Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La bombe à retardement

· Inprecor n° 301, 26 janvier 1990 · p. 4-8 · 5 659 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme Économie mondiale

en vigueur hier, peut être considéré — sans exagération — comme un nouveau système économique. La réalité dans laquelle nous nous sommes retrouvés en revenant des bals de Saint-Sylvestre est en effet diamétralement opposée à celle à laquelle nous étions habitués lorsque le nom de l'Etat comportait encore l'adjectif du 2 janvier 1990, a qualifié le train de mesures adopté par le gouvernement de coalition entre Solidarité et le parti communiste (Parti ouvrier unifié polonais,

La bombe à

retardement

«L' "populaire". » C'est ainsi que l'organe gouvernemental, Rzeczpospolita, POUP), dirigé par Tadeusz Mazowiecki. Cyril SMUGA LES LOIS adoptées par le gouvernement polonais au début de l'année sont le fruit de l'accord préparé avec le Fonds monétaire international (FMI). Leurs principaux éléments sont:

1) La libération des prix. Seuls certains — notamment ceux des transports, des loyers, de l'énergie électrique et du gaz, ainsi que du charbon - resteront fixés par l'administration tout en subissant des hausses substantielles (1).

2) L'instauration de la convertibilité interne du zloty (avec quelques restrictions pour les opérations non-commerciales) ainsi que d'un cours unique et stable du zloty par rapport au dollar, durant le premier trimestre (2). Cela va de pair avec la suppression des limitations administratives du commerce extérieur (à l'exception d'une cinquantaine de produits dont l'exportation sera limitée) et la mise en place d'un système unique de tarifs douaniers.

3) Le contrôle strict de la hausse des salaires qui devront croître moins vite que les prix. Le parlement a voté, le 27 décembre, une loi qui sanctionne les augmentations des salaires supérieures à celles prévues par le système de l'échelle mobile prenant effet rétroactivement à partir de septembre 1989. Les entreprises dans lesquelles l'augmentation de la masse salariale dépasserait les normes fixées devront s'acquitter d'un impôt ex-

POLOGNE ensemble des lois adoptées ces derniers jours par la Diète et le Sénat, entré ceptionnel équivalent à 200 % du dépassement, voire même à 500 % ! (3) Le but avoué de ce mécanisme est d'aboutir à du salaire moyen réel de l'ordre de 25 % à la fin de l'année 1990.

4) La limitation du déficit budgétaire par la suppression d'une grande partie des subventions versées aux entreprises, ainsi que des subventions des articles de première nécessité. Il est à noter que le projet de la loi de finances pour 1990 est bien moins austère en ce qui concerne le budget militaire et celui du ministère de l'Intérieur. En cas de déséquilibre, le gouvernement s'engage à s'endetter auprès des banques commerciales au lieu de recourir à la planche à billets.

5) Le contrôle et le renchérissement du crédit, dont le fondement doit être un taux d'escompte réel positif, et la suppression des crédits préférentiels (notamment pour la protection de l'environnement et les économies d'énergie !). Là encore la loi est rétroactive : les taux d'intérêt des prêts agricoles et pour l'achat d'un logement en cours de remboursement seront réévalués à la hau sse.

L'ensemble de ces mesures conduit ainsi à une redistribution des revenus au profit de ceux du capital et au détriment des revenus salariaux, en particulier dans le secteur public et l'administration (à la seule - et notable ! — exception de l'appareil de répression dont les avantages salariaux sont préservés).

Outre les mesures présentées comme anti-inflationnistes, le gouvernement polonais s'est engagé auprès du FMI à poursuivre en 1990 les réformes de système et en particulier d'achever les mesures législatives permettant la réforme du système

Tiré de Polityka de propriété au travers de privatisations et d'ouverture plus grande au capital étranger. Les limitations administratives concernant la vente de terrains doivent être levées. La procédure de faillite devra être simplifiée. Le développement du système bancaire devra se faire par la constitution de banques privées et des facilités pour l'établissement des banques étrangères. Une bourse sera mise en place. Une première vague de privatisations d'entreprises publiques (il est question d'une soixantaine) aura lieu en 1990. Des facilités seront offertes aux travailleurs des entreprises en question afin qu'ils puissent également acheter des actions.

Par ailleurs, le Parlement polonais a également introduit quelques modifications dans la Constitution : la République polonaise n'est plus "populaire" et l'aigle la symbolisant portera dorénavant la couronne traditionnelle. Toutes les références à la "défense des conquêtes socialistes" au "renforcement de la propriété sociale", à la "garantie que les citoyens participent au pouvoir", à la "mise en pratique des principes de la justice sociale" etc., ont disparu du texte, ainsi que la mention de l'amitié avec l'URSS et du rôle dirigeant du POUP.

Plus significatif est l'abandon du passage concernant le droit au travail « devenu caduc en lien avec le chômage qui doit être un effet secondaire de l'assainissement de l'économie polonaise » comme l'écrivait le quotidien du gouvernement le 28 décembre dernier. D'autres modifications plus importantes sont : la soumission des procureurs au ministère de la Justice et non à celui de l'Intérieur ;

1) A partir du ter janvier 1990, les prix de gros ont augmenté de 400% pour le charbon, de 300% pour l'électricité et de 250 % pour le gaz. Les prix de détail ont encore plus augmenté : le charbon de 600 % ; l'électricité, le gaz, l'eau chaude et le chauffage central de 400% ; les tarifs postaux de 150 % : ceux du téléphone de 100 % : les billets de chemin de fer et des bus inter-urbains de 250 % ; ceux des transports urbains d'au moins 100 % ; les loyers des logements sociaux de 400 %...

2) Le 1er janvier, le cours moyen (achat/vente) a été fixé à 9 500 zlotys pour un dollar.

3) Fait significatif, les entreprises à capital étranger ne sont pas concernées par ce blocage des salaires — à n'en pas douter, cela pesera sur les réac tions des travailleurs envers la vente de leur entreprise ...

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la reconnaissance du droit de se regrouper au sein des partis politiques, qui n'est dorénavant limité que par la possibilité du Tribunal d'Etat de dissoudre un parti dont les buts ou l'activité sont contraires à la loi fondamentale ; la garantie de la liberté économique dans tous les secteurs de propriété. Il s'agit pour l'essentiel de changements "cosmétiques". Mais c'est une Diète [Parlement] élue dans des conditions peu démocratiques, et non une Assemblée constitutionnelle qui les a réalisés.

Les engagements de politique intérieure pris par le gouvernement polonais sont précis et conduiront sans nul doute à une sérieuse baisse du niveau de vie des travailleurs et à la constitution d'un volant de chômage (évalué à 400 000, voire même cinq millions de chômeurs). Mais il n'en n'est pas de même pour le remboursement de la dette extérieure, ni l'équilibre de la balance des payements. Le bilan commercial avec l'Occident sera négatif en 1990 et ce n'est qu'en 1993 que Tadeusz Mazowiecki prévoit d'équilibrer les échanges en devises. Et encore, la lettre d'intentions envoyée au FMI insiste sur le fait que cela ne sera possible qu'à condition d'une réduction du service de la dette et de la dette elle même.

L'endettement extérieur de la Pologne est pour l'instant le principal moyen de pression dont dispose la bourgeoisie pour obtenir les changements qui lui sont favorables. D'autre part, c'est en premier lieu l'ouverture du marché polonais (et d'autres marchés à l'Est, surtout l'URSS) qui paraît attirer les capitaux occidentaux. Enfin, des milieux patronaux occidentaux semblent intéressés par une procédure de conversion de parts de la dette polonaise contre des facilités d'investissement en Pologne (4). Il n'est donc pas surprenant que le programme du FMI (5) laisse de côté la question du payement de la dette.

En présentant son programme à la Diète, le gouvernement annonçait que l'hyperinflation serait vaincue en quatre mois. En janvier, les prix devaient augmenter (selon ces prévisions) d'environ 45 %, ce qui était présenté comme une indispensable "inflation stabilisatrice". Puis la hausse des prix était censée se ralentir jusqu'à 2-3 % par mois à partir d'avril. Les premiers résultats de la libération des prix et des effets des hausses administratives (énergie, transports, etc.) ont porté

Run coup à ce bel optimisme. L'évolution des prix de certains biens alimentaires dans les magasins de Varsovie permet de se faire une idée du désastre : la baguette a augmenté de 120%, le lait de 65 %, le saucisson de 170 % et la viande de bœuf de 100 %. Il en va de même de certains biens industriels : les pantalons ont augmenté de 70 % et les meubles entre 100 et 400 %. Le prix d'engrais "super-phosphate" a été multiplié par 20 et de certains insecticides par 50.

Il faut ajouter qu'en 1989, les prix de biens de consommation avaient déjà été multipliés par huit et ceux des biens alimentaires par près de onze. Par ailleurs, si en août 1989 les revenus ont augmenté plus que les prix à la suite d'une très large vague de grèves, il n'en a pas été de même à partir des premières mesures du nouveau gouvernement : de septembre à décembre les prix ont augmenté de 111 % alors que l'augmentation des salaires n'a été que de 70 % environ (6). Ainsi, en trois mois, le gouvernement est parvenu à annuler l'effet des augmentations salariales arrachées en août. Pourtant, il semble toujours jouir d'un très large soutien populaire (7).

Un choix social

Paradoxalement, la critique des choix de ce gouvernement dans certains organes de presse du POUP renforce sinon l'acceptation, du moins la soumission de la population à la politique menée depuis septembre. L'organe du gouvernement peut ainsi mettre sur le dos du passé les difficultés croissantes de la vie quotidienne, sans que ce discours paraisse excessivement démagogique: « C'est justement 45 ans d'incessante "amélioration 242 croissante" qui ont mené notre pays à la catastrophe économique que chaque famille polonaise ressent aujourd'hui. Ce n'est pas le remède de cheval (car aucun autre n'assurerait plus la guérison) qui sera responsable de la sueur et des larmes de l'année à venir, mais le presque demi-siècle d'expériences économiques communistes. » (8) Ce que ce discours cache, c'est que le choix du type de sacrifices demandés et à qui va-t-on l'imposer est un choix social.

Un récent sondage reflète que plus de

4) Ainsi, la Chase Manhattan Bank a offert de racheter des parts de la dette polonaise pour 2,5 milliards de dollars en échange de certains privilèges bancaires en Pologne.

5) Michel Camdessus, directeur général du FMI, s'est élevé contre l'attribution de ce plan au FMI. « Ce programme est celui du gouvernement polonais et non du FMI. Le Fonds n'a fait qu'offrir ses conseils et son aide lors de son élaboration » expliquait-il le 11 décembre dernier, à Varsovie. Au sujet des réactions négatives à ce programme des représentant du capital étranger déjà établis en Pologne, il déclarait cependant qu'il ne peut « imaginer que le

POLOGNE = 60 % de la population déclare que son niveau de vie a baissé et près de la moitié annonce avoir des dettes. 60 % ne peut plus se permettre de partir en vacances, 58 % ne va plus au cinéma et 82 % plus au théâtre. La peur du lendemain domine (40 % des réponses). Dans cette situation, un désintérêt pour la vie sociale et politique apparaît (seulement 19 % déclare vouloir suivre tous les événements alors que 38 % annonce ne même pas suivre les grands événements !) ce qui conduit au manque d'intérêt pour l'information (40 % suit le journal télévisé et seulement 23% lit quotidiennement la presse) (9). Ces attitudes reflètent une situation contradictoire, avec une réelle libéralisation de la vie politique et l'affaiblissement de la toute puissance des hiérarques dans les entreprises et, simultanément, une baisse sensible du niveau vie. Le sentiment de victoire remportée sur l'oppresseur va ainsi de pair avec le sentiment de défaite matérielle et d'absence de perspectives.

Dans cette nouvelle situation, Solidarité n'arrive pas à retrouver sa place. Lech Walesa explique : « En ce moment, nous devons rester un syndicat, mais qui soit capable de se soumettre aux réformes économiques indispensables et nécessaires ». Peu de militants ont réussi à transformer ces mots en activité. D'ailleurs, est-ce vraiment d'activité qu'il s'agit? Questionné à propos d'un rapprochement des travailleurs des pays de l'Est, Walesa répond : « Non, c'est la vieille école : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous." Ce n'est • Peut-être qu'en y ajoutant l'emblème du dollar, nous pas la bonne direction. Aupourrons sauver le zloty...» jourd'hui, ce n'est pas le temps des prolétaires, mais celui de ceux qui, élus démocratiquement, dirigent les prolétaires. » (10)

Les structures de Solidarité, paralysées par le lien allégeance au nouveau gouvernement perçu comme étant le leur, ont cessé de jouer le rôle d'outil d'autodéfense pour une fraction importante des capital étranger sérieux puisse rejeter les recommandations du FMI qui sont réalisées dans plus de 60 pays du monde, justement au profit des investisseurs ». (Rzeczpospolita du 12 décembre 1989)

6) Zycie Gospodarcze du 14 janvier 1990.

7) Rzeczpospolita du 20 décembre 1989 rapporte des enquêtes selon lesquelles, en octobre 68 % des personnes interrogées déclaraient faire confiance au gouvernement, ce chiffre étant de 82 % en novembre et de 76 % en décembre 1989.

8) Rzeczpospolita, 20 décembre

9) Rzeczpospolita du 22/26 décembre 1989.

10) Tygodnik Solidarnos du 8 décembre 1989.

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= POLOGNE travailleurs. Neuf mois après sa légalisation, la faiblesse numérique de Solidarité l'atteste — deux millions de membres, alors qu'il en comptait dix en 1981. Cela permet aux syndicats mis en place sous la protection de l'état de guerre (l'Entente nationale des syndicats, OPZZ) de maintenir partiellement leurs effectifs et, surtout, conduit à l'apparition de syndicats catégoriels (tels ceux de l'encadrement) dans un nombre croissant d'entreprises.

La vie syndicale dans Solidarité est des plus réduites et nombreuses sont les sections où seuls les permanents maintiennent un semblant d'activité. Ainsi, lors du congrès du syndicat de la région de Varsovie, seulement 700 commissions syndicales (sur plus de 1 600 existantes sur le papier) étaient représentées. Cette situation est loin d'être exceptionnelle. L'hebdomadaire syndical a écrit à ce sujet : « Cette situation a deux causes : l'absence d'élections statutaires dans les commissions d'entreprises, ce qui témoigne de la passivité des membres du syndicat, et la condition financière pour prendre part au congrès: le payement des cotisations à la région. Peu de commissions d'entreprises le font. Sans chercher les raisons d'une telle situation (cela pourrait dévoiler une ligne de division implicite dans le syndicat), il faut noter les compte-rendus dramatiques des trésoriers des sont vides. Dans la région de Jelenia Gora, seulement 45 % des commissions paye les cotisations. Ailleurs, la situation n'est pas meilleure. L'absence d'entre 20 et 30 % des délégués élus était un phénomène général dans les congrès » (11).

Les sourdes luttes de fractions constituent un autre signe de la crise de l'orientation majoritaire au sein du groupe parlementaire de Solidarité, en particulier entre la "cour" (c'est ainsi que la presse syndicale baptise les partisans de Walesa qui contrôlent l'hebdomadaire Tygodnik Solidarnosc) et la "famille" (nom péjoratif des anciens du Comité d'auto-défense social, KOR, qui dirigent le quotidien Gazeta Wyborcza). Les divergences entre les deux courants concernent essentiellement les rôles respectifs des comités civiques et des structures syndicales et apparaissent plus comme une lutte de pouvoir que comme une divergence de ligne.

Il faut pourtant noter que, depuis quelque temps, Tygodnik Solidarnosc tente d'identifier la "famille" avec la "gauche"

pour écrire aussitôt : « Ce qui est à gauche dans Solidarité cherche à tisser des liens avec la gauche polonaise. Mais il n'y a pas de gauche sans le POUP. » (12) Cependant, des éléments d'une ligne alternative, attachés à la défense des revendications immédiates (y compris contre la politique du gouvernement) et en même temps à l'unité du syndicat ont commencé à apparaître.

Grèves dans les mines

Depuis la prise de fonctions du nouveau gouvernement, en septembre 1989, les grèves sont devenues un phénomène rare. Lorsqu'elles éclatent, en règle générale sans appel lancé par un syndicat, les représentants de Solidarité cherchent à jouer les intermédiaires dans les négociations. De plus, les grévistes obtiennent, au moins partiellement, satisfaction. Ainsi, dans les mines de zinc et de plomb de Bukowina, les mineurs de fond ont obtenu le 20 décembre, après un jour et demi d'ocmoyen dans l'industrie (13) et augmente donc de près de 30 %. Par ailleurs, la direction s'est engagée à verser dans les jours suivants un complément de salaire de 100 000 zlotys au titre de réévaluation du salaire de novembre. Tiré de Polityka d'endiguer le mouvement. Dans la mine Czerwone Zaglebie, la commission de Solidarité écrivait au Premier ministre : « Nous soutenons les réformes du gouvernement Mazowiecki mais pas au prix de la santé des mineurs et de leurs familles. » (14) Malgré cette démarche, une grève d'occupation a démarré dans la mine le 16 janvier et, deux jours après, les grévistes ont éconduit de la mine les représentants de Solidarité qui tentaient de

De manière similaire, Silésie, un meeting de 4 000 mineurs en grève a empêché le représentant de Solidarité de prendre la parole. Le mouvement de grèves a touché au moins huit mines et s'est conclu par un compromis. Dans le bassin de Walbrzych en Basse-Silésie, les grévistes ont obtenu une revalorisation de leurs salaires (en particulier le maintien des tarifs précédents pour le travail des week-ends) et la garantie que leurs entreprises ne seront pas administrativement liquidées. Dans la mine Thorez, en échange d'une assurance sur le payement des jours de grève, les grévistes ont accepté de accord qualifiant leur grève d'illégale à la demande du négociateur gouvernemental, ancien responsable de Solidarité des mineurs.

Dans toutes ces grèves, des comités de grève ont été élus pour diriger le mouvement - alors que traditionnellement c'est la commission de Solidarité qui nommait le comité de grève ! Des militants de Solidarité ont parfois fait partie de tels comités. Toutes les grèves ont obtenu le soutien du pseudo-syndicat officiel OPZZ (qui compte souvent, du moins sur le papier, plus de membres que Solidarité dans les mines).

Les premières grèves de mineurs témoignent du ras-le-bol qui est en train de gagner les travailleurs polonais et des premiers signes de rejet, sinon de la politique économique du gouvernement du moins de certains de ses effets. Mais leur déroulement met aussi en lumière la principale faiblesse de ces mouvements : sans organisation au-delà de l'entreprise, sans liens naturels de coordination, ils sont condamnés à l'isolement et le gouvernement peut employer avec succès la tactique de solution des conflits au coup par coup.

Les paysans rechignent

« L'enthousiasme [des paysans] a pris fin dès l'apparition des difficultés d'écoulement de la nourriture qu'ils produisent. Car s'en est suivie une baisse des prix payés aux paysans alors, qu'en même temps, les prix des moyens de production ont sérieusement augmentés. Les agriculteurs ont, sous différentes formes, commencé à signaler la baisse de la rentabilité de la production agricole. » (15) Initialement, la libéralisation des prix des articles alimentaires avait conduit à une amélioration de la situation des paysans (été 1989), mais l'inflation galopante et les premières mesures y ont mis fin. La paysannerie a subi de plein fouet le choc libéral. Les réactions n'ont pas tardé.

Le nouveau président de Solidarité des agriculteurs individuels, Gabriel Janowski, explique que son syndicat est en faveur des réformes, mais ajoute immédiatement : « La lutte contre l'inflation ne peut consister uniquement en une limita-

11) Tygodnik Solidarnosc du 5 janvier 1990.

12) Tygodnik Solidarnosc du 12 janvier 1990.

13) La relation "deux pour un" des salaires des mineurs de fond, avec le salaire moyen dans l'industrie fait partie des accords de la table-ronde (voir Inprecor numéro 287 du 1er mai 1989).

14) D'après Rzeczpospolita, 17 janvier 1990.

15) Rzeczpospolita, 13 décembre 1989.

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tion de la demande des moyens de production, car une telle solution conduit à une baisse du rendement. (...) L'agriculteur va être confronté à une immense augmentation des prix des engrais, des pesticides, des machines et outillages. Ces prix conduiront bon nombre d'agriculteurs à ne pas en acheter et la baisse de la production sera inévitable. » Il se montre également sceptique sur les effets de l'augmentation de la taille des exploitations agricoles sur laquelle table le gouvernement.

Selon les plans des experts gouvernementaux, la politique de restrictions de crédits liée aux effets de la diminution de la demande doit, en effet, conduire rapidement à la banqueroute bon nombre de petits paysans, et les obliger à vendre leurs terres aux paysans plus riches. Sous la pression de sa base, Janowski est allé plus loin, laissant entendre que son syndicat entreprendra des actions si, d'ici six semaines, la politique du gouvernement envers la paysannerie n'est pas modifiée. Il a aussi annoncé que son syndicat présentera un contre-plan (16). Début janvier, les paysans ont largement limité les livraisons de lait et de viande, considérant que les prix qui leurs sont payés étaient insuffisants par rapport à la hausse des prix des moyens de production (ceux des tracteurs ont augmenté de 105 % en moyenne dès le 1er janvier 1990).

Qui va arbitrer ?

Les premières réaction défensives, tant dans la classe ouvrière qu'au sein de la paysannerie, posent la question de la base sociale réelle du gouvernement de Mazowiecki. C'est ce qu'a saisi un de ses ministres, annonçant que « dans peu de temps, le gouvernement sera accusé de mener une politique anti-ouvrière, anti-paysanne et anti-intelligentsia, car son but suprême est de supprimer l'inflation » (17). Le gouvernement dispose certes d'un très confortable soutien parlementaire — la grande majorité des députés de la nomenklatura, qu'ils soient du POUP ou des organisations ex-satellites du POUP, vote régulièrement en sa faveur. Tant le débat sur les modifications de la Constitution que celui sur le programme d'assainissement économique ont été formels et expéditifs, car aucun des groupes parlementaires n'y était réellement opposé. Mais, alors que l'institution parlementaire est fragile du fait de son mode d'élection non-démocratique, elle ne peut servir longtemps de paravent face à une mobilisation sociale.

L'institution présidentielle ne s'est jamais imposée. Jaruzelski n'a pas gagné en popularité et n'a pas les moyens de jouer le rôle qui est pourtant le sien. Jacek Maziarski, dans un article où il présente Lech Walesa comme le seul capable de garantir la stabilité des structures issues de la table-ronde, note à juste titre : « Le soutien relativement stable, mais limité, dont jouit le président Jaruzelski supporte de moins en moins la comparaison avec l'autorité croissante de l'électricien de Gdansk. (...) Dans l'accord de la table-ronde a été inscrit le rôle particulier de la présidence dans la période d'approche de la démocratie en Pologne. Malheureusement, il n'y a rien de prévu pour le cas où l'autorité de fait et la présidence morale seraient localisées en dehors du palais présidentiel du Belweder. » (18)

Un des piliers des accords de la table-ronde était, en effet, la force supposée de l'appareil du POUP. Son existence imposait un rapport de forces et des limites "musclées" au mouvement de masse. Il gardait la mainmise totale sur l'armée, la police et toute l'administration de l'Etat. Mais l'implosion du POUP après sa défaite électorale et la paralysie de l'appareil, tout d'un coup privé de son unique soutien, a créé un vide.

Bronislaw Geremek, un des maîtres d'œuvre des accords du printemps dernier, en est parfaitement conscient et se propose de répéter (au niveau local cette fois) l'opération électorale si bien réussie en juin dernier, quand l'appareil de Solidarité était parvenu à capter le vote des masses. Il écrit : « Le système politique polonais qui s'est formé à la suite des élections et de la mise en place d'un gouvernement non-communiste est une solution qui correspond aux besoins de la période transitoire. Son utilité est donc déterminée en fonction de la réalisation des tâches de cette période — du démontage des valeurs et des structures de l'ancien système et de la promotion, de l'élargissement et du renforcement de la société civile. Est arrivé un moment nécessitant l'accélération des changements, une nouvelle accélération de l'histoire. sation par étapes (...) ne peut continuer à servir les intérêts de la Pologne qu'à condition d'être adapté aux exigences du moment. » (19)

Des élections locales anticipées, avec un mode de scrutin majoritaire pour empêcher l'émergence de courants oppositionnels issus de Solidarité et hostiles à la politique de l'actuelle élite gouvernementale et parlementaire, voilà l'accélération de l'histoire" dont parle Geremek. Cela a

POLOGNE = l'avantage de pouvoir, une fois encore, dresser les masses contre les symboles dont le stalinisme s'est emparé et de détourner ainsi les énergies de l'incroyable attaque livrée aux travailleurs sous couvert de la lutte contre l'inflation. Accessoirement, cela permettra au gouvernement de disposer d'un encadrement local, base d'un futur parti clientéliste issu des comités civiques et du groupe parlementaire de Solidarité.

La faillite du POUP

« Chaque mois nous perdons onze à douze mille membres » explique le secrétaire du POUP, Leszek Miller (20). Et ceux qui le quittent ne sont pas seulement des membres de base, mais aussi des députés. Lors de l'élection des délégués au dernier congrès du POUP, seulement un peu plus d'un million de membres se sont déplacés. « Il ne faut pas tirer de ce fait des enseignements sur le nombre des membres. (...) Les votes étaient très souvent accompagnés du commentaire : "Je rend un dernier service au parti"...» (21)

Le parti cherche également à sauver la mise à ceux de ses apparatchiks qu'il ne sera plus capable d'employer. C'est le rôle de l'ancien ministre de l'Industrie, l'entrepreneur privé Mieczyslaw Wilczek. Installé dans les locaux du comité de Varsovie du POUP, il met en place des entreprises privées, tant qu'il est encore temps (22). Dans les sondages, en juin dernier, 20 % des Polonais déclarait faire confiance au POUP ; ils ne sont plus que 9 % en novembre (23).

Il ne se passe pas de jour sans que les locaux du POUP ne soient occupés ici où là et finissent par être cédés à une institution de plus grande utilité sociale. Au point que le Bureau politique du POUP, inquiet pour la tenue de son congrès de dissolution (et de reconstitution d'un parti "démocrate" ou "socialiste" ou "de travailleurs"), a publié un communiqué demandant au gouvernement « d'assurer la sécurité des délégués du lle congrès ». Divisé en plusieurs tendances, dont certaines ont déjà annoncé leur volonté de quitter le parti si les changements en son sein ne leur convenaient pas, le POUP est en train de disparaître de

16) Tygodnik Solidarnosc du 12 janvier 1989.

17) Ibid

18) Tygodnik Solidarnosc du 5 janvier 1990.

19) Rzeczpospolita, 17 janvier 1990.

20) Cité dans Polityka du 6 janvier 1990.

21) Polityka du 13 janvier 1989.

22) Interview de Janusz Kubasiewicz, membre du BP du POUP, in Konfrontacje d'octobre 1989.

23) Alors que ses deux partis ex-satellites jouissent de la confiance de 34-35 % de la population et l'Eglise de 90 %... Certains sondages ne créditent d'ailleurs le POUP que de 3 %!

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= POLOGNE la scène. Comme dans le cas hongrois, sa transformation en une machine devant servir la domination de la bureaucratie dans les conditions nouvelles sera difficile.

Les directions d'entreprises constituent indéniablement l'aile avancée du processus d'embourgeoisement de la nomenklatura. « Selon les estimations — mais personne ne connaît les détails — plus de la moitié des directeurs généraux, de leurs adjoints et des chefs comptables des entreprises étatisées possède des avoirs dans les sociétés anonymes » — écrit le quotidien gouvernemental. Le phénomène a pris une telle ampleur que le gouvernement a décidé de rendre public un pré-projet de loi censé limiter de telles pratiques (24).

La nouvelle bourgeoisie

Cette nouvelle petite et moyenne bourgeoisie d'origine bureaucratique est cependant majoritairement hostile aux reformes entreprises par le gouvernement Mazowiecki. Car il s'agit d'une couche parasitaire et spéculative, dont les revenus mêmes sont largement dépendants de la perpétuation du système actuel. Il en va de même pour une bonne partie des investisseurs étrangers actuels en Pologne.

Bien que des accords de coopération industrielle entre entreprises polonaises et étrangères existent depuis près de trente ans, la prise de participation du capital étranger dans des entreprises polonaises est un phénomène nouveau. Les premiers pas dans ce sens furent faits dans les années 70, lorsque le régime d'Edward Gierek autorisa, sous certaines conditions, la création d'entreprises par les membres de la diaspora polonaise. Dans les années 80, la dictature de Jaruzelski favorisa le développement de ce type d'investissements étrangers et la notion de "capital polonais de la diaspora" fut remplacée par celle de "capital étranger". Cependant, ils restèrent confinés au secteur de la petite production marchande, marginale dans la production industrielle du pays.

Ce n'est qu'en 1986 qu'on a observé un tournant dans l'attitude envers le capital étranger, avec l'adoption de la loi sur les joint-ventures du 23 avril 1986. Elle limitait à 49 % la participation étrangère dans le capital des sociétés mixtes. En deux ans et demi, 52 sociétés mixtes furent ainsi créées. L'ensemble du capital de ces sociétés mixtes avoisinait 40 millions de dollars et elles ont obtenu des prêts étrangers de l'ordre de 160 millions de dollars. La part du capital étranger était majoritaire dans seulement cinq d'entre elles. Une vingtaine de ces sociétés ont entrepris une activité industrielle, pour l'essentiel dans le secteur alimentaire (25). La modification de la loi, le 23 décembre 1988, a donnée l'impulsion à un développement plus rapide de ce type de sociétés, en levant toute limite maximale à la participation du capital étranger (mais instaurant un minimum de 20 %) et stipulant que les nouvelles sociétés pourraient être exonérées de l'impôt sur les bénéfices durant une période de trois à six ans.

Bien qu'en expansion rapide, les investissements étrangers restent donc un phénomène marginal dans l'économie polonaise. Selon le ministre de la Coopération avec l'étranger, Marcin Swiecicki, jusqu'à la fin de l'année 1989 environ 800 entreprises à participation étrangère seront créées en Pologne et leur capital total ne dépassera pas un milliard de dollars. Ces entreprises se sont spécialisées dans des opérations spéculatives, tirant profit des nombreuses failles de la législation commerciale polonaise et vivant en symbiose avec des secteurs de l'appareil sont apparues entre les buts recherchés par les capitalistes et ceux mis en avant par l'Etat polonais. « La partie polonaise voudrait obtenir par ce biais un maximum de liquidités permettant de soutenir les modifications de structure de l'économie et de développer les exportations. En revanche, les partenaires occidentaux, et surtout les grandes sociétés, voient l'intérêt de s'engager dans des joint-ventures pour tirer profit des marchés en déséquilibre et de la forte demande en Pologne et dans les autres pays du COMECON. Mais la condition de la réalisation de ce but est la possibilité de transférer les revenus en devises ou bien sous forme de transactions liées. » (27) La création de certaines de ces sociétés a donné lieu à des abus, les joint-ventures pouvant louer (plus rarement acheter) les locaux et machines de leurs partenaires polonais à des prix ne représentant qu'une infime fraction de leur valeur. La réaction de l'opinion publique à de tels phénomènes a conduit le gouvernement à retarder la signature des accords concernant la reprise de grandes entreprises polonaise par des sociétés mixtes — c'est en particulier le cas du Chantier naval de Gdansk (28) et de la grande entreprise de construction mécanique ZAMECH d'Elblag.

Par ailleurs, un certain nombre de réglementations ment du capital des joint-ventures, l'entrée de nouveaux partenaires dans leur capital et plus généralement les limites imposées à la circulation du capital ainsi investi ont constitué un frein au développement des investissements étrangers. Ceux-ci ont été également limités par le fait que les sociétés d'assurance considèrent que les investissement en Pologne sont à haut risque, imposant des primes en conséquence, et que les accords internationaux sur la protection des investissements étrangers en Pologne restent peu nombreux. L'état de l'économie polonaise, en particulier le sous-développement de l'infrastructure, constitue en soi un frein aux investissements étrangers.

Les réserves de Glemp

Le programme d'assainissement du gouvernement Mazowiecki et du FMI n'a obtenu l'adhésion franche et massive d'aucun secteur significatif en Pologne. Pas même celui de l'Eglise. Son porte-parole le plus autorisé, le cardinal Glemp, vient d'émettre des réserves sur le choix du "tout marché". Dans une interview au quotidien suédois Expressen, rapportée par la presse polonaise, il a déclaré : « Je me demande si ce marché libre est le meilleur [moyen] pour aboutir à nos fins. Notamment en ce qui concerne le marché alimentaire, avec la hausse rapide des prix. » (29) Au sein de Solidarité, c'est pour le moment l'expectative. Mais les pressions de la base ne manqueront pas de provoquer de nouvelles différenciations, y compris au sein de l'appareil central du syndicat et dans son groupe parlementaire. La seule force de Mazowiecki, c'est la faiblesse de ses adversaires potentiels. Comme l'a titré Tygodnik Solidarnosc : Le programme de Balcerowicz n'a qu'une seule qualité : il n'a aucune alternative sensée en face (30).

Seul Jeffrey Sachs, économiste néolibéral américain, jubile : « Les ouvriers gagnent chez vous 30-50 dollars par mois, mais leur qualification vaut vingt fois plus. Si vous parvenez à stabiliser l'économie, la Pologne sera très attractive pour les investisseurs étrangers. » Sachs est le principal inspirateur du programme monétariste en Pologne. Jusque récemment, il était encore conseiller des présidents argentin et bolivien auxquels il avait prêché la même bonne parole... * 24 janvier 1990

24) Rzeczpospolita du 19 décembre 1989.

25) Rzeczpospolita du 18 décembre 1989.

26) Polityka-Eksport-Import, (supplément spécialisé de l'hebdomadaire Polityka) du 6 janvier 1990.

27) L'abandon par la firme Johnson & Johnson de son projet de racheter le chantier naval témoigne par ailleurs des hésitations de la bourgeoisie à s'engager en Pologne.

28) Gazeta Bankowa du 20 novembre 1989.

29) Tygodnik Solidarnosc du 22 décembre 1989.

30) Polityka-Eksport-Import de janvier 1990. Balcerowicz est le Vice-premier ministre qui a conçu le plan d'austérité.

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