Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ROUMANIE

La chute d'une dictature

· Inprecor n° 300, 12 janvier 1990 · p. 30-32, 32-35 · 5 712 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Femmes

tombée, balayée, fin décembre, par une insurrection populaire à laquelle s'est

Tchécoslovaquie, la résistance des forces de l'ancien régime a été farouche et a

Les médias, et surtout la télévision, ont largement relaté les étapes de la chute du gouvernements impérialistes, qui n'avaient pas ménagé leurs éloges à ce tyran presque ouvertement appelé à une intervention militaire soviétique pour "aider comprendre les mécanismes et les particularités, les assises sociales, politiques,

La chute d'une dictature

A son tour, la dictature bureaucratique de la Roumanie de Ceausescu est jointe l'armée. Mais contrairement à ce qui s'est passé en RDA ou en causé plusieurs milliers de victimes.

régime stalinien du "génie des Carpathes". Comble du paradoxe, les sanguinaire dont ils flattaient "l'esprit d'indépendance" face à l'URSS, ont les insurgés" et, surtout, "rétablirl'ordre"

Nous reviendrons dans nos prochains numéros sur la situation actuelle en

Roumanie, avec des reportages de notre envoyé spécial. Pour essayer de historiques et économiques de ce régime, Inprecor a interrogé

Edith Lhomel, auteur de nombreux articles sur la Roumanie.

INPRECOR : Dans quelles conditions la dictature bureaucratique s'est-elle installée après-guerre?

Edith

LHOMEL: La particularité roumaine vient du fait qu'il n'y avait aucune tradition communiste avant-guerre. En 1944, le Parti communiste roumain (PCR), dirigé alors par G. Gheorghiu-Dej n'était, composé que de quelques centaines de membres dont l'audience était particulièrement réduite. Cependant, en l'espace de trois années, il parvint à écarter l'ensemble des autres partis politiques — pour certains très influents, comme le

Parti libéral et le Parti national paysan — et à contraindre le roi Michel à abdiquer.

Dépourvu, à l'époque, de la moindre légitimité, ce n'est qu'à sa totale soumission à l'égard de Moscou et à l'intervention des Soviétiques dans la vie politique roumaine que le PCR a dû une pareille ascension. L'entrée, en février 1948, des membres du Parti social-démocrate dans le PCR a contribué au gonflement de ses rangs; il comptait alors environ un million de membres.

Cette évolution a été extrêmement mal ressentie par la population. La très faible implantation initiale du PCR se réduisait à quelques noyaux d'ouvriers et

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ROUMANIE d'intellectuels, ces derniers étant souvent d'origine juive ou hongroise. Aussi, la population a-t-elle toujours eu une réaction de rejet envers ces communistes. En 1948, au moment où le PC a consacré son emprise sur le pays, les communistes roumains étaient ressentis comme un élément exogène à la société et à la culture politique, et vus comme des agents de Moscou, dans le sens le plus primaire du terme.

De 1958 à 1965, s'ouvre une période de prise de distance avec Moscou. A l'origine de ce phénomène on trouve un conflit de la direction roumaine avec Khrouchtchev, qui voulait imposer à la Roumanie un développement axé sur l'agriculture et le transfert de ses matières premières, ceci dans le cadre d'une division des tâches au sein du COMECON. En revanche, les dirigeants roumains tenaient absolument à maintenir la priorité à l'industrie lourde, conformément au schéma stalinien classique.

Une deuxième raison de cette prise de distance avec Moscou est la vague de "déstalinisation" qui a déferlé sur l'ensemble des pays de l'Est à cette époque. En Roumanie, cela s'est concrétisé par une "roumanisation" du Parti, entamée en réalité dès 1952-1953. Ainsi, l'élimination des pro-soviétiques a été présentée à Moscou comme un gage de "déstalinisation" alors qu'en fait, ni les structures de pouvoir, ni la manière de gouverner, ni le schéma de développement économique n'ont été remis en cause.

Toute cette politique a été menée par la même personne, G. Gheorghui-Dej (prédécesseur de Ceausescu) qui, de fervent partisan de l'URSS qu'il était, est devenu en 1958 un communiste nationaliste fervent. Il a donc réussi ce simulacre de déstalinisation tout en restant au pouvoir et en éliminant de la direction ses deux rivaux, V. Luka et A. Pauker, respectivement d'origines hongroise et juive.

Ce processus a culminé en 1962-1963, lorsque Dej a pratiqué une politique d'ouverture vers l'Occident pour contrebalancer son "éloignement" avec Moscou. Il se donna ainsi les moyens de réaliser son projet de développement de l'industrie lourde, grâce à l'arrivée de capitaux, de produits et de technologie occidentaux. Cette politique est donc antérieure à l'arrivée au pouvoir de Ceausescu, en mars 1965.

Ce dernier n'a donc fait que poursuivre le processus initié par Dej, tout en en renforçant certains aspects. Au niveau du Parti, la roumanisation des cadres a été accentuée. Une politique de la "main de fer dans un gant de velours" a été initiée envers les minorités nationales. Par la suite, vers le milieu des années 70, le "gant de velours" a été "retiré" pour faire place à une discrimination de plus en plus accentuée avec, notamment, l'installation de "représentants" fantoches des minorités nationales, censés être leurs porte-parole dans les instances politiques, et l'apparition d'un discours de plus en plus nationaliste du pouvoir. C'est l'époque d'une ouverture diplomatique sans précédent vers l'Occident et le Tiers monde.

dirigeants comme Gheorghe Maurer, Silviu Brucan, Cornel Manescu, co-auteurs, avec trois autres anciens dirigeants du PCR, de la "lettre ouverte à Ceausescu", en mars 1989, furent parmi les artisans de cette politique dite d'autonomie. Aujourd'hui, on les retrouve dans les rangs de ceux qui ont désavoué Ceausescu. Ceci dit, à l'opposé de la Pologne ou de la Hongrie, il n'y a jamais eu de véritable courant réformateur au sein du PCR.

• Cette "roumanisation" des cadres a-t-elle permis au PCR d'acquérir une certaine légitimité nationale aux yeux de la population et de se constituer une base sociale ?

Il est certain que l'assise populaire s'est élargie, mais uniquement par le biais du discours nationaliste. Grâce à cette "résistance" à l'Union soviétique, les dirigeants de l'époque, et surtout par la suite

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Ceausescu, vont bénéficier, d'un certain soutien populaire. Ceci dit, la population établit comme une distinction entre ces dirigeants et le Parti communiste qui, sur un plan idéologique, a toujours été rejeté en bloc.

En 1968, Ceausescu a réalisé une action d'éclat, en refusant de s'associer à l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Ainsi, d'une façon très habile, il a tiré profit du sentiment anti-Russe de la population roumaine. Cependant, ce refus d'intervention en Tchécoslovaquie ne signifiait absolument pas une adhésion aux tentatives de réformes de Dubcek. Au même moment, le PCR repoussait obstinément toute réforme semblable en son sein. C'est là qu'il y a eu une méprise énorme sur les motivations de sa direction.

D'ailleurs, en 1956, lors de la révolution hongroise, la Roumanie a participé aux basses besognes de répression, notamment en emprisonnant Imre Nagy. Le PCR avait peur d'une contagion par l'intermédiaire de la minorité hongroise de Transylvanie. Un mouvement de contestation s'est d'ailleurs développé parmi les étudiants, à Cluj, en 1956, en liaison avec les révoltes en Hongrie; il a été violemment réprimé. Ceausescu a joui d'un certain charisme entre 1965 et 1971.

Cela correspondait aussi, entre le début des années 60 et le milieu des années 70, à un réel décollage économique. Dans le cadre d'une phase extensive de croissancee, le pays se dota d'une base industrielle solide, devenant même une force économique importante pour certaines productions. Le niveau de vie a aussi connu une certaine amélioration, tandis que se produisaient un important exode rural et une arrivée massive de paysans dans les usines. Il faut rappeler que 59,2 % de la population roumaine était

Ruines à Bucarest après les affrontements avec la Securitate (DR) encore rurale en 1970. Par conséquent, il s'agissait incontestablement pour eux d'une promotion sociale par rapport à la misère des campagnes.

Les intellectuels ont aussi apporté leur caution au pouvoir. Pourtant, au début de l'instauration du régime, après 1948, ils avaient été sévèrement réprimés, voire décimés, tout comme les paysans. Mais à la fin des années 60, beaucoup sont tombés dans le piège du nationalisme, peutêtre plus encore que le reste de la population. Ils ont trouvé la possibilité de s'exprimer à travers le discours nationaliste et de contourner en partie, de cette manière, la censure qui sévissait dans d'autres domaines. Ils ont ainsi profité, jusqu'en 1971, d'une prétendue libéralisation, ce qui leur a donné beaucoup d'illusions. Il est d'ailleurs significatif que la seule "libéralisation" en Roumanie ait eu lieu sous couvert de nationalisme. Certains intellectuels ne commencèrent à se dégager de cette spirale de soumission et de compromission que vers la fin des années 70, avec le mouvement Goma, en 1977.

Mais la vague de prétendue "libéralisation" a fait long feu. La personnalisation du pouvoir aux mains de Ceausescu et de sa famille a commencé dès le début des années 70. A partir de cette date, Ceausescu a réalisé un virage, notamment en changeant la composition de la direction du Parti, pour y installer "ses" hommes. Si, jusque là, il était soutenu par les membres de l'ancienne équipe de Dej, il va alors installer des personnes dépendant totalement de lui, dans la mesure où elles lui doivent toute leur carrière politique. C'est de cette époque que datent les divergences avec les Iliescu, Maurer, etc., qui ont été, d'une part, alarmés par cette personnalisation du régime et d'autre part, ont perdu de leur influence. Vers la fin des années 70, l'intelligentsia technocrati-

ROUMANIE que a été totalement évincée au profit des apparatchiks, ce qui s'accompagna d'un nouveau durcissement idéologique.

Dès lors, l'ambition modernisatrice de Ceausescu s'est réduite à du pur volontarisme empreint d'une véritable mégalomanie, et les "avancées" technologiques du pays se firent de plus en plus à coup d'espionnage industriel.

• Ce tournant est-il seulement le produit d'une dynamique interne de la monopolisation du pouvoir par le clan

Ceausescu, ou correspond-il également à des difficultés économiques ?

Je crois que c'est davantage une dynamique interne. Il aurait été d'ailleurs incapable de se rendre compte du moment exact où il a perdu son charisme ou sa popularité. Il faut bien comprendre le personnage. Il a toujours été habitué à voir des masses soumises, qu'elles soient en partie ou totalement manipulées, et dans tous les cas, encadrées.

Lorsqu'il a fait son grand discours en 1968 (dont les Roumains m'ont parlé avec émotion et amertume, car c'est à ce moment-là qu'ils ont été floués), il jouissait d'une réelle popularité. L'image que lui donnaient les "masses" était toujours la même vingt ans après. Même s'il devait se savoir détesté, il ne pensait sûrement pas qu'elles auraient le courage de se révolter ouvertement. Rappelez-vous son visage, lors de la manifestation de "soutien" qu'il avait organisée juste avant sa chute : quand les gens ont commencé à le huer, ce n'est pas un regard de colère qu'il a eu, mais un regard autant d'étonnement que de panique.

Au début des années 70, les effets pervers de cette politique économique centralisée et planifiée n'apparaissaient pas encore aussi ouvertement et les difficultés

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= ROUMANIE économiques étaient en partie occultées par la politique d'endettement à l'Ouest. D'ailleurs, le régime a bénéficié du soutien des pays occidentaux qui jouèrent également la carte de l'autonomie roumaine contre l'URSS. Ceux-ci accordèrent à la Roumanie une série de privilèges en matière commerciale et des réductions douanières, telles que la clause de la "nation la plus favorisée" aux Etats-Unis, et des facilités accordées par le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale (où la Roumanie a été l'un des premiers pays de l'Est à rentrer). Aussi, l'économie roumaine doit-elle une partie de ses réalisations industrielles à cette coopération économique avec les pays occidentaux.

• Quelles ont été les caractéristiques de la politique économique du régime?

La politique économique a suivi une évolution semblable à celle du PCR: aucun changement, aucune réforme du dogme de l'économie centralement planifiée. Certaines réformes de déconcentration qui ont été appliquées, par exemple, en URSS ou en Tchécoslovaquie n'ont même pas eu lieu en Roumanie. Les économistes ayant des velléités de réforme ont vite été écartés.

Le seul changement retenu a été l'ouverture aux crédits occidentaux mais d'une façon très instrumentaliste, les crédits étant mis au profit d'une stratégie économique jamais modifiée : priorité à l'industrie lourde, développement de secteurs sur-dimensionnés pour ce qui est de la chimie, de la pétrochimie, de l'acier et de la sidérurgie, au détriment total de la consommation et du développement de l'agriculture. Le rapport « 70 % alloué à l'investissement et 30 % à la consommation » n'a jamais été modifié, alors que dans les autres pays de l'Est cela a été progressivement modulé. A partir du milieu des années 70, l'économie a commencé à stagner, puis à régresser sérieusement. A partir du début des années 80, avec le remboursement de la dette, la part du revenu national réservé à la consommation a été encore plus réduite, tandis que dans le domaine des investissements, au gaspillage jusqu'alors en vigueur, a succédé un gel progressif qui s'est avéré désastreux pour l'outil industriel.

• Cette volonté de rembourser la dette à tout prix avait-elle une quelconque rationalité ?

Il est délicat de dire qu'il n'y en avait aucune. N'oublions pas, qu'à l'époque, les milieux financiers occidentaux vi-

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vaient un syndrome de panique, à cause de la dette polonaise. Ils ont appliqué une politique très rigide en retirant tous leurs avoirs en devises, créant une situation de cessation de paiements pour la Roumanie, dont la dette s'élevait alors à 10 milliards de dollars. En 1981, le FMI a proposé un programme d'austérité et des réformes économiques, en échange de l'octroi d'un crédit stand-by.

Face à cette rigidité et à l'ingérence des milieux financiers étrangers, Ceausescu a réagi par une politique du pire, basée à nouveau sur un discours nationaliste indépendantiste (la "forteresse assiégée" par le capitalisme international). Il est clair que les recettes du FMI ne sont jamais très populaires, mais là n'était pas le souci de Ceausescu. Ce qu'il refusait par-dessus tout, c'était la nécessité d'une réforme économique. Il a progressivement refusé de remettre en cause le dogme de la stabilité des prix, de dévaluer la monnaie nationale (le leu) et de restructurer l'industrie. Or, la Roumanie, bien que riche en énergie, souffrait d'un déficit dans ce domaine : l'obsolescence des équipements avait conduit à un gaspillage considérable d'énergie, sans oublier le fait que les secteurs lourds prédominants l'industrie sont grands consommateurs d'énergie.

Ainsi, avec sa volonté de développer une importante industrie pétrochimique, la Roumanie était devenue importatrice de pétrole, bien qu'elle soit elle-même productrice de neuf à dix millions de tonnes annuelles, ce qui n'est pas négligeable. Avec une capacité de raffinage de trente millions de tonnes, le pays importait donc les deux tiers de son pétrole. Les deux chocs pétroliers (1974 et 1977)

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ont donc causé des difficultés à l'économie roumaine.

Ceausescu s'est alors lancé dans une fuite en avant, voulant rembourser à tout prix des échéances énormes, environ 1,5 à 2 milliards de dollars par an. Fin 1988, dix milliards du principal étaient remboursés, et six au titre d'intérêts, ce qui a même devancé les prévisions, puisque cet objectif était prévu pour 1990.

Cela s'est fait au prix d'une importante contraction des importations, très néfaste à l'appareil industriel devenu obsolète aux deux tiers (en restant optimiste), et surtout, d'une politique d'austérité draconienne imposée à la population. Pour ce faire, la Roumanie a même vendu une partie de ses réserves d'or sur le marché mondial et s'est donc totalement appauvrie. A partir de 1983, il n'y a plus eu de ré-échélonnement de la dette roumaine et, bien que les banques aient proposé un plan plus souple de remboursement, le régime s'y est refusé, allant même jusqu'à effectuer des remboursements anticipés. A partir de cette date, on peut dire qu'il n'y a plus aucune rationalité dans ce remboursement forcené de la dette.

• Quelles ont été les conséquences sociales de cette politique ?

Un appauvrissement dramatique de la population. Le rationnement a été restauré pour les produits de première nécessité (ce que le pays n'avait plus connu depuis la guerre) : huile, sucre, farine. La viande a aussi été rationnée, mais comme elle restait introuvable, on peut dire que même cela est devenu théorique. Ceausescu s'est également focalisé sur la nécessité de faire des économies d'énergie, imposant des restrictions importantes à la population par le rationnement du chauffage et de l'éclairage électrique, alors que la consommation des ménages ne représentait que 7 % de l'ensemble de la consommation totale en énergie.

• Quelles étaient les raisons de la politique pro-nataliste du régime, était-ce lié à une volonté d'accroître la main d'œuvre ? Quelles en ont été les conséquences sur les femmes ?

Il faut d'abord dire que cette politique n'a pas porté ses fruits, au contraire ! Nous ne disposons pas de chiffres exacts, puisque les statistiques sont soit truquées, soit absentes. Mais on sait maintenant que l'accroissement démographique a baissé d'une façon tout à fait anormale pour un pays européen industrialisé et que la mortalité infantile (comme celle des femmes) s'est accrue. Sur ce dernier point, les chiffres réels sont en fait plus élevés, car les enfants n'étaient enregistrés que trois semaines après leur naissance, ce qui a permis de camoufler une partie importante de la mortalité infantile.

Il n'existait aucun moyen de contraception et, de surcroît, la population — surtout rurale — est dans l'ignorance totale de tout ce qui touche au contrôle des naissances. La sexualité reste un sujet tabou. L'avortement était considéré comme un crime. Il n'a été autorisé que pendant une courte période au début des années 60. Les avortements clandestins étaient donc la règle. Par ailleurs, les femmes devaient se soumettre tous les trois mois à un examen gynécologique pour vérifier si elles étaient enceintes.

Aujourd'hui, avec les reportages récents effectués sur place auprès des femmes, on se rend mieux compte de la véritable terreur dans laquelle elles vivaient et des conséquences sur les rapports entre hommes et femmes que cela a pu avoir.

Quant aux raisons de cette politique, dans une certaine mesure, peut-être était-ce en effet lié à une volonté d'accroître la main-d'œuvre, quoiqu'il existât un chômage caché. Mais je pense que c'était aussi lié au moralisme, au puritanisme. L'avortement était considéré comme immoral. On attribue d'ailleurs cette politique à Elena Ceausescu, plutôt qu'à son mari. Une troisième raison tenait aussi à la volonté du régime de renforcer son contrôle sur l'ensemble de la vie sociale, jusque dans ses aspects les plus intimes. Les gens étaient ainsi à sa merci dans tous

Cela peut paraître diabolique, mais il en allait de même avec le plan de "systématisation" des villages qui prévoyait une homogénéisation et une réglementation de la vie des paysans, un encadrement total, y compris dans la sphère de relative autonomie qu'ils avaient pu se préserver.

• En quoi consistait cette politique de

"systématisation"' et quelles en étaient

La systématisation des villages avait pour but l'égalisation des niveaux de vie entre la campagne et les villes; la création de centres agro-industriels, qui passaient par la destruction de milliers de villages et le transfert de leur population dans des immeubles dépourvus du moindre confort.

Ce projet remonte au début des années 70. Il était lié, une fois de plus, à la mégalomanie de Ceausescu et à sa volonté de "moderniser" et d'urbaniser la société à tout prix par des moyens purement volontaristes ne tenant absolument pas compte des conditions concrètes du pays.

S'attaquer aux traditions des minori-

ROUMANIE = tés nationales et encadrer la population : voilà ce qui a progressivement pris le pas sur toute autre considération. On n'a retenu que l'aspect purement idéologique et politique du projet pour délaisser l'aspect économique. D'ailleurs, dans les années 80, dans la mesure où les investissements étaient bloqués, le projet économique lié à ce plan est devenu caduc, puisqu'il s'avérait impossible de réaliser les infrastructures nécessaires à la création de centres agro-industriels. C'est donc l'aspect d'encadrement de la population rurale et de répression des minorités nationales, essentiellement hongroise mais aussi allemande, tzigane, yougoslave, etc., et de destruction de leur culture qui a prévalu.

• Vous avez écrit que les échanges commerciaux avec l'URSS ont augmenté depuis 1985. Cela correspond à l'arrivée au pouvoir de Corbatchev...

Cela n'a pas de rapport direct avec Gorbatchev. La coopération soviétoroumaine a connu un accroissement à partir des années 80 car, à l'époque, la Roumanie a dû se tourner vers l'URSS pour son approvisionnement en pétrole. D'une part, elle n'avait plus les moyens d'en acheter en devises sur le marché mondial mais, en plus, elle a été affectée par le conflit entre l'Iran et l'Irak, ses principaux fournisseurs. C'est en réalité une conjonction de facteurs. Comme notamment, le fait que Brejnev ait refusé de livrer du pétrole à la Roumanie en quantités accrues et à des prix préférentiels. Mais le protocole d'accord avec l'URSS de 19841985 marque déjà un accroissement des échanges, et pas seulement au niveau du pétrole. Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, il a renforcé ce processus et décidé de majorer les livraisons de pétrole. Il ne s'agissait certes pas d'un rapprochement idéologique. Mais l'URSS a misé sur les rapports à long terme.

L'URSS a livré du pétrole, des matières premières, du minerai de fer, de l'électricité, du gaz et a commencé à fournir 50 % de l'approvisionnement exté rieur de la Roumanie en énergie, qui de vint, en échange, son principal fournisseur en tubes (pour la construction du gazoduc), lui livra du matériel ferroviaire, des camions, des avions, des hélicoptères, etc., et se spécialisa pour cela dans la production de certains produits sidérurgi-

Reste le problème de la livraison de produits agricoles roumains à l'URSS. Ce point est assez contesté et il faut peut-être le nuancer. Je pense, pour ma part, que la Roumanie était l'un des principaux fournisseurs de viande et de fruits et légumes

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= ROUMANIE à l'URSS. Cette situation n'est pas corroborée par les statistiques roumaines qui sont ou fausses ou inexistantes. Mais, comment la Roumanie a-t-elle payé les livraisons supplémentaires de pétrole et d'électricité soviétiques en 1986 et en 1987 ; l'appauvrissement des livraisons de céréales et de viande à la population s'explique-t-il uniquement par une diminution de la production ?

En outre, la part des produits agricoles dans les échanges de la Roumanie avec les pays occidentaux a baissé. Un autre débouché a pu être les pays arabes et notamment la Syrie ; mais ceci a surtout été valable pour la période où ces pays fournissaient du pétrole à la Roumanie en échange. Je pense donc qu'il y a eu un déplacement vers l'URSS des exportations agricoles destinées aux pays arabes. Durant les deux derniers hivers, on a également assisté à un abattage précoce du bétail qui a causé un grand tort au cheptel roumain. D'ailleurs, le nouveau pouvoir n'a-t-il pas décidé d'arrêter les livraisons de produits agro-alimentaires à l'URSS et les Soviétiques n'ont-ils pas déclaré « comprendre » cette décision !

Les évaluations sur la productivité agricole tablaient sur une production céréalière de 30 millions de tonnes, alors que les statistiques officielles avançaient le chiffre démesurément exagéré de 60 millions. Mais on découvre aujourd'hui que la dernière récolte n'a été que de 16 millions de tonnes ! Donc, même si les quantités exportées étaient plus réduites que l'on pouvait le croire, encore une fois, cela se faisait au détriment de l'approvisionnement de la population.

• Quels sont les facteurs qui ont déterminé l'explosion actuelle?

Les facteurs externes, les changements en URSS, en RDA, en Tchécoslovaquie, etc., ont été déterminants, ont joué un rôle de détonateur. Certes, cela faisait longtemps que la population avait envie de bouger, l'armée et une partie de la Securitate également. Mais la peur de la dictature n'a vraiment disparu qu'avec le raz-de-marée à l'échelle de l'Europe de l'Est.

La conjoncture régionale a également eu une autre influence. Ceausescu a longtemps utilisé de façon démagogique la fibre nationaliste pour maintenir l'ordre interne, jouant sur la peur d'une intervention russe en cas de contestation intérieure. L'arrivée au pouvoir de Gorbatchev a relégué cette peur ancestrale du Russe au second plan. D'ailleurs, entre parenthèses, si les Soviétiques ne sont pas intervenus militairement pendant les événements de décembre, c'est, entre autres, 34parce qu'ils savaient que cela aurait été une erreur historique et, qu'à terme, la population aurait pu se retourner contre eux.

• N'y avait-il aucune alternative à

Ceausescu au sein du régime, capable de l'évincer pour éviter l'explosion populaire?

Non, aucun courant réformateur ne s'est constitué au sein du PCR, pour des raisons à la fois de répression et de culture politique. Les gens qui ont rejoint le PCR après la prise du pouvoir ne l'ont fait que par opportunisme et carriérisme et non par conviction politique, à l'exception de certains qui ont été écartés, au plus tard au début des années 70. Cela explique d'ailleurs pourquoi l'armée a joué un tel rôle. Car dans le PCR il n'y avait aucun dirigeant d'envergure capable d'emblée de maîtriser la situatien. Pour cette raison, entre autres, je ne crois pas à la thèse d'un "complot prémédité", d'un coup d'Etat préparé de A à Z.

• Quelles sont les personnes qui composent le noyau dur du nouveau pouvoir et quelles sont leurs trajectoires ?

C'est un noyau apparemment composite de gens qui se sont démarqués au début des années 70: Iliescu, Brucan, Mazilu sont d'ex-membres du PCR. Mais ceux de la vieille garde ont été définitivement écartés des instances, sans doute parce que le PC est totalement discrédité aux yeux de la population.

Peut-on parler d'un rôle direct de

Moscou dans la révolution, ou de liens privilégiés de la nouvelle direction avec le PC soviétique et Gorbatcheu ?

Je ne pense pas. Il existait une trop grande étanchéité entre les deux appareils. Ceci dit, l'état-major de l'armée, tout comme une partie de la Securitate, et les dissidents savaient que s'ils renversaient Ceausescu, ils auraient la bénédiction, voire même le soutien actif, de Mos-

La politique soviétique fut à trois volets. Premièrement, une vision à long terme, avec le renforcement des rapports économiques et commerciaux avec la Roumanie, étant entendu que le régime Ceausescu s'achèverait bien un jour ou l'autre. Ainsi, il s'est créé ces dernières années une trentaine de société conjointes soviéto-roumaines. Deuxièmement, miner les bases du régime, sachant que les changements en URSS, la démocratisation, les réformes, etc., devraient tôt ou tard avoir une influence sur la population roumaine. A ce niveau, il faut rappeler le rôle déterminant qu'a joué la Hongrie dans le travail de sape à l'égard du régime. Et enfin, troisièmement, des tentatives pour entrer en contact avec les personnalités qui semblaient vouloir se démarquer de Ceausescu. Il ne faut pas exclure la possibilité de contacts entre les Soviétiques et Brucan ou Iliescu, mais de là à imaginer un "complot" gorbatchévien... Cela serait une vision trop policière de l'histoire. En fait, il y a eu une conjonction entre la révolte spontanée et la présence d'hommes, prêts à agir, qui ont profité de l'opportunité.

• Quelles forces sociales ont joué un rôle déterminant dans la révolte ?

La jeunesse, notamment estudiantine et lycéenne a joué un rôle incontestable. Les ouvriers se sont aussi très vite ralliés, mais au même titre que le reste de la population. Le rôle spécifique que les ouvriers peuvent jouer se mesurera à leur capacité à s'organiser, à former des syndicats indépendants, etc. Il existe déjà des tentatives en ce sens. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de grèves, même s'il y a eu des arrêts de travail dus à l'effervescence générale du pays.

Dans la mesure où les événements les plus déterminants ont eu lieu dans les centres urbains, à Bucarest, Timisoara, Sibiu, etc., la paysannerie a joué un rôle plus passif. C'est maintenant que des évé nements peuvent avoir lieu dans les villages : comment les gens vont-ils réagir par rapport aux anciennes autorités du village, par rapport aux membres du PC etc. ? Nous n'aurons de réponses à ces questions que progressivement.

• Quel est le rôle exact de l'armée ?

L'armée a peut-être voulu jouer sa propre carte. Elle était la parente pauvre du régime, bien moins privilégiée et équipée que la Securitate qui comptait 50 000 hommes.

Les soldats de base se sont totalement identifiés à la population et ont fraternisé avec les manifestants. Quant à une partie de l'état-major, elle s'est aussi rangée du côté des insurgés car, depuis longtemps, elle était mécontente de son sort et ses conditions de vie allaient se dégradant. Une tentative de putsch militaire avait déjà eu lieu en 1983. Le général Militaru aurait été à l'origine de ce coup et n'aurait eu la vie sauve que grâce à une intervention des Soviétiques en sa faveur...

Ceausescu ne faisait plus confiance qu'à sa police politique, voire même uniquement à une frange de celle-ci. D'ailleurs, une partie de la Securitate s'est

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aussi rangée d'emblée du côté des insur-

• Quelle a été l'ampleur réelle des manifestations?

A Timisoara, ville de 300 000 habitants, la moitié de la population était dans la rue. A Bucarest, ville de deux millions d'habitant, la participation a été proportionnellement plus basse : plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Les manifestations spontanées étaient une denrée tellement rare en Roumanie que le moindre rassemblement acquiert immédiatement une importance gigantesque. A part la frange la plus lucide, la population ne considère pas encore les manifestations comme un élément déterminant dans le rapport de force avec le pouvoir. Il semble cependant qu'elle soit en train d'en prendre très vite conscience, comme le prouvent les récents événe-

Comment peut-on expliquer la si longue résistance de la Securitate?

Trois jours... vous trouvez cela long ?

• Comparé à ce qui s'est passé dans les autres pays de l'Est, la résistance a tout de même été plus acharnée...

En fait, en l'absence de toute autre force organisée, coordonnée, même un petit groupe bien préparé, organisé, peut avoir un pouvoir important. Les "sécuristes" possédaient des plans de déploiement, des talkies-walkies, etc., cela leur a donné une importance démesurée.

• Etait-ce une résistance désespérée, purement "bestiale", ou conservaientils l'espoir de reprendre le pouvoir?

Je pense qu'ils avaient un plan d'action. Ceausescu, lors de son "procès" parlait constamment de "coup d'Etat". En fait, c'est à cela qu'il s'attendait, et non à une insurrection populaire. Il s'était d'ailleurs organisé pour contrecarrer un éventuel coup d'Etat. Il pensait plus à une trahison de son entourage immédiat. La Securitate devait créer la panique, le désordre, etc., pour permettre à Ceausescu de reprendre le pouvoir au cas où il aurait été renversé par une révolution de palais.

• C'est ce qui expliquerait son attitude arrogante lors du "procès" ?

C'est cela. Mais à Bucarest, à son grand dam, c'est bien une insurrection populaire qui a eu lieu et il ne s'y attendait absolument pas.

l'art d'intimider les gens par de fausses rumeurs, véritable lavage de cerveau psychologique, au-delà pure. Il est donc très difficile d'avoir une version exacte, vérifiée, des événements.

riences, etc. ? née par le caractère pacifique des manifestations. Dans les révoltes précédentes, on assistait à des saccages, à des lynchages, aux actes de violence d'une population désespérée, qui n'en pouvait plus. çons, ainsi que des manifestations des quable, compte tenu de l'exaspération de la population.

La révolte de Brasov en 1987 a été un tournant. Les quand l'extérieur était au courant, cela constituait une protection eux. C'est à partir de ce moment-là que les dissidents ont commencent à prendre des risques plus importants, à s'exprimer, à discuter avec les journalistes étrangers, à tenter de se solidariser entre eux, etc.

Que pensez-vous des premières mesures du Front de salut national? tous les décrets aberrants de Ceausescu, comme celui, datant des années 70, qui interdisait de parler aux étrangers et de les héberger ; le plan de "systématisation" a été arrêté ; une loi sur les partis politiques, sur les élections, sur les associations a été leur était difficile de faire plus dans les circonstances actuelles. Il faut aussi tenir compte du vide politique qui règne en ce moment, à cause du régime de dictature personnelle créé par Ceausescu. Si les gens qui sont au pouvoir actuellement partent, qui va les remplacer ? Il faut cependant rester vigilant par rapport à eux. Ceci dit, compte tenu de la situation, l'équipe dirigeante ne peut être meilleure que ce qu'elle est. Sa seule légitimité, Ceausescu. Mais la population reste mobilisée et est très critique.

La Securitate était passée maître dans de la propagande Peut-on parler de filiation avec les gine hongroise.

révoltes précédentes (voir encadré p. 32), d'une accumulation d'expé-

Sans doute. J'ai été relativement étonLes gens ont dû, cette fois, en tirer des leautres pays de l'Est. Ce qui est remarpour

Le gouvernement a mis un terme à

Ils ne pouvaient pas faire moins, et il partite.

ROUMANIE =

Une des actions les plus positives du nouveau gouvernement a été d'avoir mis fin aux discriminations contre les minorités nationales et de reconnaître leurs droits spécifiques. N'oublions pas que l'étincelle de la révolte a jailli à Timisoara où existe une importante population d'ori-

Existe-t-il une hostilité réelle dans la population envers les autres nationalités, comme cela semble être le cas en Bulgarie?

Il ne faut pas exclure la résurgence de phénomènes de rejet en cas d'aggravation des difficultés économiques ou d'exploitation politique. Mais je pense que les rapports entre Hongrois et Roumains ont qualitativement changé. N'oublions pas que la Hongrie avait accueilli 30 000 réfugiés roumains, surtout de la minorité hongroise, mais pas uniquement. • Et le PC, qu'est-il devenu? Que pensez-vous de sa mise hors-la-loi? Je pense que cela peut engendrer beaucoup d'amertume parPANC HO mi les anciens membres. Il y a peu de chances de les voir se maintenir et essayer de se reconstituer car, d'une part, ils n'oseront pas et, d'autre part, ils n'ont pas de convictions politiques suffisantes qui leur permettent d'avoir une cohérence quelconque. Or, s'ils n'étaient pas des communistes convaincus, ils étaient bien des nationalistes, au sens le plus péjoratif du terme, c'est-à-dire, chauvins, anti-Hongrois, etc. A la fin des années 70, le nationalisme de Ceausescu a pris exactement les mêmes connotations idéologiques que les discours des fascistes et des Gardes de fer durant la Seconde Guerre mondiale. D'ailleurs, on a retrouvé de ces anciens militants fascistes dans les rangs du PCR.

Que le pouvoir actuel ait cédé sur ce point à la pression de la rue ne peut que s'interpréter comme un signe de faiblesse, sans compter qu'une telle mise hors-la-loi le met en contradiction avec sa volonté déclarée d'instaurer un système multi-

12 janvier 1990 Propos recueillis par Janette Habel et Erdal Tan

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