichangement de la conjoncture objective, est manifeste après la défaite de la révolution portugaise et le début de l'onde longue dépressive de l'économie capitaliste internationale, entre 1974 et 1976. Mais les répercussions de ce changement dans le mouvement ouvrier, dans la classe ouvrière et dans l'avant-garde révolutionnaire ne se sont faites qu'avec un certain
Nous avons fondé Inprecor — et sa version anglaise International Viewpoint
- dans l'idée qu'il fallait un instrument d'analyse politique pour influencer des couches plus larges d'avant-garde et pour propre organisation. C'était un double but. Pendant une première période, ce but a été en gros atteint, dans les limites des forces encore faibles de notre organisation, qui étaient cependant considérablement plus larges que celles d'avant 1968.
Le retournement de situation
Petit à petit, il y a eu un retournement de la situation dans l'avant-garde et dans le mouvement ouvrier. Laissons de côté pour le moment les nouveaux mouvements sociaux. Mais dans le mouvement ouvrier (au sens le plus large du terme) et dans le mouvement de libération nationale — le processus de révolution permanente — le retournement a été manifeste.
D'une part, la classe ouvrière des pays impérialistes est passée à la défensive, sous les effets de la crise économique, dès la deuxième moitié des années 70 et certainement dans les années 80. D'autre part, le processus de révolution permanente dans les pays du Tiers monde a connu une série de revers après la victoire de la révolution sandiniste en 1979.
Cette situation difficile a atteint son point le plus bas vers les années 1983-85. Le recul du mouvement ouvrier vers des luttes défensives était lié à des phéno-
Entretien avec Ernest Mandel mènes objectifs, notamment la montée du chômage. Il répondait aussi à des causes subjectives : une formidable campagne idéologique néo-libérale et néo-conservatrice de la bourgeoisie; ses reflets dans le mouvement ouvrier, la capitulation de la quasi totalité des appareils bureaucratiques néo-staliniens et sociaux-démocrates devant cette offensive; la difficulté pour les forces saines dans le mouvement ouvrier à se réorienter politiquement, stratégiquement et du point de vue de l'organisation des luttes, dans des conditions très différentes de la phase précédente qui avait été marquée notamment par une situation de quasi plein emploi.
La période de recul
Ce retournement de la situation a pesé sur tous les mouvements révolutionnaires, sur la IVe Internationale — et donc aussi sur Inprecor . Notre expansion s'est arrêtée. Nous avons même connu un certain recul qui s'exprime notamment par le vieillissement des cadres, la fatigue et un certain scepticisme y compris dans nos rangs, après vingt années de lutte à contre courant ; la baisse de la diffusion de nos publications, etc.
Dans une certaine mesure, cela reflète le fait non seulement que nous ne sommes pas une secte, mais que dans un certain nombre de pays, nous ne sommes plus des organisations groupusculaires, propagandistes. Les groupes de ce genre peuvent grandir, stagner ou reculer, indépendamment de ce qui se passe dans le monde réel. En raison de notre implantation dans la classe ouvrière et dans le mouvement de masse, nous sommes plus ou moins tributaires des fluctuations du mouvement réel, donc de forces plus larges. Là où celles-ci reculent, nous reculons également.
Bien qu'inévitable en partie, ce recul était aussi dû à une erreur grave que nous avons commise au niveau de la direction internationale. Nous avons fortement sous-estimé, dans la foulée de l'extension de notre mouvement après 1968, la nécessité d'une politique systématique de formation théorique, de renouvellement et de rajeunissement des cadres. Nous avons été trop spontanéistes à ce niveau. Nous avons cru que notre développement ap-
= IVe INTERNATIONALE porterait automatiquement un développement parallèle de cadres et de dirigeants. Or cela s'est avéré faux. Nous nous sommes donc trouvés dans une situation où le même nombre - voire même un nombre légèrement moindre — de cadres devaient diriger des organisations qui s'étaient considérablement développées numériquement.
Cela a engendré une série de tensions. Moins sur le plan politique car, dans ce domaine, nous avons connu relativement peu de dissensions internes, par rapport à d'autres périodes, sans même parler de la situation du stalinisme, du maoïsme ou de la social-démocratie. Mais ces tensions et cette contradiction ont surtout pesé au niveau psychologique. Nous avons subi les conséquences inévitables de l'hyper-
Les perspectives de construction Cette seconde période est sans doute arrivée à sa fin. Nous entrons maintenant dans une troisième phase dont les contours commencent à se dessiner. Manifestement, le recul des luttes ouvrières est terminé. Nous assistons à une reprise, certes partielle, surtout en Europe occidentale. Dans les pays dits du Tiers monde, les luttes de masse connaissent une remontée spectaculaire, avant tout au Brésil, en Afrique du Sud, en Corée du Sud, en Algérie, etc., même si dans certains pays importants comme l'Inde ou l'Indonésie, la période de recul n'est pas encore achevée.
Le mouvement de masse à l'Est
Mais ce qui a changé le plus profondément la situation mondiale, c'est bien entendu la reprise du mouvement de masse dans les pays post-capitalistes bureaucratisés, d'abord en URSS, puis en Chine, en RDA, en Tchécoslovaquie et enfin en Roumanie.
Il est vrai qu'il y a eu entre temps la montée de Solidarité en Pologne en 198081, qui annonçait déjà ce qui allait se passer en 1989. Mais la défaite consécutive au coup d'Etat de Jaruzelski et la répression ont affaibli le mouvement. Nous avons eu raison de dire que sur le plan organisationnel, Jaruzelski ne pouvait écraser un mouvement de masse d'une telle ampleur. Mais, incontestablement, nous avons sous-estimé, à l'époque, les effets activisme (quand on veut trop faire...); un sentiment partiel d'échec, etc. Nous avons donc eu beaucoup de difficultés à stabiliser des équipes de direction nationales et à les rajeunir.
Nous n'avons pris conscience de cette lacune qu'assez tardivement. Nous avons essayé de la surmonter en créant des instruments de formation permanente qui nous ont beaucoup servi. Nous avons également essayé de redresser cette situation par Inprecor, International Viewpoint et leur publication dans d'autres langues, ainsi que par les organes théoriques de l'Internationale. Nous avons lancé les camps internationaux de jeunes. Les résultats de ces efforts sont réels, mais modestes et n'ont pas totalement neutralise les effets négatifs de ces phénomènes. * dans la nouvelle conjoncture internationale désastreux de cette défaite au plan politique et idéologique, surtout à l'intérieur de la classe ouvrière,
Maintenant, pour la première fois depuis 1968 — et sur une échelle plus large
- nous assistons à une reprise du mouvement de masse dans les trois secteurs de la révolution mondiale. Je pense donc que notre mouvement va connaître une nouvelle expansion, qui sera certes à la mesure de nos forces actuelles.
AFRIQUE DU SUD
La révolte gronde
nost de l'OST ITALIE SENEGAL
Nous abordons cette nouvelle montée du mouvement de masse avec des forces certes plus importantes qu'en 1968, mais plus faibles qu'en 1975. Il est évident que cette situation va partiellement limiter notre croissance qui ne sera pas aussi grande que ce qu'elle aurait pu être, mais sera réelle. Il ne s'agira pas d'une percée de masse, mais l'essor sera sans doute du même ordre que ce que nous avons connu après 1968 au niveau numérique, mais, en plus, avec une extension géographique plus importante et plus significative qu'à l'époque, ainsi qu'une implantation syndicale et ouvrière qualitativement supérieure.
D'ailleurs, nous disposons également d'atouts importants. Avant tout, le changement de composition sociale de toute une série de nos sections qui ont désormais une importante implantation ouvrière, salariée, syndiquée. Deuxièmement, dans une série de domaines clés, nous avons complété, affiné nos positions et nos analyses programmatiques. Par rapport à la période qui a immédiatement suivi 1968, il s'agit peut-être d'analyses et de textes moins globalisants qu'avant, mais plus sérieux, plus scientifiques, plus durables. Sans fausse modestie, on peut dire que c'est ce qu'on a fait de mieux dans les quinze dernières années dans le mouvement qui se revendique du marxisme à l'échelle mondiale. Il reste des domaines, notamment l'écologie, où nous avons encore beaucoup de retard et beaucoup à apprendre.
Transformation sociale et démocratie interne
Il faut aussi ajouter un autre élément que nous ne dominons pas encore totalement. La transformation de la composition sociale de nos organisation, leur "prolétarisation", pose un nouveau pro-
A l'origine, beaucoup de nos sections étaient des organisations d'activistes révolutionnaires, en partie "détachés" de la réalité sociale de leurs pays. La référence, l'activité internationalistes — absolument nécessaires pour une organisation révolutionnaire — se substituaient aussi en partie à leur participation aux luttes de masse réelles de leurs propres pays. Leur transcroissance, leur transformation en organisations essentiellement composées de prolétaires "normaux", ayant une vie familiale, une activité syndicale importante, etc., et dont les rythmes de militantisme ne sont plus les mêmes, a été une reconversion difficile qui a eu des conséquences, notamment sur le fonctionnement interne de nos organisations.
Cela pose la question de l'essence ré-
elle — et non formelle — de la démocratie interne. La démocratie interne ne se mesure pas seulement par le nombre de rapports à un congrès ou par le nombre de pages des bulletins internes. Elle se mesure par la participation réelle — encore une fois, non formelle — de la base et surtout de la base ouvrière, à l'élaboration politique et aux décisions politiques. Et cela soulève beaucoup de questions que nous n'avons pas encore tout à fait résolues.
Le bilan des expériences précédentes, dans les Ile et Ie Internationales, a été un
Sur le plan idéologique, politique, voire même stratégique, la situation ne permet pas d'entretenir d'espoirs quant au débouché à court terme de cette montée, à l'exception de quelques pays.... et encore ! Tout cela reste marqué par l'absence d'une vision stratégique d'ensemble, d'un objectif radical, d'un "projet" de changement global de la société. Le ton général est profondément sceptique mais il ne serait pas tout à fait juste de dire que c'est en fonction de l'influence de la bourgeoisie, même si cela ne change pas grand chose quant au résultat.
Crise de la perspective socialiste...
La classe ouvrière internationale est profondément troublée, pour ne pas dire traumatisée, par la banqueroute historique du stalinisme et de la social-démocratie, dans leurs promesses de construire une société fondamentalement différente de celle dans laquelle nous vivons : société injuste, inégale, lourde de catastrophes, que les masses rejettent,sans pouvoir définir par quoi la remplacer.
La crise de ce qu'on pourrait appeler la perspective socialiste, d'un projet de rechange global de la société, est une crise idéologique, politique, stratégique, morale, extrêmement profonde. Le mouvement de masse très prometteur que nous voyons se dessiner est donc — au moins dans sa première phase — axé sur des objectifs immédiats, qu'il croit pouvoir conquérir et qu'il conquiert parfois avec une rapidité et une énergie surprenante, et pas seulement dans les pays de l'Est.
Voilà le côté négatif, qui fait que sur le plan politique, théorique, stratégique, bilan de demi-échec. La croissance de masse de ces deux organisations a été accompagnée de phénomènes de bureaucratisation qui ont progressivement — et avec un certain décalage — réduit, puis étouffé, la démocratie ouvrière. Cela sera sans doute le test décisif de notre histoire. Serons-nous capables, dans les dix années à venir, de résoudre ce problème, de trouver le moyen de combiner la croissance de nos organisations avec le maintien et le renforcement de la démocratie interne, avec un effort constant d'éducation et de formation. * Une profonde crise idéologique, politique, stratégique et morale dans la classe ouvrière nous devons mener une longue bataille contre le courant. La conclusion que l'on doit en tirer est que les aspects éducation, formation, défense du programme, des valeurs fondamentales du socialisme, doivent occuper une place plus importante qu'avant dans notre activité. Nous n'irons nulle part en nous cantonnant exclusivement aux revendications immédiates des masses. Certes, nous devons prendre part activement à ces luttes, essayer d'y jouer un rôle dirigeant. A ce propos, nous avons fait d'importants progrès grâce à notre implantation ouvrière et dans le mouvement de masse. Mais cela ne suffit pas.
Un contre-projet global de société n'est pas un produit automatique de la remontée des luttes. Nous avons là une tâche essentielle à accomplir. Et nous sommes pratiquement les seuls à pouvoir la réaliser, car on ne peut nous reprocher ni trahisons, ni crimes, ni mensonges. Nous avons un drapeau propre. Nous sommes les seuls à pouvoir prétendre, en tant que courant international, représenter la tradition du socialisme et du communisme, telle qu'elle avait été établie par les fondateurs du mouvement ouvrier moderne, du marxisme.
•..Et possibilités nouvelles
Mais, d'un autre côté, au-delà de cette faiblesse profonde qu'il ne faut pas sousestimer, nous avons un atout colossal qui modifie totalement la situation que nous connaissions jusqu'alors. La faillite du stalinisme, du post-stalinisme et du réformisme traditionnel ouvre aussi un espace très large qui échappe au contrôle des appareils bureaucratiques traditionnels. C'est la première fois qu'on connaît cette
IVe INTERNATIONALE = situation depuis le début des années 20. La chape de plomb stalinienne et réformiste disparaît du mouvement de masse dans toute une série de pays. Ce qui libère donc en même temps des forces sociales très larges.
C'est l'explication commune de phénomènes tels la Pologne de 1980-81, le Brésil, la RDA, la Tchécoslovaquie, le Salvador, l'Afrique du Sud, la Corée du Sud, et, à une échelle plus modeste, la gauche syndicale en Europe occidentale, etc. Toutes ces forces sont profondément attachées à l'autonomie et à la démocratie ouvrière. Elles sont imprégnées d'un esprit anti-bureaucratique et anti-autoritaire et sont opposées aux manipulations, au "verticalisme", etc. Cela nous ouvre des possibilités très larges. Dans ces milieux-là, nous sommes comme un poisson dans l'eau. Nous pouvons y défendre notre programme dans son entièreté. Nous ne sommes ni réprimés, ni censurés, ni calomniés, et encore moins persécutés ou assassinés.
Des changements prometteurs
C'est une situation totalement nouvelle. N'oublions pas que, même en France, dans la Confédération française démocratique du travail (CFDT), chez ces grands défenseurs de la démocratie, dès que la gauche syndicale et combative que nous anomons a fait quelques progrès, la hache est tombée, on l'a expulsée. On nous a même traités de "moutons noirs". Ce genre de chose est pour le moment impossible dans le PT brésilien, impossible dans le mouvement de masse naissant en Corée du Sud, ou en Afrique du Sud, et surtout, c'est impossible en RDA, en Tchécoslovaquie et même en URSS, où les gens sortent d'une terrible expérience stalinienne et sont devenus ultra-sensibles à toute forme de répression dans le mouvement ouvrier.
Certes, tout cela n'est qu'un changement prometteur, rien de plus. Le reste dépend de nos capacités à intervenir dans le mouvement de masse, à pratiquer la politique de front unique, à n'être pas sectaires, à défendre et compléter notre programme...et aussi de notre force numérique car on ne peut croître qu'en fonction de ce qu'on est. Mais c'est une situation nouvelle dont notre mouvement, ni quiconque d'ailleurs, n'a encore pris la réelle mesure. Paradoxalement, c'est dans les pays où le mouvement ouvrier semblait le plus affaibli, à cause de la crise du stalinisme, qu'existent les chances les plus grandes de voir se développer des mouvements de masse échappant au contrôle des appareils bureaucratiques. *
= IVe INTERNATIONALE
L'évolution de l'économie capitaliste mondiale L'économie capitaliste internationale est marquée depuis le début des années 70 par une onde longue dépressive qui continue à marquer le cycle industriel traditionnel. Beaucoup de personnes s'étonnent de la durée de l'expansion après la récession de 1980-82. Or ce qui caractérise le plus cette expansion, ce n'est pas sa durée, mais sa modestie.
Malgré la bonne conjoncture, le taux de croissance est beaucoup plus bas que lors des périodes de croissance des 25 années précédentes. Le chômage continue à s'accroître ; les contradictions inter-impérialistes s'accentuent. La crise économique dans les pays dits du Tiers monde atteint des proportions catastrophiques, sans commune mesure avec la situation des dix à quinze années précédentes.
Une issue à la dépression ?
En conséquence, un essor de l'économie capitaliste comparable à celui du boom des années d'après-guerre est pour l'instant totalement irréaliste. Autre chose est de savoir si, dans un avenir plus lointain, disons au XXIe siècle, une telle expansion est possible. Mais il faut en marquer les conditions. Une prochaine récession est inévitable, même si on peut discuter de la date. Mais pour que le prochain cycle expansif qui suive cette récession puisse conduire à un nouveau boom du type 1948-73, deux conditions doivent être remplies.
La première serait une défaite très grave de la classe ouvrière des pays impé rialistes. Dans l'ensemble des pays, la baisse du salaire réel des travailleurs n'a été que de 10 à 15 % sur quinze ans, ce qui ne suffit pas pour la bourgeoisie. Si dans les dix années à venir, cette baisse atteignait 30 ou 40 %, ce qui serait l'équivalent de la situation en Allemagne après la victoire du nazisme en 1933, alors il y aurait une remontée du taux de profit grâce à une remontée spectaculaire du taux de plus-value. Cela pourrait alors relancer le processus d'accumulation du capital productif — et non pas spéculatif — sur une grande échelle. Mais la seule remontée du taux de profit ne suffit pas. Il faut une deuxième condition: un élargissement spectaculaire du marché.
Cela peut se faire par deux biais. D'abord, l'apparition de secteurs de production de masse dont les ventes peuvent jouer un rôle moteur pour l'ensemble de l'économie capitaliste, celui joué par l'industrie automobile et la construction immobilière pendant le boom d'après-guerre. C'est-à-dire, des marchandises qui trouvent plusieurs centaines de millions d'acheteurs à l'échelle mondiale. Pour le moment, on n'entrevoit rien de tel. Non pas par manque de nouveaux brevets, de nouvelles innovations technologiques, mais à cause d'un ensemble de facteurs économiques et sociaux. La grande majorité des ouvriers, même ceux qui sont bien payés, n'a pas les moyens de s'acheter des ordinateurs ou des téléphones à distance pour leur voiture. Et d'ailleurs, ils n'en voient pas l'utilité.
AMERIQUE LATINE DETTES un continent étranglé par la dette ECONOMIE
Crise et restructuration dans l'industrie automobile
Le second biais pourrait être une expansion géographique qui implique une intégration qualitativement supérieure de l'URSS et de la Chine dans le marché économique mondial capitaliste. Il ne s'agirait pas alors de 6 milliards de dollars par an, mais de 60 ou 100 milliards de dollars par an d'accroissement des "échanges Est-Ouest". Ce qui paraît totalement irréaliste pour le moment. En dehors des pays de l'Est, les perspectives sont bouchées. On ne peut pas à la fois surexploiter les pays du Tiers monde même les moins sous-développés, comme le Brésil ou la Turquie — et en faire des clients massifs. C'est là que réside toute la contradiction de la politique du Fonds monétaire international (FMI) et de l'endettement de ces pays.
Ce qui serait plus utile pour le capitalisme international sur le long terme, serait au contraire d'augmenter les crédits et non pas de faire rembourser la dette. Mais qui pourrait faire cela dans un climat de concurrence inter-impérialiste exacerbée par la longue dépression et par l'absence d'une puissance impérialiste hégémonique qui puisse imposer sa loi ? Les EtatsUnis ne sont pas en mesure de le faire et le Japon n'est pas non plus prêt à s'engager dans cette voie. Quant aux impérialismes européens, et surtout l'impérialisme allemand, même s'ils semblent plus enclins à ce choix, ils n'ont pas les moyens d'une pareille politique à l'échelle mondiale et sont trop divisés entre eux.
Par conséquent, en ce qui concerne les ondes longues, aucune des conditions pouvant favoriser un boom économique, une sortie en douceur de la dépression actuelle, ne sont réunies. L'élément déterminant sera une fois de plus l'issue de la lutte des classes dans les pays impérialistes, en Europe de l'Est et en URSS, et dans les pays du Tiers monde. Malgré certains reculs et des défaites partielles, le mouvement ouvrier conserve sa capacité de lutte et de résistance. Les forces conservatrices de la bourgeoisie et de la bureaucratie ont fait une grave erreur de calcul en sous-estimant cette capacité de lutte.
Une période de crises et de luttes
Cela caractérise d'ailleurs la situation à l'échelle mondiale. Les ailes conservatrices de la bourgeoisie et la bureaucratie sont incapables d'imposer leur solution pour des raisons de faiblesse essentiellement objective. La classe ouvrière et ses alliés, ne sont pas encore en mesure d'imposer leur solution révolutionnaire, pour des raisons essentiellement subjectives. Nous resterons donc dans une longue période de crise et de luttes.
Au Tiers monde, dans un certain nombre de pays,la bourgeoisie, acculée par les émeutes de la faim et l'impasse de la dette, peut recourir systématiquement à la voie répressive et aux dictatures militaires. Mais, là aussi joue le facteur du rapport de forces. Dans une série de pays, le prolétariat s'est renforcé numériquement, a construit de puissantes organisations syndicales. L'impact électoral du mouvement ouvrier, sa capacité à mobiliser des alliés dans la paysannerie, dans les couches urbaines marginalisées, dans la jeunesse, etc. sont telles, que toute tentative de retour à des dictatures militaires ouvertes sera payée par la bourgeoisie u
plus haut prix. Y compris sur le plan économique : à savoir, l'impuissance, l'incapacité à gérer cette modification des rapports de forces au niveau des entreprises. Dans la mesure où, avec des régimes soit ultra-conservateurs, soit dictatoriaux, on marginalise une classe ouvrière de plus en plus combative, on se prive des moyens de contrôler au jour le jour ce qui se passe
L'effondrement de la dictature bureaucratique en RDA, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, et son affaiblissement en URSS doivent être compris dans tous leurs aspects contradictoires par notre mouvement. Nous sommes les mieux placés, par toute notre histoire et notre analyse théorique de ce qu'est la dictature bureaucratique, pour comprendre les termes réels de ce qui est cours dans ces pays. Il s'agit d'une lutte triangulaire entre trois forces sociales. Certes, selon chaque pays, cette lutte prend des formes politiques diverses, mais il faut la comprendre avant tout en fonction des mécanismes sociaux.
Les forces sociales
Men présence
Il y a trois forces sociales clés : la nomenklatura, c'est-à-dire les sommets de la bureaucratie, les couches socialement et matériellement les plus privilégiées de la bureaucratie ; la bourgeoisie petite et moyenne, appuyée par la bourgeoisie internationale ; la classe ouvrière. Toute vision de ce qui se passe dans ces pays qui, soit réduit tout à l'idéologie, aux proclamations, aux déclarations verbales d'intention, soit élimine le potentiel ou même l'intervention réelle de la classe ouvrière, est totalement fausse et conduit rapidement à des erreurs d'analyse complètes.
En nous basant sur l'expérience des précédentes crises de la bureaucratie, contrairement à d'autres, nous pensons que le noyau dur de la nomenklatura s'accroche à son pouvoir et à ses privilèges. Il peut manœuvrer, il peut se diviser, c'est certain. Aujourd'hui, une aile de la nomenklatura essaye de manière délibérée et spontanée de fusionner avec la bourgeoisie moyenne, de se transformer en entrepreneurs, et de fusionner avec le capital international. Mais il ne s'agit pas de l'endans les entreprises. On ne peut pas terminer une grève, parce qu'on a pas d'interlocuteur, et qu'on ne peut négocier. Le problème ne se poserait pas en l'absence de grève, mais s'il y en a... Donc la bourgeoisie est confrontée à un réel dilemme. Tout dépend encore une fois de l'ampleur du mouvement de masse et de l'impact d'une répression éventuelle. * Effondrement du stalinisme et lutte triangulaire à l'Est semble de la bureaucratie. Le gros de la bureaucratie s'accroche, pour une raison matérielle très simple : il n'espère pas faire mieux sous un régime capitaliste et encore moins sous la démocratie socialiste. Aucune couche dominante dans l'histoire ne s'est jamais faite hara-kiri.
Restauration du capitalisme ?
L'issue de cette lutte n'est pas prédé terminée. Même dans les pays comme la Pologne ou la Hongrie où cela semble déjà tranché au niveau idéologique. On peut proclamer dix fois que l'on veut restaurer le capitalisme, mais une chose est de le restaurer en parole, autre chose est de le faire dans les faits. Bien entendu, le danger est réel, surtout dans ces deux pays, mais nulle part encore le capitalisme n'est restauré dans les faits. La lutte décisive est encore devant nous.
Et là intervient la classe ouvrière. Car la restauration du capitalisme ne peut se faire qu'à son détriment, par un abaissement de son niveau de vie, par la perte de ce qui subsiste de ses conquêtes sociales, par une large injustice sociale, ainsi que par la réapparition de la pauvreté sur une échelle colossale, sauf peut-être en RDA, et encore. Tout cela provoquera une réaction et une crise morale terrible. En Pologne, il y a déjà cinq millions de personnes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté, il y a des retraités qui ne peuvent même plus acheter du pain, etc. Une politique de plus en plus répressive existera sans doute dans ces pays contre des explosions de protestation. Des crises sociales et politiques très graves sont donc en gestation. Ce n'est qu'à l'issue de ces crises et de ces luttes que la question sera tranchée.
Nous pensons que la bureaucratie stalinienne et post-stalinienne n'est pas une
IVe INTERNATIONALE = classe nouvelle. Elle n'a pas de racines profondes dans la société, ni une légitimité sociale propre, ni même la conscience d'une telle légitimité (ce qui explique d'ailleurs beaucoup de choses qui se passent aujourd'hui). Donc c'est tout le contraire d'une classe sociale, et son renversement, une fois que les masses agissent, sera relativement facile, ce qui ne l'empêche pas, cependant, de s'accrocher au pouvoir.
En dernière analyse, tout tourne autour du degré de mobilisation, d'autoorganisation et de conscience des masses dans ces pays. Mais la situation est contradictoire. En terme de mobilisations, je pense que nous aurons encore d'heureuses surprises et qu'il y aura des explosions de luttes de masses comme on n'en a encore jamais connues dans l'histoire.
Au niveau de l'auto-organisation, l'image est déjà moins positive. L'auto-organisation n'est pas seulement fonction de l'ampleur de la mobilisation mais aussi des buts. Et lorsque les buts ne sont pas clairs et que les succès de la première phase sont aussi rapides que cela, les gens ne voient pas très bien pourquoi et comment s'organiser. Ils s'organisent avant tout par méfiance envers les dirigeants.
L'une des tâches principales de l'extrême gauche dans ces pays est, par conséquent, d'avancer et de faire progresser les idées de comités de bases, de conseils, mais aussi de révocabilité des élus. Ce qui correspondrait d'ailleurs à l'état d'esprit de méfiance de la population. Elections au suffrage universel, oui, mais avec révocabilité des élus. Cela changerait déjà la situation. Ni despotisme bureaucratique ni despotisme du marché :
Le troisième facteur, le plus important, est le manque de direction révolutionnaire et d'une conscience précise des buts. Dans ces circonstances, il est évident que le niveau de vie des pays impérialistes et les modèles sociaux-démocrates exercent une attraction importante.
Pour que les deux premiers facteurs neutralisent le troisième, il faut du temps. Il faut élaborer un modèle alternatif d'orientation économique. Théoriquement, programmatiquement, c'est déjà clair : ni despotisme bureaucratique, ni despotisme du marché. Mais il faut surtout que cela puisse s'incarner. Il faut un début de lutte pour la réalisation de ces objectifs, pour que cette alternative puisse réellement peser.
29 décembre 1989 Propos recueillis par Erdal Tan