Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

L'empire contre-attaque

· Inprecor n° 301, 26 janvier 1990 · p. 3 · 967 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

URSS et Russie

C'EST POURTANT cette version que les médias occidentaux, relayant la télévision soviétique, ont tenté de propager. Certes, massacres il y avait, aussi abjects que l'ont toujours été les tueries fondées sur le principe de la "réciprocité ethnique". Certes, le "drame du Caucase" est tout à fait tragique, et s'il y a une situation qui mérite bel et bien le triste néologisme qu'est "libanisation", c'est celle de cette partie de l'URSS. Rien n'y manque, en effet, depuis plus de deux ans : montée en force des "exclusivismes" communautaires; massacres; exodes symétriques, aboutissant par étapes à l'homogénéisation ethnique des territoires et à des partitions de facto avec lignes de démarcation militaire en guise de frontières ; blocus des Armé niens par les Azéris; déliquescence de l'appareil d'Etat traditionnel, supplanté par des organisations communautaires ; enfin, serait-on tenté de poursuivre, intervention d'une force extérieure qui, sous prétexte de rétablir l'ordre après avoir elle-même attisé le feu, cherche surtout à imposer son hégémonie aux deux communautés (1).

"Diviser pour régner"

De fait, en ces temps de glasnost et de réforme démocratique, les agissements du pouvoir central soviétique dans le Caucase ne font que confirmer que, dans tout empire, la "démocratie", aussi avancée puisse-t-elle être, s'arrête aux frontières de la métropole. Au-delà, dans les territoires subjugués, le maintien de la domination du pouvoir central est une fin qui implique inéluctablement le recours aux pires moyens. Moscou, dans l'engrenage des crises caucasiennes, a fait preuve d'un machiavélisme digne des pires intrigues de l'empire britannique.

"Diviser pour régner" est bien, en effet, le principe dont s'est inspiré le Kremlin dans cette affaire. Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont les relais locaux de l'appareil central, en Arménie et en Azerbaïdjan, ont systématiquement cherché à dévier l'opposition montante au joug imposé par Moscou vers l'impasse sanglante de l'antagonisme

UNION SOVIETIQUE

La bienveillante compréhension manifestée par les gouvernements impérialistes, et en premier lieu par l'administration américaine, à l'égard de l'intervention des troupes soviétiques en Azerbaïdjan serait-elle motivée, comme du reste l'intervention elle-même, par des soucis "humanitaires"? Il faudrait être bien naif pour le croire. En vérité, Moscou est aussi peu animé par la volonté somme toute irréprochable, voire louable, de mettre un terme à des "pogroms" que ne le sont ceux qui, en Occident, lui donnent leur bénédiction.

Salah JABER entre nations opprimées. Il y a plus que des doutes sur la responsabilité de l'appareil central dans les massacres anti- arméniens de Soumgaït, en Azerbaïdjan, en février 1988, massacres qui ont largement contribué à donner aux événements la tournure qu'ils ont prise (2). Le cynisme de Moscou, profitant du terrible séisme qui a ravagé l'Arménie pour arrê ter les membres du Comité Karabagh à la veille des élections de mars 1989 au

Congrès des députés du peuple de

PURSS, n'a échappé à personne. Et ce, au moment même où, précisément, des dirigeants du Comité (qui se transformera en pan-national

Mouvement arménien), conscients du piège révélé par Soumgait, mettaient en garde leurs compatriotes contre la dérive chauvine et meurtrière, et désignaient le pouvoir central comme ennemi principal.

D'une manière identique, le Kremlin a feint, jusqu'à la dernière minute, d'ignorer que le Front populaire était devenu, et de loin, la force majoritaire au sein de la population azérie. Il n'a pas manqué, en revanche, d'orchestrer contre celui-ci une véritable campagne de désinformation, agitant le spectre de l'intégrisme islamique devenu une des tartes à la crème les plus consommées à notre époque. Le procédé est grossier : on assimile le retour en force de la religion comme facteur d'identité culturelle à une "montée de l'intégrisme" en tant que courant et idéologie totalitaires; on y ajoute l'insinuation que l'Iran tire les ficelles du mouvement populaire, ce qui est d'autant plus absurde dans le cas de l'Azerbaïdjan que Téhéran a encore plus de raisons que Moscou de craindre le nationalisme azéri qu'elle opprime plus durement dans les frontières de son propre empire persan "islamique". Le Kremlin croit ainsi pouvoir justifier, dans le cas azéri, son refus de recon naissance et de dialogue avec les mouvements populaires des nationalités périphériques de l'URSS. Fallait-il, en Azerbaïdjan, mener cette intervention brutale, plus meurtrière que les tueries qu'elle était censée arrêter, pour s'apercevoir de ce qu'affirmait récem ment un reporter candide de la télévision soviétique : « On aurait pu éviter un bain de sang, si on avait dialogué avec le Front populaire avant d'envoyer les troupes ». Prendre le risque d'un nouvel Afghanistan à moindre échelle, était-ce nécessaire pour comprendre que la paix dans cette partie du Caucase ne saurait être assurée par les chars, mais uniquement par un dialogue entre les mouvements populaires locaux et avec eux ?

Certes non. Mais ce n'était précisé ment pas le souci majeur de Gorbatchev. Confronté à l'accélération inexorable de la décomposition de l'empire soviétique, mis au pied du mur par son opposition conservatrice, piteusement débouté en Lituanie à quelques jours d'une session de son Comité central, Gorbatchev devait frapper fort. Il a choisi de le faire là où il savait que son intervention serait la mieux "comprise" par ses interlocuteurs impérialistes. En ce sens, son intervention en Azerbaïdjan est un signe pour l'ensemble des nationalités périphériques de l'URSS.

Même le Mouvement pan-national arménien ne s'y est pas trompé, et c'est tout à son honneur. Dans un communiqué diffusé par l'AFP, il affirme : « Moscou a pris des mesures radicales non pour dé fendre la sécurité des Arméniens, mais seulement parce qu'il a perçu une menace pour le pouvoir soviétique. De ce point de vue, les événements doivent être considérés comme une violation des droits souverains des Azéris, qui peut avoir des conséquences négatives pour le sort d'autres républiques ».

6 janvier 1990

1) Voir Inprecor numéro 296 du 30 septembre 1989

2) Voir Inprecor numéro 263 du 11 avril 1989

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